Schneider Electric s’endette pour un pari record

Trois mois après Cognite, Schneider Electric s'offre PTC. Une acquisition record qui accélère sa conquête du logiciel industriel et inquiète la Bourse

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Pour s’offrir l’éditeur américain PTC, concepteur des logiciels Creo et Windchill, Schneider Electric émettra de 5 à 6 milliards d’euros d’actions et empruntera de 16 à 17 milliards d’euros, au point de suspendre ses rachats d’actions en 2027 et 2028. Le groupe français veut relier ces outils de conception à ceux d’AVEVA et de Cognite, pour suivre un produit industriel jusqu’à sa maintenance. Les investisseurs ont fait payer cette ambition : l’action perdait 8,4 % lundi matin à la Bourse de Paris.

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Schneider Electric a annoncé, lundi 5 octobre, un accord définitif pour acquérir la totalité du capital de PTC, éditeur américain de logiciels industriels et d’ingénierie installé à Boston. Le spécialiste français de la gestion de l’énergie et des automatismes (les équipements qui pilotent machines et installations) versera 205 dollars en numéraire pour chaque action PTC. L’ensemble des actions de l’éditeur est ainsi valorisé 22,6 milliards de dollars, soit 20,1 milliards d’euros. En y ajoutant notamment la dette nette de PTC, Schneider Electric chiffre la valeur d’entreprise, le prix réel d’une société pour son acheteur, à 23,7 milliards de dollars (21,1 milliards d’euros).

Les actionnaires de PTC encaisseront une prime de 42,3 % sur le cours de clôture du vendredi 2 octobre, 144,03 dollars, dernière séance avant que la presse n’évoque le rapprochement. Sur les trente séances précédant l’annonce, en moyenne pondérée par les volumes échangés, cette prime atteint 46,1 %. Schneider Electric paie ainsi près d’une fois et demie la valeur que la Bourse accordait à l’éditeur une semaine plus tôt.

Jamais le groupe n’avait engagé pareille somme. Son précédent record remonte à janvier 2023, lorsqu’il a finalisé la prise de contrôle complète du britannique AVEVA, éditeur de logiciels d’ingénierie et d’exploitation industrielle. L’offre définitive valorisait alors le capital d’AVEVA, en comptant les actions susceptibles d’être créées, à environ 9,86 milliards de livres, pour une valeur d’entreprise proche de 10,57 milliards de livres. Trois ans plus tard, Schneider Electric met sur la table près de 24 milliards de dollars de valeur d’entreprise.

Ce chèque arrive au terme d’un été chargé. Fin juin, Schneider Electric annonçait déjà le rachat de Cognite, éditeur norvégien spécialisé dans l’organisation des données industrielles et l’intelligence artificielle, pour 3,1 milliards de dollars. L’opération n’est pas encore bouclée que le groupe en signe une autre, sept fois plus lourde. En moins de quatre ans, Schneider Electric a donc lancé trois acquisitions majeures dans le logiciel. Les deux dernières ont été annoncées à trois mois d’intervalle, et PTC pèse à lui seul plus lourd qu’AVEVA et Cognite réunis.

Schneider Electric présente le logiciel comme un nouveau pilier de son activité. Il lui consacre aujourd’hui davantage qu’à toute autre opération de son histoire, et accélère la cadence au moment même où il augmente la mise.

Le rachat reste à conclure. Les conseils d’administration des deux entreprises l’ont approuvé à l’unanimité, mais les détenteurs d’au moins la majorité des actions PTC en circulation devront encore le voter lors d’une assemblée spéciale. Les autorités de régulation devront ensuite l’autoriser. Schneider Electric prévoit de le finaliser d’ici au troisième trimestre 2027. D’ici là, le groupe devra convaincre que ces trois éditeurs, réunis, valent plus que la somme de leurs prix.

Creo, Windchill et la chaîne des données

Ces trois éditeurs, les ingénieurs les connaissent par leurs logiciels. Chez PTC, Creo sert à la conception assistée par ordinateur : c’est là que naît, en trois dimensions, la pièce d’un moteur ou la carrosserie d’une machine. Windchill gère le cycle de vie des produits, de leur première version à leurs modifications successives. Codebeamer suit le développement des applications embarquées (les programmes intégrés aux machines elles-mêmes), et ServiceMax organise les interventions de maintenance chez les clients.

Ces outils couvrent l’amont de la chaîne industrielle, le bureau d’études. AVEVA travaille plus loin, sur l’ingénierie et l’exploitation des usines et des infrastructures. Cognite apporte la couche qui manquait entre les deux : ses technologies classent et relient des données éparpillées entre des systèmes qui ne se parlent pas. Sans PTC, le dispositif de Schneider Electric commençait à la porte de l’usine. Avec lui, il remonte jusqu’à la planche à dessin.

L’objectif affiché par Schneider Electric découle de cet assemblage. Le groupe veut suivre les données d’un produit depuis sa conception jusqu’à son utilisation et sa maintenance, puis les croiser avec celles des installations, des procédés de fabrication et de la consommation d’énergie. Un industriel saurait ainsi, en théorie, comment une modification dessinée dans Creo se répercute sur une chaîne de production et sur sa facture d’électricité.

Les entreprises cherchent précisément à exploiter des informations aujourd’hui dispersées entre leurs logiciels de conception, de production et de maintenance. Schneider Electric promet de leur offrir une plateforme « ouverte et interopérable », c’est-à-dire capable de dialoguer avec les logiciels d’autres fournisseurs, et revendique l’un des ensembles de logiciels et d’intelligence artificielle les plus complets du secteur. Ces qualités restent celles que l’acquéreur s’attribue. Il lui faudra les démontrer en intégrant PTC à AVEVA, à Cognite et à ses propres activités.

Des abonnements à 2,4 milliards de dollars

Cette intégration portera sur une entreprise dont les derniers comptes, publiés fin juillet, affichent un recul. Au troisième trimestre de son exercice, clos le 30 juin, PTC a réalisé un chiffre d’affaires de 600 millions de dollars, en baisse de 7 % en données publiées et de 8 % à taux de change constants. L’éditeur avait toutefois cédé en mars 2026 deux activités, Kepware et ThingWorx, ce qui fausse la comparaison avec l’année précédente.

Hors activités cédées, PTC mesure sa santé à un autre indicateur, le revenu annuel récurrent, ou ARR, qui additionne la valeur annualisée de ses contrats d’abonnement. Cet ARR atteignait 2,412 milliards de dollars en données publiées. À taux de change constants, calculé sur la base retenue dans le plan 2026 de l’entreprise, il s’élevait à 2,448 milliards de dollars, en hausse de 9,1 % sur un an. Le recul du chiffre d’affaires tient donc au périmètre, et les abonnements progressent.

PTC a relevé ou confirmé ses prévisions à l’occasion de cette publication. Pour l’ensemble de l’exercice 2026, l’éditeur vise une croissance de son ARR comprise entre 9 % et 9,5 %, un chiffre d’affaires de 2,69 à 2,75 milliards de dollars et environ 850 millions de dollars de flux de trésorerie disponible, l’argent qui reste une fois les investissements payés.

Rapportés à ces objectifs, les 22,6 milliards de dollars offerts par Schneider Electric représentent plus de huit fois le chiffre d’affaires annuel attendu, et plus de vingt-six fois le flux de trésorerie visé. Schneider Electric achète une rente d’abonnements qui croît d’un peu plus de 9 % par an, et la paie au prix fort. Pour justifier ce prix, le groupe compte sur les gains qu’il tirera du rapprochement.

250 millions d’économies, 800 millions de ventes espérées

Le premier de ces gains se compte en économies. Schneider Electric vise 250 millions d’euros d’économies annuelles à plein régime, d’ici à la troisième année suivant la finalisation de l’opération, en mutualisant certaines fonctions et en intégrant PTC dans son organisation logicielle.

Le second relève de l’objectif commercial. Schneider Electric anticipe environ 800 millions d’euros de synergies de revenus, ces ventes supplémentaires qu’une fusion est censée rendre possibles, grâce aux ventes croisées : proposer aux clients de Schneider Electric et d’AVEVA les logiciels de PTC, et inversement. Le groupe n’a précisé ni la marge ni le calendrier de ces ventes espérées. Ce montant ne s’ajoute donc pas aux 250 millions d’économies, qui correspondent à des coûts supprimés chaque année.

Le groupe assure que le rachat augmentera son bénéfice ajusté par action dès le premier exercice complet suivant la finalisation. Il prévoit aussi que le rendement des capitaux employés, ce que rapporte l’argent investi, dépassera le coût moyen pondéré du capital, ce que lui coûtent ses financements, à partir de la cinquième année. Ces deux engagements supposent que l’intégration de PTC se déroule sans accroc et que les synergies annoncées se concrétisent.

Schneider Electric a lui-même calculé le prix payé : environ 21 fois l’EBITA ajusté de PTC estimé pour 2027 (le résultat d’exploitation avant amortissement des actifs acquis), avant synergies. Le multiple tombe à 13 fois une fois les économies prises en compte. Or ce plein régime n’est attendu qu’en troisième année, et le retour sur capital en cinquième. Signé en 2026 pour une finalisation en 2027, le rachat ne trouvera sa justification financière, selon le propre calendrier de Schneider Electric, qu’au début de la décennie suivante.

Crédit-relais, émission d’actions et pause des rachats

En attendant, il faut payer. Schneider Electric a obtenu de deux banques, l’américaine Morgan Stanley et la française Société Générale, un crédit-relais entièrement garanti, un prêt provisoire destiné à être remplacé par des financements durables. Il couvre une contrepartie en numéraire estimée à environ 22 milliards d’euros. Le groupe le remplacera ensuite par une émission d’actions d’environ 5 à 6 milliards d’euros et par 16 à 17 milliards d’euros de nouvelles dettes, libellées en plusieurs devises.

Les actionnaires de PTC recevront donc du numéraire. Schneider Electric, lui, ne puisera pas dans sa seule trésorerie : l’émission d’actions diluera ses actionnaires actuels, dont la part dans le capital diminuera, et l’endettement du groupe s’alourdira sensiblement. Au 30 juin 2026, sa dette nette atteignait 15,36 milliards d’euros, contre 13,72 milliards fin 2025, pour un ratio de dette nette sur excédent brut d’exploitation ajusté (EBITDA) de 1,64 fois. La nouvelle dette prévue pour PTC dépasse, à elle seule, l’ensemble de cette dette nette.

Les agences de notation n’ont pas encore livré leur appréciation de l’opération. Les dernières notes affichées par le groupe, « A » chez S&P et « A2 » chez Moody’s, toutes deux assorties d’une perspective stable, ont été attribuées avant l’annonce.

Schneider Electric a anticipé la question. Le groupe suspendra ses rachats d’actions en 2027 et 2028 pour réduire sa dette. Il maintient son objectif de racheter 2,5 à 3,5 milliards d’euros de titres d’ici à 2030, dont 600 millions d’euros en 2026, et promet d’accélérer le programme après ces deux années de pause. L’actionnaire de Schneider Electric paie ainsi deux fois : par la dilution, puis par la disparition temporaire d’un soutien régulier au cours.

Sanction à Paris, envolée à Wall Street

Ces actionnaires ont réagi dès l’ouverture. À 10 h 07, lundi, l’action Schneider Electric valait 277,60 euros à la Bourse de Paris. Elle reculait de 8,4 % après avoir clôturé autour de 303 euros vendredi, l’un des plus forts replis des grandes valeurs européennes de la séance.

Les investisseurs ont sanctionné la taille de l’opération, la prime offerte, l’augmentation de capital, l’alourdissement de la dette et les risques d’intégration d’un éditeur de cette dimension. Ils s’interrogent aussi sur la valeur des groupes de logiciels, alors que l’intelligence artificielle leur ouvre des marchés autant qu’elle menace certains de leurs modèles économiques. Plusieurs analyses de marché saluent pourtant la complémentarité entre PTC, AVEVA et les activités historiques de Schneider Electric. Elles s’interrogent sur le prix et le délai de rentabilisation, et ne remettent pas en cause la logique industrielle.

De l’autre côté de l’Atlantique, l’action PTC gagnait environ 35 % avant l’ouverture de Wall Street, autour de 194 dollars. Elle restait inférieure de 11 dollars aux 205 dollars promis par Schneider Electric. Cet écart mesure le risque que les investisseurs attachent au vote des actionnaires, à l’examen des autorités et à un calendrier de plus d’un an. En une matinée, les investisseurs ont fait passer une partie de la valeur de l’acquéreur vers sa cible.

Rendez-vous le 16 octobre

Ce calendrier commence par une échéance rapprochée. Schneider Electric a avancé au 16 octobre la publication de son chiffre d’affaires du troisième trimestre 2026, première occasion pour le groupe de défendre l’opération devant ses actionnaires.

D’ici là, les investisseurs guetteront l’avis de S&P et de Moody’s, ainsi que les premières notifications adressées aux autorités de régulation. Schneider Electric attend toujours, en parallèle, la finalisation du rachat de Cognite. Les actionnaires de PTC recevront, eux, les documents détaillés préparés en vue de leur vote, dernière étape avant un bouclage que Schneider Electric attend d’ici au troisième trimestre 2027.



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