STMicroelectronics, star de la Bourse de Paris sur un pari fragile

Le fabricant franco-italien de puces a presque doublé en Bourse grâce à l’IA et à Amazon. Une ascension spectaculaire, mais fragile, entre attentes et réalité.

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Le 31 décembre 2025, l’action STMicroelectronics termine l’année à 22,44 euros, en recul de 7,6 % sur douze mois, quand le CAC 40 en gagnait 10,4 %. Fin octobre 2026, elle en vaut 41,88. Quelqu’un qui aurait placé 1 000 euros sur le titre au réveillon détiendrait aujourd’hui environ 1 866 euros, alors que l’indice parisien, lui, recule de 2,2 % sur la même période. Selon le classement de Zonebourse, aucune autre valeur du CAC 40 n’a fait mieux depuis janvier.

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Ce genre de trajectoire est d’ordinaire réservé aux jeunes pousses de la Silicon Valley. Celle-ci est l’œuvre d’un industriel né il y a près de quarante ans d’un mariage entre deux États, et dirigé par un homme qui y a passé presque toute sa carrière.

L’enfant de deux États, et son ingénieur maison

STMicroelectronics voit le jour en 1987, sous le nom de SGS-Thomson. L’italien SGS Microelettronica, alors propriété d’une holding publique, y apporte ses semi-conducteurs, et le français Thomson ses activités civiles dans les puces. Le groupe entre en Bourse en 1994, rejoint le CAC 40 en 1997 (il le quittera, puis le retrouvera, la dernière fois en 2017) et prend son nom actuel en 1998. Les deux pays n’ont jamais lâché la barre de STMicroelectronics : ST Holding, détenue à parts égales par Bpifrance et le ministère italien de l’Économie, possède encore environ 27,5 % du capital.

Jean-Marc Chéry, lui, est arrivé un an avant la fusion. Né à Orléans en 1960, ingénieur des Arts et Métiers, il entre chez Thomson Semiconducteurs en 1986. Il dirige ensuite les usines de Tours et de Rousset, devient directeur technique en 2008, directeur des opérations en 2014, puis prend la tête du groupe en mai 2018. Quarante ans dans la même maison : un profil d’ingénieur, pas de financier.

Sa maison compte 49 157 salariés à la fin de 2025, dont environ 12 500 en France et autant en Italie. Les grands sites portent des noms de communes : plus de 4 300 personnes à Crolles, en Isère, où ST se présente comme le premier employeur privé de la région ; environ 5 300 à Agrate Brianza, près de Milan ; environ 5 500 à Catane, en Sicile, où le groupe construit un campus dédié aux puces de puissance en carbure de silicium.

Dans votre poche et au-dessus de vos têtes

Le nom de ST dit peu de chose au grand public, ses produits beaucoup plus. Quand un iPhone 17 Pro Max reconnaît le visage de son propriétaire, c’est une petite caméra infrarouge fabriquée par ST qui photographie les milliers de points de lumière invisible projetés sur ce visage, selon le cabinet de démontage TechInsights. Apple pèse lourd dans les comptes : 17,7 % des ventes du groupe en 2025.

Les puces de ST volent aussi. Les paraboles plates de Starlink, l’internet par satellite de SpaceX, orientent électroniquement leur faisceau vers des satellites qui défilent dans le ciel, grâce à des puces conçues avec ST. Le communiqué publié par les deux groupes en décembre 2025 évoque des milliards de composants déjà livrés et une cadence de plus de cinq millions par jour. La numéro deux de SpaceX, Gwynne Shotwell, y juge le partenariat « déterminant pour permettre l’échelle et les performances de Starlink ».

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Février : Amazon frappe à la porte

Le basculement boursier commence le 9 février. Ce jour-là, ST annonce un contrat pluriannuel de plusieurs milliards de dollars avec Amazon Web Services, la filiale cloud d’Amazon. Le groupe ne lui fournira pas les processeurs qui font tourner l’intelligence artificielle, mais ce qui les entoure : des puces pour relier les machines entre elles à très haut débit, d’autres pour superviser l’infrastructure, d’autres encore pour économiser l’énergie dans ces immenses fermes de serveurs. Jean-Marc Chéry y voit l’acte qui fait de ST « un fournisseur important d’AWS ».

Le contrat comporte une particularité : des bons de souscription qui permettront à Amazon d’acquérir jusqu’à 24,8 millions d’actions, au prix initial de 28,38 dollars, au fil de ses commandes. La Bourse applaudit, et le titre termine la séance en hausse de 9,8 %. Chez JP Morgan, on avoue pourtant ne pas comprendre, selon Reuters, pourquoi ST « émet des bons de souscription à un prix inférieur au dernier cours de clôture ». Le marché, lui, a retenu l’essentiel : le fabricant européen a un pied dans les centres de données de l’IA.

Juin : l’euphorie

Le printemps entretient l’élan. Fin avril, une prévision de chiffre d’affaires très supérieure aux attentes fait gagner 14,4 % au titre en une journée. Début juin, ST relève à environ un milliard de dollars son objectif de ventes aux centres de données pour l’année. L’action atteint alors, selon Reuters, un niveau inédit depuis l’an 2000, au temps de la bulle internet. Chez UBS, l’analyste François-Xavier Bouvignies y voit « une histoire de croissance structurelle, pas seulement un rallye boursier », selon l’agence dpa-AFX. Le 22 juin, le titre culmine à 70,85 euros en séance.

Juillet : vingt millions de dollars de trop peu

Une action portée par l’espoir est aussi une action nerveuse. Le 23 juillet, ST annonce attendre 3,70 milliards de dollars de chiffre d’affaires au troisième trimestre. Les analystes tablaient sur 3,72 milliards, selon LSEG. Vingt millions d’écart sur près de quatre milliards, et un bénéfice trimestriel inférieur aux attentes selon Reuters, suffisent : le titre perd 17,7 % dans la journée. Le jour même, devant les analystes, Jean-Marc Chéry présente pourtant ST comme « un acteur clé de l’ère de l’IA dans le cloud ». Chez Jefferies, Janardan Menon avance une autre explication : peut-être une montée en cadence plus lente que prévu de l’iPhone 18. JP Morgan résume le malentendu : les annonces de juin ont peut-être fait naître des attentes plus élevées, selon l’Agefi-Dow Jones.

L’automne prolonge la glissade. En octobre, l’action enchaîne huit séances de baisse. Le jeudi 29 octobre, ST publie pourtant un troisième trimestre de bonne facture, avec 3,76 milliards de dollars de ventes (+17,9 % sur un an), et promet 4,15 milliards pour le quatrième. Jean-Marc Chéry décrit une demande « largement supérieure à l’offre ». Le lendemain, vendredi 30 octobre, le titre recule de 5,3 %, emporté par Wall Street, où Intel et Amazon ont entraîné les valeurs technologiques à la baisse, selon l’AFP. Ironie du calendrier : le nouveau grand client de ST figurait parmi les fautifs. Fin octobre, l’action cote environ 40 % sous son sommet de juin.

Une étiquette plus grande que la réalité

Le marché traite désormais ST comme une valeur de l’intelligence artificielle. Ses comptes racontent une histoire plus nuancée. Selon Reuters, les ventes aux centres de données devraient atteindre environ 1,3 milliard de dollars en 2026, soit moins d’un dollar sur dix encaissés par le groupe, qui vise quelque 14,5 milliards de chiffre d’affaires cette année. C’est encore moins qu’en 2022, quand ST avait réalisé 16,1 milliards. L’ambition est réelle, avec bien plus de 2 milliards visés dans les centres de données en 2027. Mais l’essentiel de l’activité reste ailleurs, et certaines branches peinent : au troisième trimestre, la division des composants de puissance a perdu 81 millions de dollars pour 477 millions de ventes.

Les plus prudents le rappellent depuis le printemps. En avril, Sandeep Deshpande, chez JP Morgan, jugeait la rentabilité « décisive » pour une réévaluation du titre, selon dpa-AFX. Selon Zonebourse, l’action se paie fin octobre environ 40 fois les bénéfices attendus pour 2026, et moins de 20 fois ceux de 2027 : les investisseurs ont déjà intégré dans le cours un net rebond des profits l’an prochain.

Rome, Paris et les usines

L’histoire de ST se joue aussi loin des écrans de cotation. En février 2025, Les Échos révèlent que le gouvernement italien veut changer de patron. Jean-Marc Chéry réplique, dans le même journal, que « la gouvernance de ST n’est pas un handicap ». Rome pousse alors un haut fonctionnaire de son ministère de l’Économie, Marcello Sala, vers le conseil de surveillance. Début avril, le ministre Giancarlo Giorgetti annonce publiquement que l’actionnaire italien adoptera une attitude « de critique et d’opposition », et son collègue Adolfo Urso évoque des « erreurs sur les produits à développer ». Le conseil refuse la candidature de Marcello Sala. Nicolas Dufourcq, qui le préside alors, dément tout veto français : selon Reuters, trois membres indépendants ont voté contre. La trêve ne viendra qu’à la fin de 2025, et c’est un Italien, Armando Varricchio, qui préside le conseil depuis mai 2026.

Au même moment, en avril 2025, ST annonce 2 800 départs volontaires dans le monde, dont environ 1 000 en France d’ici fin 2027, sans plan social. La CFDT y voit un « plan de départs volontaires (PDV) déguisé », au regard des aides publiques reçues. En Italie, l’entreprise envisage jusqu’à 1 500 suppressions de postes à Agrate. Le 15 juillet 2025, les salariés manifestent devant la préfecture de Monza, rapporte Il Giorno. Le 15 septembre, lors d’une réunion au ministère italien des Entreprises, en présence de deux ministres, le plan est retiré. Un an plus tard, en juillet 2026, ST présente un programme de 12 milliards d’euros d’investissements en Italie jusqu’en 2034, dont environ 4 milliards d’argent public selon la Fiom. Le syndicat reste sur ses gardes. « Nous ne signons pas d’accords en blanc », prévient sa secrétaire nationale, Barbara Tibaldi.

Côté français, le grand projet de Crolles avance à cloche-pied. Annoncé en 2022 avec l’américain GlobalFoundries et soutenu par une aide publique pouvant atteindre 2,9 milliards d’euros, il visait 1 000 emplois directs et 620 000 plaquettes de silicium par an d’ici 2028. En avril 2026, la Cour des comptes constate que ST a bien commencé à percevoir sa part, mais qu’« aucun paiement n’a été réalisé pour GlobalFoundries », qui n’a pas lancé son volet du projet.

C’est dans ce contexte que le conseil de surveillance a proposé, le 13 octobre 2026, de reconduire Jean-Marc Chéry pour un an seulement, sans un mot sur sa succession. Un bail court, dans un groupe où chaque nomination se négocie entre deux capitales.

Le rendez-vous de janvier

Le prochain chapitre s’écrira le 28 janvier 2027, date provisoire annoncée pour les résultats annuels. ST devra montrer qu’il a tenu sa promesse de fin d’année et que les centres de données prennent bien le relais. D’ici là, son cours risque de battre au rythme des géants américains de la tech autant qu’à celui de ses usines de Crolles, d’Agrate ou de Catane. C’est le prix, et le risque, de sa nouvelle célébrité.

Performances calculées hors dividendes, entre les clôtures du 31 décembre 2025 et du 30 octobre 2026 sur Euronext Paris. Cet article ne constitue pas une recommandation d’investissement.



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