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Les étiquettes bordelaises et les vitrines de Nicolas donnent au groupe Castel son visage français. Ses revenus viennent d’abord de brasseries, d’usines d’embouteillage et de réseaux de vente répartis dans une vingtaine de pays africains. La famille se dispute aujourd’hui le contrôle de cet ensemble privé. Son histoire commence pourtant avec du vin vendu en vrac dans un bar de Libreville.
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Au début des années 1960, Pierre Castel vend du vin rouge importé de Bordeaux au Frigidaire, un bar de Libreville. Albert-Bernard Bongo, futur président Omar Bongo, y rencontre le négociant bordelais. Le président gabonais Léon Mba veut alors réduire les importations de bière acheminées depuis Douala, au Cameroun. Il demande à Pierre Castel de créer une brasserie au Gabon et lui promet son soutien.
Pierre Castel obtient un terrain, fait construire une usine et lance une production locale de bière. Cette implantation ouvre au groupe un marché bien plus vaste que celui du vin importé. « Montez une brasserie, on vous soutiendra », avait dit Léon Mba à Pierre Castel.
Du vin en vrac à la bière locale
Jésus Sébastien Castel, connu sous le nom de Pierre Castel, naît en octobre 1926 à Berson, près de Bordeaux. Il quitte l’école à 11 ans et travaille avec son père dans l’agriculture. En 1949, il crée Castel Frères avec ses frères et sœurs. La société achète des vins, les assemble, les met en bouteille et les vend sous des marques destinées au grand public.
Pierre Castel se rend sur les côtes du golfe de Guinée dès 1951. Il y apporte des bonbonnes de vin et utilise des navires de commerce pour fournir ses premiers clients africains. À Libreville, la fabrication locale de bière remplace progressivement le seul commerce de vin. Les usines produisent, les entrepôts stockent, les camions livrent, puis les bars et les commerces écoulent les bouteilles.
Le groupe développe ensuite des filiales dans plusieurs pays d’Afrique centrale et d’Afrique de l’Ouest. Ces sociétés vendent de la bière, de l’eau et des boissons gazeuses par l’intermédiaire de réseaux de distribution installés sur place. « Ce que j’ai acheté en France, je l’ai eu grâce à l’Afrique », avait déclaré Pierre Castel en 2014.
Le coup d’accélérateur BGI
En 1990, Castel rachète Brasseries et glacières internationales, BGI. Cette société possède déjà des brasseries, des marques et des circuits de distribution dans plusieurs pays africains. Le rachat donne au groupe un accès immédiat à des usines et à des réseaux de vente déjà installés. Les filiales livrent de la bière, de l’eau et des boissons gazeuses à des dépôts, des grossistes, des bars et des commerces de quartier.
En 1995, Castel signe un accord avec Coca-Cola pour embouteiller des boissons dans plusieurs pays africains. Cet accord prend fin en 2022. En 2001, le groupe conclut une alliance avec SABMiller, brasseur sud-africain alors présent en Afrique anglophone. En 2011, Castel entre au capital de Somdiaa, actif dans le sucre, les plantations et la minoterie, puis prend le contrôle de cette entreprise.
En Côte d’Ivoire, la bière Castel Beer représentait 60% du marché en 2023. Ce chiffre concerne cette marque ; il ne mesure pas la part cumulée détenue par Solibra, la filiale ivoirienne de Castel.
Les comptes situent le centre de gravité
Le groupe Castel a réalisé 6,954 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025. Il comptait alors près de 43 000 salariés, 80 sites de production, 3 verreries, 6 sucreries, 13 vignobles et 11 sites français d’assemblage et de conditionnement. Castel exploite des activités de boissons dans 22 pays africains. Elles comprennent la bière, les boissons gazeuses et l’eau en bouteille.
Les filiales africaines ont dégagé 5,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025. Elles ont vendu 77,1 millions d’hectolitres de bière, d’eau et de boissons gazeuses, contre 72,1 millions d’hectolitres en 2024. Le chiffre d’affaires du pôle vin a atteint environ 1,1 milliard d’euros pour 2,7 millions d’hectolitres vendus en 2025.
Somdia, branche sucrière et céréalière du groupe, a déclaré 516,8 millions d’euros de chiffre d’affaires, après 578,7 millions d’euros en 2024. Les boissons africaines ont représenté environ 76% du chiffre d’affaires consolidé de Castel en 2025. Elles ont rapporté près de cinq fois plus que le pôle vin.
Les marques qui donnent un visage français
Castel Frères commercialise notamment Baron de Lestac, Malesan, Listel, Kriter, Roche Mazet, Vieux Papes et La Villageoise. Le groupe possède également Nicolas, Barton & Guestier et Patriarche. En 2019, Roche Mazet vendait environ 51 millions de bouteilles par an, dont 90% en grande distribution. La marque achète des vins en vrac, les assemble et les commercialise à grande échelle.
Le groupe détient aussi Château Beychevelle, grand cru classé de Saint-Julien, avec le groupe japonais Suntory. Cette propriété appartient au segment des vins de prestige ; elle ne représente pas les mêmes volumes que les marques vendues en supermarché. Les ventes du pôle vin ont atteint environ 1,1 milliard d’euros en 2025. Les boissons africaines ont produit 5,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires sur la même période.
La famille garde le contrôle par Singapour
Pierre Castel a placé les structures de détention familiales dans plusieurs juridictions, dont Gibraltar, le Liechtenstein et Singapour. Ces montages ont organisé la conservation du contrôle de l’entreprise au sein de la famille et préparé sa transmission. Un trust établi à Singapour se trouve au sommet de l’organisation. Douze membres de la famille Castel, répartis entre cinq branches, en perçoivent les dividendes sans détenir directement les actions du groupe ni exercer la direction opérationnelle.
L’empire Castel a été évalué autour de 10 milliards de dollars en juin 2026. La fortune professionnelle de Pierre Castel et de sa famille a été estimée à 13,5 milliards d’euros en 2026. Ces deux évaluations ne reposent pas sur les mêmes méthodes ni sur le même périmètre.
Grégory Clerc, ancien avocat fiscaliste suisse de Pierre Castel, occupe la direction générale du groupe depuis 2023. Romy Castel, fille unique du fondateur, ainsi qu’Alain et Philippe Castel, neveux de Pierre Castel, contestent depuis 2026 son rôle dans les sociétés de contrôle du groupe.
Le 2 février 2026, les actionnaires d’Investment Beverage Business Management, IBBM, ont voté la révocation de Grégory Clerc et de Pierre Baer du conseil d’administration. IBBM est l’une des principales sociétés de gestion situées au sommet de l’organisation du groupe. Le 30 juillet 2026, la Haute Cour de Singapour a maintenu l’interdiction provisoire faite à Grégory Clerc et Pierre Baer d’agir comme administrateurs d’IBBM. La cour n’a pas encore tranché la validité définitive du vote des actionnaires ni le fond du litige.
Les millions du contentieux suisse
Le Tribunal fédéral suisse a rejeté en 2023 un recours de Pierre Castel contre l’administration fiscale genevoise. Celle-ci lui reprochait de ne pas avoir déclaré une partie de sa fortune et de ses revenus sur plusieurs années fiscales.
La procédure relative à 2010 et 2011 a porté sur près de 58 millions de francs suisses, soit environ 60 millions d’euros. Une décision rendue publique en décembre 2022 avait déjà mis à sa charge 297 millions d’euros pour les années 2007 et 2008. Le total dépasse 350 millions d’euros.
Grégory Clerc, alors avocat de Pierre Castel, a déclaré le 11 août 2023 que son client était « en règle » avec les autorités fiscales genevoises. Pierre Castel vit en Suisse depuis 1981. Les procédures genevoises concernaient ses déclarations fiscales personnelles et non une condamnation pénale du groupe Castel.


