TotalEnergies est-il encore un groupe français ?

Actionnaires étrangers, cotation à New York : TotalEnergies est-il encore une entreprise française ?

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Les investisseurs nord-américains détiennent 40,6 % du capital de TotalEnergies, contre 26,5 % en 2010, et le groupe fait coter ses actions en dollars à la Bourse de New York depuis le 8 décembre 2025. Ces deux faits alimentent l’idée d’un groupe pétrolier passé sous pavillon étranger. TotalEnergies a pourtant conservé en France son siège, son droit et son centre de décision. Des sénateurs cherchent, par une proposition de loi déposée en mai 2026, à l’y retenir.

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Le seuil est franchi. Au 31 décembre 2025, les investisseurs localisés en France détenaient 24,6 % du capital de TotalEnergies, hors actions autodétenues (les titres que la société possède elle-même). Les 75,4 % restants appartenaient à des porteurs installés hors de France, selon la dernière ventilation géographique publiée par le groupe. Un an plus tôt, cette part s’élevait à 74,7 %. Ceux qui affirment que TotalEnergies « n’est plus un groupe français » s’appuient sur ce record : les trois quarts du capital sont détenus depuis l’étranger.

Le chiffre est exact. La conclusion qu’ils en tirent suppose que la nationalité d’une entreprise se lit dans la liste de ses actionnaires. Or trois éléments fixent cette nationalité : le droit sous lequel la société est constituée, la localisation de son siège et celle de son centre effectif de décision, le lieu où se prennent les décisions stratégiques. La résidence des porteurs de titres n’entre dans aucun d’eux.

TotalEnergies SE est immatriculée au registre du commerce et des sociétés de Nanterre. Son siège social occupe le 2, place Jean-Millier, à Courbevoie (Hauts-de-Seine). Le sigle SE désigne une société européenne, une forme juridique que l’Union européenne a créée pour les entreprises actives dans plusieurs États membres. Ces sociétés travaillent sous un cadre commun, mais chacune reste rattachée au droit du pays où elle a établi son siège. Pour TotalEnergies, ce droit est le droit français.

Ce siège abrite aussi le pouvoir. Le conseil d’administration de TotalEnergies détermine les orientations stratégiques du groupe et veille à leur mise en œuvre. Le comité exécutif, l’instance de direction qui conduit les opérations, pilote les activités au quotidien. Les deux instances siègent en France, et la direction n’a annoncé aucun transfert du siège social ni des organes de gouvernance vers les États-Unis ou un autre pays.

L’Insee, l’institut national de la statistique, tranche la question par sa propre définition. Il qualifie de multinationale française tout groupe dont le centre de décision se situe en France et qui contrôle au moins une filiale à l’étranger. Pour l’institut, ce centre se trouve là où se réunissent les principaux dirigeants ou le conseil d’administration. L’Insee précise que la nationalité attribuée à un groupe est indépendante de celle de ses principaux actionnaires.

Appliquée à TotalEnergies, cette grille donne une réponse nette. Le groupe contrôle des filiales sur plusieurs continents, et ses décisions stratégiques se prennent à Courbevoie : il remplit les deux conditions posées par l’Insee. Les 75,4 % de capital détenu hors de France ne modifient ni le droit qui régit la société mère, ni l’adresse où ses dirigeants se réunissent.

TotalEnergies reste donc une multinationale française, dont le capital s’est massivement internationalisé. Le chiffre qui mesure cette internationalisation circule souvent sous une forme inexacte.

Un chiffre arrêté au 31 décembre 2025

Les 75,4 % mesurent une part du capital. TotalEnergies les obtient en répartissant ses actions selon la zone où se trouvent leurs détenteurs, chaque action comptant pour une. Ceux qui parlent de « 75 % d’actionnaires étrangers » déforment donc la donnée : dans ce décompte, un fonds qui détient plusieurs milliards d’euros de titres pèse beaucoup plus lourd qu’un particulier qui possède quelques actions.

Le nombre de personnes présentes au capital suit une autre logique. TotalEnergies estime compter environ deux millions d’actionnaires individuels dans le monde, sans publier leur répartition par pays. Le groupe ne fournit donc aucune base pour affirmer que les trois quarts d’entre eux résident à l’étranger.

La photographie a aussi une date. Le groupe l’a obtenue par une procédure d’identification des actionnaires prévue par l’article L. 228-2 du code de commerce, qui autorise une société cotée à demander aux banques teneuses de comptes qui détient ses titres, arrêtée au 31 décembre 2025. Depuis, le nombre d’actions a changé. TotalEnergies rachète puis annule des titres, ce qui réduit le nombre d’actions en circulation, et il en émet pour ses salariés. En juin 2026, une augmentation de capital qui leur était réservée a créé près de 5,55 millions d’actions nouvelles, pour 310,5 millions d’euros.

Cette opération a réuni 59 366 salariés et anciens salariés dans 97 pays. Ces souscripteurs rappellent qu’une partie du capital détenu hors de France appartient aux propres salariés du groupe, établis dans ses filiales étrangères.

Leurs nouvelles actions ont pu déplacer d’une fraction de point le partage entre la France et l’étranger. TotalEnergies actualise chaque mois, dans ses déclarations réglementaires, le nombre d’actions et de droits de vote, sans refaire la ventilation géographique. Le chiffre de fin 2025 reste ainsi la dernière mesure complète : 75,4 % du capital identifié par l’enquête, hors autodétention.

De 26,5 % à 40,6 % en quinze ans

La part étrangère n’a pas franchi les trois quarts d’un coup. En 2010, les investisseurs français détenaient 34 % du capital de TotalEnergies, les investisseurs nord-américains 26,5 %. Fin 2023, les premiers n’en détenaient plus que 26,7 %, et les seconds 39,7 %. La part française est ensuite tombée à 25,3 % fin 2024, puis à 24,6 % fin 2025, quand celle de l’Amérique du Nord montait à 40,6 %.

Les courbes se sont croisées. En 2010, la France pesait plus lourd que l’Amérique du Nord au capital du groupe. Quinze ans plus tard, les investisseurs nord-américains y détiennent plus d’une fois et demie la part des investisseurs français, et ils forment de loin la première zone d’origine du capital. Derrière eux, le reste de l’Europe détient 17,7 %, le Royaume-Uni 11,2 % et le reste du monde 5,9 %.

Sur quinze ans, le capital de TotalEnergies a donc basculé vers l’Amérique du Nord. Ce basculement a ses limites. TotalEnergies publie une catégorie qui couvre toute l’Amérique du Nord, sans isoler les États-Unis. Avec 40,6 % du capital, les investisseurs de cette zone restent par ailleurs en deçà de la majorité absolue. Quiconque affirme que « les Américains possèdent TotalEnergies » dépasse ce que le groupe publie.

Amundi, 5,10 % pour le compte des salariés

Ces investisseurs étrangers pourraient, en théorie, prendre la main sur le groupe. Il leur faudrait pour cela réunir un bloc et voter ensemble en assemblée générale, la réunion annuelle où les actionnaires approuvent les comptes et élisent les administrateurs.

Fin 2025, les investisseurs institutionnels (sociétés de gestion, fonds de pension chargés de verser des retraites, assureurs, fonds indiciels qui répliquent la composition d’un indice boursier) détenaient 74 % du capital de TotalEnergies. Les actionnaires individuels en détenaient 16,9 % et les salariés 9,2 %, selon les chiffres arrondis du groupe, hors autodétention. Un fonds de pension canadien et une société de gestion américaine figurent dans la même case géographique, mais chacun suit sa propre stratégie et peut voter à l’opposé de l’autre.

Aucun actionnaire étranger n’apparaît publiquement comme actionnaire de contrôle de TotalEnergies. Le groupe n’a pas de maison mère étrangère.

Le principal bloc à avoir récemment franchi le seuil légal de 5 %, au-delà duquel tout détenteur doit se déclarer, est venu de l’intérieur. En mars 2025, Amundi Asset Management, la société de gestion du Crédit agricole, a déclaré détenir 5,10 % du capital pour le compte du FCPE TotalEnergies Actionnariat France, le fonds commun de placement d’entreprise où les salariés et anciens salariés du groupe placent leur épargne en actions TotalEnergies. Amundi ne détenait donc pas ces titres pour son propre compte.

En mars 2026, ce fonds est repassé sous le seuil, avec environ 109,28 millions d’actions, soit 4,99 % du capital. Le plus gros bloc déclaré ces dernières années appartenait ainsi aux salariés de TotalEnergies. Les investisseurs installés hors de France forment une majorité par addition statistique, sans bloc capable d’imposer ses choix au conseil d’administration.

Une action en dollars à New York

Depuis le 8 décembre 2025, les actions ordinaires TotalEnergies se négocient directement en dollars au New York Stock Exchange, la première Bourse américaine. Le groupe a supprimé à cette occasion son programme d’American Depositary Receipts, les ADR, des certificats qui représentaient ses actions sur le marché américain. Chaque ADR en circulation a été remplacé par une action ordinaire cotée à New York.

TotalEnergies a pris cette décision alors que les investisseurs nord-américains détenaient déjà près de 40 % de son capital. Pour eux, la cotation facilite l’achat du titre. Elle suit ainsi la montée de l’Amérique du Nord au capital, engagée depuis 2010, et rend visible un mouvement jusque-là inscrit dans les seuls registres d’actionnaires.

Cette visibilité reste boursière. Les actions échangées à Paris et à New York forment une seule catégorie de titres, avec les mêmes droits économiques et les mêmes droits de vote. Le titre demeure coté à Paris, à Bruxelles et à Londres. Un investisseur nord-américain peut d’ailleurs détenir des actions inscrites dans la chaîne française de conservation des titres, c’est-à-dire le circuit des banques qui tiennent les comptes-titres : la place où il achète l’action, le registre où elle est inscrite et le pays où il réside forment trois données distinctes. Depuis le 8 décembre 2025, le siège, le droit et le centre de décision de la société mère sont restés à Courbevoie.

35 000 salariés revendiqués en France

Au-delà de Courbevoie, le groupe reste implanté dans tout le pays. TotalEnergies revendique, dans sa communication, environ 35 000 salariés en France, répartis sur près de 4 000 sites, ainsi qu’un réseau d’environ 3 200 stations-service.

Ces sites couvrent l’ensemble de ses métiers. Le groupe exploite en France des raffineries, des plateformes pétrochimiques, où le pétrole est transformé en plastiques et en produits chimiques, et des installations de production d’énergies renouvelables. Il y fournit du gaz et de l’électricité, y conduit des travaux de recherche, y gère des services financiers et y loge ses fonctions de direction, en région parisienne. Les stations-service, que les automobilistes croisent sur les routes du pays, en sont la part la plus visible.

Cet outil industriel est resté en France pendant que le capital prenait le chemin de l’Amérique du Nord. Il n’aligne pas pour autant TotalEnergies sur les intérêts de l’État. Le groupe est une entreprise privée cotée : sa direction arrête sa stratégie face à des actionnaires dispersés sur plusieurs continents et sur des marchés largement internationaux.

Une « golden share » encore à l’état de proposition

Cette indépendance vaut aussi à l’égard des pouvoirs publics : l’État français ne contrôle pas TotalEnergies, qui n’est pas une entreprise publique. La Caisse des dépôts et consignations, l’institution financière publique, détiendrait un peu plus de 30 millions d’actions, soit environ 1,3 % du capital, d’après les données disponibles en 2026. Cette participation minoritaire ne lui donne aucune prise sur les décisions du groupe. TotalEnergies ne figure pas davantage dans le portefeuille de l’Agence des participations de l’État, qui administre directement les parts de l’État dans EDF, Engie, Orano ou Eramet.

L’État ne dispose pas non plus d’une action spécifique, ou golden share, un titre qui lui permettrait de bloquer certaines décisions stratégiques. En 2024, une commission d’enquête du Sénat a recommandé d’en acquérir une. Elle voulait notamment donner aux pouvoirs publics un droit de regard sur un éventuel déplacement du centre de décision et sur la cession d’actifs énergétiques sensibles.

Des sénateurs ont repris cette recommandation dans une proposition de loi déposée en mai 2026. Au 23 septembre 2026, leur texte n’a abouti à la création d’aucune action spécifique détenue par l’État.

Les sénateurs visent ainsi le critère même qui fait aujourd’hui de TotalEnergies un groupe français : le lieu où se prennent ses décisions stratégiques. Ce lieu se trouve au 2, place Jean-Millier, à Courbevoie.



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