Quand la guerre enrichit TotalEnergies, Patrick Pouyanné assume

À Londres, le PDG de TotalEnergies a vanté les opportunités d'un monde instable. La guerre au Moyen-Orient se chiffre pour le groupe en milliards de dollars.

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Le patron de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, assume de tirer profit de l’instabilité mondiale. Le groupe a tiré de son raffinage et de son négoce 1,8 milliard de dollars au deuxième trimestre, contre 389 millions un an plus tôt, et son dirigeant qualifie ses raffineries européennes de « mines d’or ». Les actionnaires recevront 2,5 milliards de dollars de rachats d’actions au seul quatrième trimestre.

Lundi 5 octobre, à Londres, Patrick Pouyanné a choisi ses mots devant les dirigeants de l’énergie et de la finance réunis pour l’Energy Intelligence Forum. Le directeur général de TotalEnergies a dit préférer « un monde de bouleversements plutôt qu’un monde paisible ». Il l’a justifié par les « opportunités » que crée, selon lui, un environnement mondial instable. Prononcée par un autre, la phrase aurait pu passer pour une provocation de tribune. Prononcée par lui, elle résume ce que les comptes de son groupe enregistrent depuis le début de l’année.

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La guerre au Moyen-Orient a d’abord coûté des barils. Au plus fort des perturbations, TotalEnergies a vu jusqu’à environ 15 % de sa production mondiale d’hydrocarbures touchée, au Qatar, aux Émirats arabes unis et en Irak. Le 23 juillet, en publiant ses résultats du deuxième trimestre, le groupe estimait encore entre 5 % et 10 % de sa production affectée par le conflit. Il a malgré tout produit 2,395 millions de barils équivalent pétrole par jour sur la période. Cette unité additionne le pétrole et le gaz.

Ces pertes ne se lisent pas dans le résultat. Au premier semestre 2026, TotalEnergies a dégagé un résultat net ajusté de 11,4 milliards de dollars, en hausse de 47 % sur un an. Au seul deuxième trimestre, le groupe a porté ce résultat à 6 milliards de dollars, contre 3,6 milliards un an plus tôt, soit une progression de 67 % en douze mois.

Le résultat ajusté est l’indicateur que privilégie l’entreprise pour mesurer sa performance récurrente. TotalEnergies en écarte les éléments exceptionnels, les effets de stocks et les variations de juste valeur, c’est-à-dire la réévaluation de certains actifs et contrats au prix du marché. Les 11,4 milliards de dollars mesurent donc la rentabilité courante des métiers du groupe. Le bénéfice comptable consolidé obéit à un autre calcul.

Le paradoxe tient à la nature même du choc. En privant le marché d’une partie du pétrole et du gaz du Golfe, la guerre a fait grimper les cours. TotalEnergies vend donc plus cher ce qu’il extrait encore, ce qu’il raffine et ce qu’il négocie. Le groupe a ainsi compensé, sur ses autres métiers, une partie des volumes perdus dans la région et les difficultés rencontrées dans le gaz naturel liquéfié (GNL). C’est ce mécanisme que Patrick Pouyanné vantait à Londres.

Les raffineries européennes, « mines d’or » du groupe

TotalEnergies contrôle toute la chaîne des hydrocarbures. Le groupe extrait le pétrole et le gaz, les transporte, les transforme dans ses raffineries, les distribue dans ses stations et les négocie sur les marchés mondiaux. Ses dirigeants appellent cette organisation le modèle intégré. Grâce à elle, le groupe compense un revers dans un métier par un gain dans un autre.

Fin septembre, à New York, lors de la présentation stratégique du groupe, Patrick Pouyanné a qualifié de « mines d’or » les raffineries européennes de TotalEnergies, alors exploitées à pleine capacité. Le dirigeant pouvait chiffrer son image. Au deuxième trimestre, le groupe a tiré de sa branche raffinage-chimie un résultat opérationnel net ajusté de 1,8 milliard de dollars, contre 389 millions un an plus tôt. Sur l’ensemble du semestre, TotalEnergies en a tiré 3,4 milliards de dollars, près de cinq fois les 690 millions du premier semestre 2025.

Les raffineurs européens qui tournent à plein vendent un gazole et un carburant aérien devenus relativement rares. Cette rareté relève leurs marges, c’est-à-dire l’écart entre le prix du brut acheté et celui des carburants vendus. Les équipes de trading du groupe, qui achètent et revendent pétrole et produits raffinés sur les marchés mondiaux, ont profité de leur côté de la volatilité des prix. Un négociant capable de mobiliser des volumes, des capacités de transport et de l’information à l’échelle de la planète gagne d’autant plus que les prix varient vite. TotalEnergies ne publie pas séparément la part du négoce dans les résultats de sa branche raffinage-chimie, qui additionne les deux activités.

Le GNL contre la force majeure

En mars, Patrick Pouyanné a pris le contre-pied de son partenaire qatari. Malgré les perturbations qui touchaient les approvisionnements au Qatar, il a refusé d’invoquer la force majeure. Cette clause libère un fournisseur de ses obligations quand un événement extérieur l’empêche de livrer. TotalEnergies honorerait ses contrats de gaz naturel liquéfié « en prix et en volume », a assuré le dirigeant.

QatarEnergy, la compagnie nationale qatarie, a fait le choix inverse. Elle a annoncé devoir invoquer la force majeure sur une partie de ses contrats de long terme, touchés par les dommages et les interruptions de production. Pour tenir ses propres engagements, TotalEnergies a redirigé une partie de ses cargaisons depuis d’autres sources de son portefeuille international.

Le choix a un prix. Le GNL est précisément le métier où le groupe a rencontré des difficultés au premier semestre. Il a aussi un objet, que TotalEnergies revendique : consolider sa réputation de fournisseur fiable auprès de ses clients. Dans une crise, la fiabilité devient un argument de vente. TotalEnergies l’a fait valoir au moment où QatarEnergy ne pouvait plus le faire.

1,99 euro le litre d’essence

En France, la crise se lit sur les panneaux des stations-service. TotalEnergies y plafonne ses prix à 1,99 euro le litre d’essence et à 2,25 euros le litre de gazole. Le groupe a promis de maintenir le dispositif tant que durera le conflit au Moyen-Orient. En juin, devant la commission des finances de l’Assemblée nationale, Patrick Pouyanné a estimé à environ 200 millions d’euros le coût de ce plafond pour son entreprise, un chiffrage dont il est le seul auteur.

Le groupe présente la mesure comme une réponse à la hausse des prix à la pompe et comme la contrepartie de sa puissance financière. Les ordres de grandeur éclairent cette contrepartie. Rapportés au seul premier semestre, ces 200 millions d’euros représentent de l’ordre de 2 % du résultat net ajusté de TotalEnergies.

Le plafond sert aussi le commerce du groupe. TotalEnergies rend ainsi son réseau de stations plus attractif au moment où les automobilistes surveillent de près le prix de l’énergie. Le geste coûte peu au regard des milliards de la crise, et il fidélise une clientèle. Les actionnaires, eux, reçoivent bien davantage.

Pour les actionnaires, 2,5 milliards en un trimestre

Fin septembre, le conseil d’administration de TotalEnergies a accéléré les rachats d’actions. Par cette opération, l’entreprise rachète ses propres titres en Bourse, ce qui réduit leur nombre en circulation et accroît la part de chaque actionnaire. Après 1,5 milliard de dollars au troisième trimestre, le conseil a autorisé 2,5 milliards au quatrième, puis une enveloppe de 2 à 2,5 milliards pour le premier trimestre 2027.

À ces rachats s’ajoute le dividende. Le groupe promet de l’augmenter de plus de 5 % par an entre 2026 et 2030 et maintient l’objectif de reverser à ses actionnaires au moins 40 % de son cash-flow, l’argent que génère son activité.

Les seuls rachats du quatrième trimestre pèsent environ dix fois le coût du plafonnement à la pompe tel que l’estime Patrick Pouyanné. Les actionnaires de TotalEnergies touchent ainsi la plus grosse part de ce que la crise rapporte au groupe.

Douze années de réserves en vitrine

Le discours du groupe a suivi le cours du baril. Selon le Financial Times, Patrick Pouyanné a expliqué que TotalEnergies avait moins mis en avant ses réserves d’hydrocarbures entre 2020 et 2022. Les investisseurs réclamaient alors surtout de la visibilité sur la transition énergétique. Le groupe publiait pourtant ces réserves chaque année dans ses documents financiers annuels. C’est la place qu’il leur accordait devant les marchés qui a changé.

Les réserves reviennent aujourd’hui au premier plan. TotalEnergies revendique des réserves prouvées équivalant à plus de douze années de production. Il prévoit une croissance moyenne de plus de 3 % par an de sa production de pétrole et de gaz entre 2025 et 2030. Grâce à ses projets en Namibie, au Nigeria, en Libye, en Malaisie, au Mozambique et en Papouasie-Nouvelle-Guinée, le groupe vise ensuite un plateau d’environ 3 millions de barils équivalent pétrole par jour jusqu’en 2035.

Il y a quatre ans, les investisseurs récompensaient les promesses de transition, et TotalEnergies parlait peu de ses gisements. En 2026, un baril cher redonne de la valeur aux hydrocarbures encore sous terre. Le groupe compte sur ces réserves pour convaincre qu’il maintiendra ses volumes et ses revenus futurs, malgré les risques géopolitiques et les contraintes liées à la transition climatique.

Un mandat jusqu’en 2033 ?

Le 25 septembre, le conseil d’administration de TotalEnergies a approuvé à l’unanimité la proposition de renouveler le mandat de Patrick Pouyanné. Le conseil souhaite aussi maintenir le cumul des fonctions de président et de directeur général. Rien n’est encore acquis : les actionnaires se prononceront lors de l’assemblée générale de mai 2027.

Ces actionnaires sont aussi les premiers bénéficiaires des rachats et des dividendes. Ils décideront donc du maintien du dirigeant qui leur a servi cette rente de crise. Ils ont déjà levé un obstacle sur sa route. En mai, l’assemblée générale a relevé de 70 à 75 ans la limite d’âge applicable aux fonctions de président et de directeur général. Les actionnaires ont ainsi ouvert la voie, en théorie, à un maintien de Patrick Pouyanné à la tête de TotalEnergies jusqu’en 2033.



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