Schneider Electric : le pari qui fâche la Bourse

Schneider Electric n'a jamais autant vendu, porté par les centres de données de l'IA. Mais le rachat de PTC pour 20 milliards a effacé presque tout son gain boursier.

Afficher le sommaire Masquer le sommaire

Le 31 décembre 2025, l’action Schneider Electric termine l’année à 234,90 euros. Le vendredi 2 octobre, elle en vaut 303 euros, soit +29 % en neuf mois. Quatre semaines plus tard, vendredi 30 octobre, elle clôture à 237,50 euros. Il ne reste que +1,1 % depuis janvier. Quelqu’un qui aurait placé 1 000 euros sur le titre au réveillon en aurait détenu près de 1 290 euros début octobre ; il lui en reste environ 1 011 euros. Le CAC 40, lui, recule de 2,2 % sur la même période.

À LIRE AUSSI
Schneider Electric s’endette pour un pari record

Entre ces deux dates, aucun avertissement sur les résultats : le groupe publie un chiffre d’affaires trimestriel record et relève ses objectifs pour la deuxième fois de l’année. Le décrochage commence ailleurs, le jour où Schneider annonce qu’il va consacrer plus de 20 milliards d’euros à un éditeur de logiciels de Boston.

Du Creusot au tableau électrique

L’histoire commence en Bourgogne. En 1836, les frères Adolphe et Joseph-Eugène Schneider reprennent la fonderie du Creusot. Deux ans plus tard, ils y construisent les premières locomotives à vapeur françaises ; en 1870, l’usine emploie 10 000 ouvriers. Le groupe devient l’un des grands fabricants d’armes d’Europe, avant d’abandonner l’armement en 1949, selon son historique officiel. L’électricité arrive par étapes : une usine d’équipements électriques à Champagne-sur-Seine en 1902, puis une série de rachats, dont l’américain Square D en 1991, le grenoblois Merlin Gerin en 1992 et le fabricant d’onduleurs APC en 2007.

Merlin Gerin a légué à Schneider une lignée d’appareils pour les logements. Fondée à Grenoble en 1920 par Paul-Louis Merlin et Gaston Gerin, l’entreprise lance en 1972 un disjoncteur miniature pour le résidentiel, puis, en 1974, le système modulaire Multi 9, ancêtre des gammes Acti 9 et Resi9. Resi9 est aujourd’hui un produit grand public pour les tableaux électriques des logements, vendu prééquipé de ses disjoncteurs et de ses interrupteurs différentiels.

Le groupe compte désormais 160 000 collaborateurs dans plus de 100 pays, dont plus de 15 000 en France, selon le groupe. Ses deux dirigeants sont des hommes de la maison. Jean-Pascal Tricoire, entré en 1986, l’a dirigée de 2006 à 2023 et en préside toujours le conseil d’administration. Olivier Blum, arrivé en 1993, a passé cinq ans en Chine et cinq en Inde. Il a pris la direction générale le 4 novembre 2024, à la place de Peter Herweck, écarté pour des « divergences dans l’exécution de la feuille de route ».

Ce qui se passe à l’extérieur des serveurs

Le moteur de 2026 tient dans une phrase. « Nous nous occupons de tout ce qui se trouve à l’extérieur des serveurs », résumait en décembre 2024 Aparna Prabhakar, vice-présidente senior de la division « secure power » de Schneider, à propos du travail d’ingénierie mené avec Nvidia, rapporte Reuters. Les puces calculent ; Schneider fournit ce qui les alimente et les refroidit. Le serveur phare de Nvidia devait alors consommer jusqu’à 132 kilowatts par baie, et ses versions les plus puissantes exiger un refroidissement liquide. D’où le rachat, annoncé en octobre 2024, de 75 % de Motivair, un spécialiste de Buffalo, aux États-Unis, pour 850 millions de dollars : ses plaques froides se posent directement sur les puces.

À LIRE AUSSI
Schneider Electric accélère

Selon l’Agence internationale de l’énergie, citée par l’AFP, la consommation électrique des centres de données pourrait passer d’environ 485 térawattheures en 2025 à 950 en 2030. Olivier Blum décrit une course de vitesse : « tous les dix-huit mois à peu près, une nouvelle catégorie d’infrastructure », expliquait-il en mars à Semafor, à propos des puces de Nvidia qu’il faut accueillir.

En Bourse, l’année n’a rien d’une ligne droite. Le 26 février, le titre touche 280,06 euros en séance, un record à l’époque, selon BFM Bourse. La guerre au Moyen-Orient, déclenchée le 28 février, pèse ensuite sur le cours, qui retombe à 237,15 euros le 20 mars. Le cessez-le-feu du 8 avril lui rend 9,7 % en une séance, les résultats semestriels du 30 juillet 10,8 %. Le 13 août, l’action culmine à 312,30 euros en séance.

Le vendredi 16 octobre, Schneider publie ses chiffres du troisième trimestre : 11,46 milliards d’euros de chiffre d’affaires, en hausse de 16,9 % en organique, c’est-à-dire à périmètre et à taux de change constants. Le consensus compilé par la société attendait +13,8 %. La demande des centres de données et des réseaux croît à trois chiffres. Nathan Fast, le directeur financier, parle devant la presse du « trimestre le plus solide de l’histoire de Schneider », rapporte Reuters. Un record serré : 1 million d’euros de plus qu’au trimestre précédent. Les objectifs sont relevés une deuxième fois, à 12 à 14 % de croissance organique des ventes, contre 7 à 10 % promis en février. L’action, en hausse à l’ouverture, termine la séance en baisse de 1,8 %.

Septembre, le grand ménage des usines françaises

Le mercredi 9 septembre, la direction présente à un comité social et économique extraordinaire une réorganisation industrielle en France. L’usine de Chasseneuil-du-Poitou, dans la Vienne, fermera d’ici mars 2028 : 145 salariés sont concernés par un plan de sauvegarde de l’emploi, et une partie de l’activité doit rejoindre Dijon, selon Reuters. Dans l’Eure, trois sites, Beaumont-le-Roger, Le Vaudreuil et Pacy-sur-Eure, seront regroupés à Évreux, avec un investissement de plus de 150 millions d’euros.

Le Vaudreuil n’est pas une usine ordinaire. En 2018, le Forum économique mondial l’avait classée parmi neuf usines « phares » de l’industrie du futur, sur plus de 1 000 sites étudiés, selon le groupe. Laurent Batal, directeur de la stratégie industrielle, veut désormais « rassembler les expertises dans un même lieu », rapporte l’AFP. Emmanuel Da Cruz, coordinateur FO, dit sa « stupéfaction » et décrit un niveau de charge « jamais atteint depuis plusieurs années ». La direction invoque le logement, un marché jugé plus mûr où la pression sur les prix est forte.

Lundi 5 octobre, 205 dollars par action

Le lundi 5 octobre, Schneider annonce le rachat de PTC, signé la veille. Installé depuis 2019 dans une tour du quartier du Seaport, à Boston, selon le Boston Globe, PTC édite des logiciels de conception utilisés dans l’automobile, l’aéronautique ou les technologies médicales, précise Bloomberg. Son chiffre d’affaires 2025 atteint environ 2,4 milliards d’euros, avec une marge d’exploitation ajustée proche de 40 %. La proie avait déjà été convoitée : l’éditeur Autodesk avait étudié une offre en juillet 2025 avant d’y renoncer, selon Bloomberg.

Schneider propose 205 dollars par action, en numéraire, soit une prime de 42,3 % sur le dernier cours. Les titres sont valorisés 22,6 milliards de dollars (20,1 milliards d’euros). C’est la plus grosse acquisition de l’histoire du groupe, souligne l’AFP, plus que l’opération Aveva (valorisée 9,86 milliards de livres, finalisée en 2023) et l’acquisition de Cognite (3,1 milliards de dollars, annoncée le 30 juin) réunies. Lors d’une conférence téléphonique, rapporte l’AFP, Olivier Blum se dit « à un tournant de notre histoire ».

Le prix fait tiquer. Dette de PTC comprise, il représente 21 fois le résultat d’exploitation ajusté que PTC devrait dégager en 2027, et 13 fois en comptant les synergies attendues. Schneider promet 250 millions d’euros d’économies annuelles de coûts d’ici la troisième année et environ 800 millions de ventes supplémentaires, soit le tiers du chiffre d’affaires 2025 de PTC. Chez Jefferies, Lucas Ferhani estime que l’opération « comble l’une des dernières lacunes » du portefeuille logiciel de Schneider, selon Bloomberg. La Bourse, elle, tranche vite : l’action perd près de 10 % à 272,80 euros, soit environ 17 milliards d’euros de capitalisation effacés en une séance, selon le calcul de la rédaction.

La facture, en actions et en obligations

Payée en numéraire, l’offre exige environ 22 milliards d’euros. Morgan Stanley et Société Générale ont garanti un crédit-relais de 25 milliards de dollars, à refinancer par 5 à 6 milliards d’euros d’actions nouvelles et 16 à 17 milliards de dette. Le programme de rachats d’actions, de 2,5 à 3,5 milliards d’euros jusqu’à fin 2030, est maintenu, mais marquera une pause en 2027 et 2028 avant d’accélérer.

Le lundi 19 octobre au soir, Schneider lance une augmentation de capital. Le lendemain matin, l’affaire est bouclée : 25 millions d’actions placées à 240 euros, avec une décote de 4,99 % sur la dernière clôture, pour 6 milliards d’euros, soit 4,32 % du capital. Ce prix se situe 21 % sous le cours d’avant l’annonce de PTC, note l’Agefi-Dow Jones. Le titre perd 3,29 % dans la journée. Suit, annoncée le mercredi 28 octobre, une émission obligataire de 6 milliards d’euros en six tranches, de 2028 à 2046, au coupon moyen d’environ 4,3 %.

Côté notation, selon la société, S&P (A) et Moody’s (A2) ont réaffirmé leurs notes le 6 octobre, avec une perspective stable. Le marché reste nerveux : le jeudi 22 octobre, sans annonce de l’entreprise, l’action chute de 5,36 % ; le lendemain, elle tombe à 231,40 euros, sa plus basse clôture du mois.

Énergie contre automatismes, d’où vient le doute

L’argument le plus net vient de JPMorgan. Le mardi 6 octobre, la banque abaisse sa recommandation de « surpondérer » à « neutre » et ramène son objectif de 345 à 310 euros, selon l’Agefi-Dow Jones. Son raisonnement : environ 27 milliards de dollars, PTC et Cognite compris, partent vers les automatismes industriels, une activité qu’elle juge moins attractive que la gestion de l’énergie. Elle préfère désormais Legrand, le géant de Limoges.

Le troisième trimestre, publié dix jours plus tard, illustre ce contraste. La gestion de l’énergie a progressé de 18,8 % en organique ; les automatismes industriels, de 8,1 % seulement. L’essentiel de l’argent part donc vers la branche qui a le moins progressé.

D’autres y voient une logique. Joe Vruwink, chez Baird, décrit au Boston Globe la naissance d’« une très grande entité autour de la gestion des données industrielles ». Selon Zonebourse, BNP Paribas Exane reste à « surperformance » le 21 octobre, tout en abaissant son objectif de 340 à 325 euros ; UBS conseille d’acheter le 22 octobre et relève le sien de 335 à 350 euros ; RBC juge le 26 octobre l’acquisition solide sur le plan stratégique. Au 30 octobre, selon le consensus, c’est-à-dire la synthèse des avis compilée par Zonebourse, 23 analystes suivaient la valeur, avec une recommandation moyenne à l’achat et un objectif de cours moyen de 323,48 euros, dans une fourchette de 249,95 à 370 euros.

Le 4 novembre, premier test pour PTC

Le prochain chapitre s’ouvre à Boston. Le mercredi 4 novembre, PTC publie ses résultats annuels, sans conférence téléphonique ni prévisions. Ses actionnaires devront ensuite approuver l’opération en assemblée, à une date encore inconnue, et les autorités donner leur feu vert, du délai antitrust américain au comité chargé des investissements étrangers. Schneider vise une finalisation d’ici le troisième trimestre 2027.

D’ici là, le groupe doit achever fin novembre ses rachats d’actions de 600 millions d’euros, puis présenter ses résultats annuels le 18 février 2027. Il devra prouver que l’argent placé dans les logiciels de PTC rapportera autant que les équipements électriques et les systèmes de refroidissement vendus aux centres de données. Pour l’instant, la Bourse attend de voir.

Performances calculées hors dividendes, entre les clôtures du 31 décembre 2025 et du 30 octobre 2026 sur Euronext Paris. Cet article ne constitue pas une recommandation d’investissement.



L'Essentiel de l'Éco est un média indépendant. Soutenez-nous en nous ajoutant à vos favoris Google Actualités :

Publiez un commentaire

Publier un commentaire