TotalEnergies produit moins mais s’envole en Bourse

TotalEnergies : le paradoxe d’un groupe que la guerre prive de pétrole mais enrichit en Bourse.

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Le 31 décembre 2025, l’action TotalEnergies termine à 55,59 euros une année 2025 terne (+4,16 %, selon BFM Bourse). Le vendredi 30 octobre 2026, elle clôture à 85,43 euros, sa plus haute clôture historique, selon les données d’Euronext (ABC Bourse) et de Yahoo Finance. Soit +53,7 % en dix mois, alors que l’indice parisien recule de 2,2 %. Quelqu’un qui aurait placé 1 000 euros sur le titre au réveillon en détiendrait environ 1 537, hors dividendes.

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Depuis le 28 février, date des premières frappes américano-israéliennes contre l’Iran, le groupe a pourtant vu s’arrêter une partie de ses champs du Golfe. Ce paradoxe a une histoire, qui commence il y a un siècle, au Moyen-Orient.

Un siècle de pétrole, de Kirkouk à La Défense

En 1924 naît la Compagnie française des pétroles, société privée créée à l’initiative de l’État. Raymond Poincaré, président du Conseil, en confie la mission au polytechnicien Ernest Mercier. Le groupe décrit aujourd’hui la CFP comme un « outil au service de l’indépendance énergétique du pays ». Le 15 octobre 1927, le pétrole jaillit à Baba Gurgur, près de Kirkouk, dans ce qui deviendra l’Irak. En 1933, la raffinerie de Gonfreville, en Normandie, entre en service.

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L’homme qui le dirige connaît bien le Golfe. Né en 1963, polytechnicien passé par les cabinets d’Édouard Balladur et de François Fillon, Patrick Pouyanné entre chez Total en 1997, en Angola. En 1999, il devient le représentant du groupe au Qatar. Dans la nuit du 20 au 21 octobre 2014, le PDG Christophe de Margerie meurt à Moscou : son avion heurte un chasse-neige au décollage de l’aéroport de Vnoukovo, selon Reuters. Le 22 octobre, Patrick Pouyanné est nommé directeur général, puis PDG en décembre 2015.

Quand le Golfe ferme ses vannes

L’Iran a fermé de fait le détroit d’Ormuz dès le début du conflit, et y restreint toujours la navigation commerciale, selon l’AFP du 31 octobre. Le 10 mars, TotalEnergies annonce l’arrêt de sa production au Qatar, en Irak et dans l’offshore émirati : environ 15 % de son total. Ces barils ne pèsent qu’environ 10 % du cash-flow de l’amont (exploration et production), et le groupe calcule qu’une hausse de 8 dollars du baril de Brent suffit à compenser leur manque à gagner, estimé sur un baril à 60 dollars.

En Arabie saoudite, dans la nuit du 7 au 8 avril, des incidents endommagent une ligne de traitement de la raffinerie SATORP, à Jubail, détenue à 37,5 % aux côtés d’Aramco ; les unités sont arrêtées par précaution, rapporte Hydrocarbon Processing. Le 29 avril, Patrick Pouyanné prévient qu’il attendra une « réelle stabilisation » d’Ormuz avant de relancer sa production dans la région, selon Reuters.

Fin octobre, moins de 5 % de la production reste affectée, selon le groupe. Au troisième trimestre, la production totale n’a reculé que de 1 % sur un an, et aurait progressé de plus de 4 % sans l’effet du conflit. L’essentiel se joue ailleurs : dans les raffineries.

À Gonfreville, l’usine à marges

Le 24 avril, un reportage de l’AFP décrit la raffinerie de Normandie, à Gonfreville-l’Orcher, près du Havre, la plus grande de France : 360 hectares, 40 000 kilomètres de tuyaux, environ 12 % des carburants vendus dans les stations françaises. Des ouvriers s’y affairent à mi-hauteur d’une tour d’une quarantaine de mètres, dans une unité qui doit permettre de « maximiser la production de diesel et de kérosène », explique Elise Thomazo, responsable de la division technique. Avant la guerre, environ 20 % du brut traité venait du Golfe. Le nouveau directeur du site, François Bourrasse, n’a alors « pas de crainte particulière » sur l’approvisionnement, et constate que les marges du raffinage « se sont redressées, c’est clair ».

L’indicateur de marge de raffinage européenne suivi par le groupe, qui mesure ce que rapporte en moyenne la transformation d’un baril de brut en carburants, atteint 33,2 dollars par baril au troisième trimestre, contre 8,4 dollars un an plus tôt. Le jeudi 29 octobre, les comptes en portent la trace : l’aval, qui regroupe raffinage, chimie et distribution, dégage 4,1 milliards de dollars, un record trimestriel ; le raffinage-chimie 3,6 milliards, contre 687 millions un an plus tôt. Le gaz naturel liquéfié (GNL) rapporte 1,9 milliard, plus du double. Le Brent a valu en moyenne 97 dollars sur le trimestre, contre 69,1 un an plus tôt.

Le résultat net ajusté, qui écarte les éléments exceptionnels, atteint 9,1 milliards de dollars (+129 %). Il dépasse les 8,3 milliards attendus par les analystes interrogés par LSEG, selon Reuters. Le record ajusté reste toutefois les 9,9 milliards du troisième trimestre 2022. Le record, selon l’AFP, porte sur le bénéfice net comptable : 8,3 milliards de dollars. Devant les analystes, Patrick Pouyanné relève ce jour-là que seuls 25 % du flux habituel de méthaniers ont franchi Ormuz, selon la transcription publiée par The Motley Fool.

Trois semaines plus tôt, le 8 octobre, la CGT avait appelé à une grève de 24 heures dans les raffineries « pour l’emploi et les salaires ». Selon le syndicat, les expéditions étaient bloquées en Normandie, à Donges (Loire-Atlantique) et à La Mède ; la direction comptait moins de 2 % de grévistes. « La première revendication, c’est l’emploi, il manque du personnel en permanence », explique à l’AFP Sébastien Gélard, secrétaire général de la CGT à Donges.

Le plafond à 1,99 euro, et des cuves à sec

Le 12 mars, le groupe annonce un plafond de 1,99 euro le litre pour l’essence et de 2,09 euros pour le gazole dans ses stations de métropole, autoroutes comprises. Appliqué de façon discontinue, le dispositif est réinstauré le 22 juillet à 1,99 euro et 2,25 euros, dans environ 3 300 stations. Le 29 août, dans un entretien à France Inter, au Monde et à France Télévisions, Patrick Pouyanné promet, selon l’AFP : « tant que le conflit durera, nous continuerons à assurer cette protection ».

L’écart attire les clients. Le 23 septembre, le gazole coûte en moyenne 2,40 euros en France. Mi-septembre, près de neuf stations en rupture sur dix appartiennent au réseau TotalEnergies, selon l’AFP. À Charquemont, dans le Doubs, Alexandra Destraz, qui tient une station du groupe avec son mari, décrit à l’agence les appels très tôt le matin, les jerricans remplis en cachette, les réclamations devant les cuves vides : « On n’est pas là pour gérer les incivilités, les impolitesses ». À Vesseaux, en Ardèche, Sébastien Contremine, garagiste et gérant de station, dit avoir « honte d’afficher ces prix ».

La FF3C, qui fédère un millier de stations indépendantes, a saisi l’Autorité de la concurrence à la mi-juillet. Le groupe chiffre le coût du plafonnement à environ 500 millions d’euros, et sa part de marché dans la distribution est passée de 23 % à plus de 30 %, selon l’AFP. Dernier geste en date : un gazole à 2,15 euros dès le samedi 31 octobre dans 705 stations Access, qui représentent environ 60 % de ses volumes en France, selon ABC Bourse et Capital. Les autres stations hors autoroutes devraient suivre à partir du lundi 2 novembre, selon l’évolution des cours ; le plafond de 2,25 euros reste en vigueur sur tout le réseau, autoroutes comprises.

« Pas à s’excuser de réussir »

Ce plafond sert aussi de bouclier politique. Le 29 mai, devant la tour de La Défense où se tient l’assemblée générale, une trentaine de militants écologistes installent un pipeline en carton alimenté en faux billets pour réclamer la taxation des superprofits, raconte l’AFP. À l’intérieur, devant quelque 500 actionnaires, Patrick Pouyanné lance : « TotalEnergies n’a pas à s’excuser de réussir ». Le 11 septembre, sur LCI, Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, qualifie le groupe de « profiteur de guerre », selon l’AFP.

Le 27 octobre, les députés ont supprimé par 79 voix contre 77 l’article 15 du budget 2027, qui prolongeait d’un an, à taux réduits, la contribution exceptionnelle sur les bénéfices des grandes entreprises. Ce vote n’est pas définitif. Le lendemain, des amendements visant à taxer les profits des entreprises pétrolières et gazières ont été rejetés, selon des ONG citées par l’AFP. Le PDG lie les deux sujets : en cas de surtaxe, « le plafond va s’arrêter », répète-t-il depuis des mois, selon l’AFP. La porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, demande au groupe d’être « exemplaire » à la pompe, tout en refusant le « Total bashing » (BFMTV–RMC, 29 octobre, selon l’AFP).

Ce que coûterait la paix

Que vaudrait TotalEnergies sans la guerre ? Le 8 avril, à l’annonce d’un cessez-le-feu, l’action perd plus de 6 % en matinée, et le Brent pour livraison en juin chute de 13,3 %, de 109,27 à 94,74 dollars, selon l’AFP.

Le groupe publie ses sensibilités : 10 dollars de moins sur le prix moyen de son baril de pétrole retirent environ 2,3 milliards de dollars à son résultat opérationnel net ajusté annuel, et chaque dollar perdu sur la marge de raffinage, 0,3 milliard. Un calcul indicatif, si ce prix suit le Brent : un baril ramené de 97 à 70 dollars effacerait environ 6,2 milliards de dollars de ce résultat sur un an ; une marge revenue de 33 à 13 dollars en ôterait environ 6 milliards.

Le groupe dispose d’amortisseurs. Sa dette nette ne représente plus que 9,1 % de ses capitaux (le « gearing »), contre 17,3 % un an plus tôt. Il rachètera 2,5 milliards de dollars de ses propres actions au quatrième trimestre, puis autant au premier trimestre 2027, et verse un troisième acompte de 0,90 euro par action au titre de 2026, en hausse de 5,9 %. Sur la base de quatre acomptes identiques, le rendement (dividende rapporté au cours) ressort autour de 4,2 %. Pas question, en revanche, d’investir davantage au sommet du cycle : le 29 octobre, Patrick Pouyanné a assuré que le groupe ne deviendrait pas « procyclique » parce qu’il dispose soudain de plus de liquidités, selon la transcription de The Motley Fool.

Côté analystes, JPMorgan a ramené sa recommandation à « neutre » le 23 septembre, avec un objectif de 83 euros, en invoquant l’exposition au Moyen-Orient et le risque fiscal français, selon Zonebourse. Deux jours plus tard, HSBC passait à l’achat avec un objectif de 93 euros, jugeant une perturbation prolongée au Moyen-Orient « plus que compensée » par la hausse des prix et des marges, selon l’Agefi-Dow Jones. Oddo BHF vise 88 euros depuis le 29 septembre. Toutes ces positions précèdent les résultats du 29 octobre.

Rendez-vous le 10 février

Le vendredi 30 octobre, le Brent pour livraison en janvier a clôturé à 113,43 dollars, selon Reuters, après l’attaque d’un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. Aucun accord de paix définitif n’est signé. Prochaines étapes : détachement du deuxième acompte 2026 le 31 décembre, puis fin des importations européennes de GNL de Yamal le 1er janvier. Les résultats annuels tomberont le 10 février 2027, et l’assemblée générale du 21 mai se prononcera sur un nouveau mandat de Patrick Pouyanné.

Cent ans après Kirkouk, TotalEnergies reste suspendu au Moyen-Orient. La région lui a coupé des barils, mais la flambée des prix qui a suivi a porté son année boursière. Une paix durable pourrait lui en reprendre une partie.

Performances calculées hors dividendes, entre les clôtures du 31 décembre 2025 et du 30 octobre 2026 sur Euronext Paris. Cet article ne constitue pas une recommandation d’investissement.



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