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Marc Ladreit de Lacharrière a quitté la direction de L’Oréal en 1991 pour fonder Fimalac, une holding qui prend des participations dans d’autres entreprises. Six ans plus tard, il rachetait Fitch, une agence américaine qui note la solidité financière des États et des entreprises, sur un marché que dominaient Moody’s et Standard & Poor’s. Ce pari est à l’origine de l’essentiel d’une fortune estimée en juillet 2025 à 4,4 milliards d’euros, la 28e de France.
Le 25 mars 2026, l’Autorité de la concurrence, qui contrôle les rachats d’entreprises, a autorisé sous conditions le groupe d’événementiel GL Events à reprendre la gestion et l’exploitation des salles de spectacle et de congrès de Fimalac. En contrepartie, la holding de Marc Ladreit de Lacharrière doit recevoir 1 % du capital de GL Events, qui annonçait une finalisation à partir du 16 avril. Les deux groupes n’ont communiqué aucun montant. La partie la plus visible de l’empire change ainsi de mains contre des actions.
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Les milliards de Marc Ladreit de Lacharrière sont sortis d’une autre vente, étalée sur douze ans. Entre 2006 et 2018, Fimalac a cédé par tranches au groupe de médias américain Hearst l’agence Fitch, l’une des trois grandes agences de notation financière du monde. Les notes de ces agences pèsent sur le coût auquel les États, les banques et les entreprises empruntent sur les marchés. Cinq opérations, dont les prix ont tous été rendus publics, retracent la façon dont cet actif s’est transformé en fortune.
Hearst entre au capital en 2006. Le groupe américain achète alors 20 % de Fitch pour 493 millions d’euros. Rapporté à l’ensemble du capital, ce prix situe la valeur de l’agence autour de 2,5 milliards d’euros. Trois ans plus tard, Hearst acquiert 20 % supplémentaires pour 300 millions d’euros. Entre-temps, la crise financière de 2008 a frappé les marchés, et le prix d’un cinquième de Fitch a baissé de près de 40 %.
En 2012, Fimalac vend encore 10 % de l’agence à Hearst, pour 177 millions de dollars, ce qui valorise l’ensemble de l’entreprise à environ 1,8 milliard de dollars. Après cette opération, les deux groupes détiennent chacun la moitié de Fitch. En six ans, Fimalac a cédé une moitié de son principal actif pour 793 millions d’euros et 177 millions de dollars.
Les prix changent d’échelle pour la seconde moitié.
En décembre 2014, Hearst annonce un accord pour racheter 30 % supplémentaires, au prix de 1,965 milliard de dollars, selon le montant communiqué par le groupe américain. L’opération, finalisée en 2015, porte sa participation à 80 % et valorise Fitch à 6,5 milliards de dollars. Fimalac conserve alors 20 %. En avril 2018, Hearst rachète ce dernier bloc pour 2,8 milliards de dollars et devient l’unique propriétaire de l’agence, désormais valorisée 14 milliards de dollars.
Ces deux dernières ventes ont rapporté à Fimalac près de 4,8 milliards de dollars, soit plusieurs fois ce que lui avaient rapporté les trois premières. Entre la cession de 2012 et celle de 2018, la valeur de Fitch déduite des prix payés par Hearst a été multipliée par près de huit. Fimalac doit l’essentiel de son gain au calendrier. En gardant la moitié de l’agence jusqu’en 2015, puis un cinquième jusqu’en 2018, le groupe a vendu la plus grande part de sa participation au moment où Fitch valait le plus cher.
Ces sommes sont entrées dans les caisses de Fimalac, que contrôle Marc Ladreit de Lacharrière. Fimalac n’a pas rendu publics les montants nets de ces opérations, après remboursement des emprunts, paiement des impôts, frais de transaction et nouveaux investissements. Le prix brut suffit toutefois à situer l’ordre de grandeur. Aucune autre opération du parcours de Marc Ladreit de Lacharrière n’approche les milliards de dollars versés par Hearst.
L’outsider de la notation financière
Le pari commence en 1992, au Royaume-Uni. Fimalac, créée un an plus tôt, y rachète IBCA, une agence qui note la solidité financière des banques et des États. En 1997, le groupe acquiert l’américaine Fitch, qui donne son nom à l’ensemble.
Au moment de ce rachat, on l’a pris « pour un dingue », a raconté Marc Ladreit de Lacharrière. Deux groupes américains, Standard & Poor’s et Moody’s, tenaient alors l’essentiel du marché de la notation. Un investisseur français y entrait avec une agence de second rang.
Fimalac complète ensuite Fitch par deux autres acquisitions, l’américaine Duff & Phelps et Thomson BankWatch. Grâce à ces rachats, l’agence note aussi bien les banques que les entreprises, les États et certaines opérations financières complexes. Fitch devient le troisième acteur mondial du secteur, derrière ses deux concurrents américains. Son chiffre d’affaires passe de 172 millions de dollars en 1999 à 840 millions de dollars en 2014, soit près de cinq fois plus en quinze ans.
Pour atteindre ce troisième rang, Fimalac a dû assembler quatre agences, d’IBCA à BankWatch. Cette construction par rachats successifs montre la difficulté d’entrer sur un marché que deux groupes dominent. Elle explique aussi la valeur de l’actif obtenu : pendant plus de vingt ans, Fitch reste la participation la plus rentable du groupe, jusqu’à la valorisation de 14 milliards de dollars retenue par Hearst en 2018.
4,4 milliards d’euros hors Bourse
L’estimation de la fortune date de juillet 2025. Un classement des fortunes françaises évaluait alors celle de Marc Ladreit de Lacharrière à 4,4 milliards d’euros, au 28e rang national. Cette estimation porte entièrement sur des participations non cotées, c’est-à-dire sur des sociétés dont les actions ne s’échangent pas en Bourse et dont aucun cours ne fixe la valeur chaque jour.
Fimalac a quitté la Bourse de Paris le 17 juillet 2017. Sa société mère, Groupe Marc de Lacharrière, qui détenait seule ou avec ses partenaires 97,06 % du capital, a alors lancé un retrait obligatoire, une procédure qui contraint les derniers actionnaires minoritaires à céder leurs titres. L’offre était fixée à 131 euros par action, coupon détaché (après versement du dividende de l’année). Neuf mois plus tard, Fimalac vendait à Hearst ses derniers 20 % de Fitch.
Marc Ladreit de Lacharrière détient aujourd’hui 100 % de Fimalac. Depuis sa sortie de la Bourse, le groupe ne publie plus les informations détaillées exigées des sociétés cotées. Fimalac ne communique ni la valeur de chacun de ses actifs, ni ses méthodes de valorisation, ni le montant des dettes retenues dans le calcul. Les 4,4 milliards d’euros additionnent donc des estimations : la valeur supposée des sociétés privées, des immeubles, des liquidités et des investissements du groupe.
Une estimation publiée en 2017 chiffrait entre 2 et 3 milliards d’euros les plus-values tirées des ventes de Fitch, un calcul qu’aucun compte certifié public ne vient confirmer. Or cette évaluation précède la cession de 2018, la plus importante des cinq, et ne pouvait donc pas l’inclure. Le poids réel de Fitch dans la fortune dépasse vraisemblablement cette fourchette. Marc Ladreit de Lacharrière n’a pas rendu public le gain personnel qu’il en a retiré.
Avant Fitch, Fimalac avait déjà dégagé ses premières plus-values.
De L’Oréal à la Sofres
Marc Ladreit de Lacharrière est né à Nice en 1940, dans une famille ardéchoise noble et sans fortune, liée au hameau de La Charrière. Aucun héritage connu ne vient expliquer ses milliards. Ancien élève de l’École nationale d’administration, dans la promotion Robespierre, il entre à la banque Indosuez, puis rejoint L’Oréal en 1976.
Au sein du groupe de cosmétiques, il devient directeur financier, puis vice-président-directeur général. François Dalle, qui dirige alors L’Oréal, le fait accéder aux premières fonctions. En 1988, le groupe choisit Lindsay Owen-Jones pour prendre sa tête. Trois ans plus tard, Marc Ladreit de Lacharrière quitte l’entreprise et fonde la Financière Marc de Lacharrière, future Fimalac.
De ses quinze années chez L’Oréal, il retire la pratique des rachats d’entreprises, des montages financiers et de la direction d’un grand groupe. Il en garde aussi un réseau de dirigeants et d’investisseurs qu’il retrouvera dans ses opérations suivantes.
Ce réseau accompagne les débuts de sa holding, qui prend des participations dans les études d’opinion, les services financiers, l’industrie, le stockage de produits chimiques et l’immobilier. Parmi ses premières acquisitions figure la Sofres, un institut de sondage et d’études que Fimalac revend avec une plus-value chiffrée, selon les sources, à 450 millions de francs ou à 31 millions d’euros. Ces deux montants ne portent peut-être ni sur le même périmètre ni sur la même date de calcul.
Le produit de ces cessions finance les acquisitions suivantes. En 2000, Marc Ladreit de Lacharrière décrit une stratégie tournée vers les services aux entreprises, en citant la notation financière, le stockage de produits chimiques et l’outillage professionnel. Fimalac applique dès ses premières années la méthode qui fera la fortune de son fondateur : acheter, développer, revendre, puis réinvestir. Fitch en sera l’application la plus lucrative.
Webedia, Barrière et 5 794 fauteuils
Fimalac commence à réinvestir en 2013, avec le rachat de Webedia. Ce groupe de médias numériques couvre le cinéma, le divertissement, les jeux vidéo, le voyage et le sport. À cette date, Fimalac détient encore la moitié de Fitch : il engage donc sa diversification deux ans avant de céder le contrôle de l’agence de notation. En 2024, la famille Arnault, propriétaire de LVMH, est entrée au capital de Webedia par son fonds Aglaé Ventures, pour une participation minoritaire dont les parties n’ont pas communiqué le montant.
Webedia forme aujourd’hui l’un des quatre pôles de Fimalac, avec le capital-investissement, le spectacle vivant et l’immobilier. Dans le capital-investissement, qui consiste à financer des entreprises non cotées pour revendre ensuite ses parts avec un gain, le groupe s’associe notamment au fonds américain Warburg Pincus. Côté immobilier, Fimalac détient ou a détenu des immeubles de bureaux à Paris, à Londres et à New York. Il a également pris 40 % de Barrière, groupe de casinos et d’hôtels.
Les théâtres ont longtemps donné au groupe sa notoriété auprès du grand public. En décembre 2019, Marc Ladreit de Lacharrière contrôlait 5 794 fauteuils sur les 28 363 sièges des théâtres privés parisiens, soit environ un sur cinq. Son portefeuille comptait notamment le Marigny, la Madeleine, la Porte-Saint-Martin, le Théâtre de Paris, la Michodière et les Bouffes-Parisiens.
Ce pôle se défait depuis un an. En septembre 2025, la société Trévise Participations a obtenu l’autorisation de prendre le contrôle de la branche spectacle vivant et billetterie de Fimalac, à l’exclusion des théâtres et des salles que détient le groupe. L’exploitation des salles revient, elle, à GL Events. Fimalac n’a publié ni le prix de ces transactions ni la liste des salles qu’il contrôle encore, si bien que les actifs achetés après Fitch n’ont, à ce jour, reçu aucune valeur de marché connue.
Des holdings au Luxembourg
La société qui coiffe l’ensemble du groupe, Fimalac Participations, est établie au Luxembourg. En 2021, les données du registre luxembourgeois des bénéficiaires effectifs, qui recense les propriétaires réels des sociétés, ont fait apparaître Marc Ladreit de Lacharrière parmi les familles françaises ayant placé des parts de leur groupe familial dans le Grand-Duché.
Une part importante de sa participation dans Fimalac y aurait été logée à partir de 2010, en vue de la transmission de son patrimoine. Ce type d’organisation peut aussi réduire l’impôt. Si cette date se vérifie, la structure luxembourgeoise était en place entre la vente de 2009 et celle de 2012, avant les deux plus grosses cessions de Fitch.
Ces holdings détiennent des titres et facilitent leur transmission. Elles conservent la valeur créée par les ventes de Fitch sans produire elles-mêmes de revenus.
En 2021, Marc Ladreit de Lacharrière a obtenu l’annulation d’un redressement fiscal (un rappel d’impôt réclamé par l’administration) lié au transfert d’une participation vers le Luxembourg. La décision tranche ce seul litige, et aucune condamnation pour fraude fiscale liée aux holdings luxembourgeoises de Fimalac n’est connue. Le redressement portait sur 1,95 million d’euros. Trois ans plus tôt, la dernière tranche de Fitch avait rapporté à Fimalac 2,8 milliards de dollars.


