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Le Rafale changera de version d’ici à la fin de l’année. La DGA a annoncé, le 10 septembre, que le Rafale F5 entrerait fin 2026 en phase de réalisation, l’étape où un programme passe des études à la fabrication. Un second programme suit le même calendrier, plus discret : un drone furtif conçu pour accompagner ce Rafale dans les espaces aériens que l’adversaire défend le mieux.
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La DGA a fixé à cet appareil sans équipage quatre familles de missions. Elle attend de lui l’« entrée en premier », c’est-à-dire la capacité d’ouvrir un théâtre d’opérations avant les autres appareils. Elle y ajoute la suppression des défenses aériennes ennemies, ces radars et batteries de missiles sol-air qui interdisent un ciel aux avions de combat, puis des actions air-air et air-surface (contre des avions adverses ou contre des cibles au sol ou en mer). La DGA range ainsi le drone parmi les composantes du système de combat, au même rang que le chasseur, ses capteurs et ses armes.
Dassault Aviation, maître d’œuvre du programme (l’industriel chargé de coordonner tous les autres), en a décrit les caractéristiques visées, qu’aucun essai de ce nouvel appareil n’a encore démontrées. L’avionneur annonce une cellule (la structure de l’appareil) furtive, des capteurs de nouvelle génération et une connectivité « résiliente », terme qui désigne des liaisons capables de tenir sous le brouillage. Il prévoit aussi le ravitaillement en vol et une conception évolutive, ouverte aux améliorations successives.
Dassault a logé les armements en soute. Le choix découle de la mission : un missile accroché sous l’aile renvoie les ondes radar et trahit l’appareil, alors qu’enfermé dans le fuselage il préserve sa discrétion. Un drone qui doit entrer le premier dans un ciel surveillé ne peut pas se signaler par ses propres armes.
Le ravitaillement en vol doit, lui, allonger le temps passé au contact de l’adversaire. Dassault n’a toutefois publié ni l’endurance du drone, ni sa charge militaire, ni sa configuration définitive, si bien qu’on ne peut en déduire aucun rayon d’action.
La DGA a associé deux exigences, la furtivité et la suppression des défenses aériennes, et leur réunion dessine un partage des risques. Invisible aux radars et armé en soute, le drone irait chercher les batteries sol-air là où la détection adverse est la plus dense. Le Rafale, piloté, entrerait ensuite par le couloir ouvert. L’équipage s’expose moins, parce que l’appareil sans pilote prend pour lui la part la plus dangereuse de la mission.
Dassault conçoit donc l’appareil comme un équipier du chasseur. L’avionneur veut faire agir le Rafale avec une plateforme dotée de ses propres capteurs et de ses propres moyens d’action, et répartir entre plusieurs appareils connectés des fonctions que le chasseur assumait jusqu’ici seul : détecter, désigner, frapper. L’équipier sans équipage va là où un avion habité ne devrait plus aller seul.
C’est ce partage que la DGA appelle « système de combat ». Il exige que deux appareils, l’un piloté, l’autre non, se coordonnent en vol sans saturer l’homme qui les dirige.
HypAIRion, ou la charge mentale des pilotes
Reste à commander deux avions depuis un seul cockpit. La DGA prévoit d’intégrer « nativement » l’intelligence artificielle (IA) au système de mission du drone, l’ensemble des calculateurs et logiciels qui conduisent sa mission. Dassault parle d’un contrôle autonome « avec l’humain dans la boucle » : la machine agit seule, sous la supervision d’un opérateur qui peut reprendre la main. L’avionneur cherche ainsi à épargner à l’équipage du Rafale la commande manuelle de chaque mouvement de la seconde plateforme.
Le ministère des armées a présenté, le 1er octobre, le projet expérimental HypAIRion, porté par l’armée de l’air et de l’espace, la DGA et l’Agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de défense. Ses équipes travaillent sur l’autonomie des plateformes, le commandement et le contrôle (la conduite des opérations), les données opérationnelles et la sécurité de l’IA. Elles s’attaquent aussi à la charge cognitive des équipages, autrement dit à la masse d’informations qu’un pilote peut traiter sans perdre le fil du combat.
Les équipes d’HypAIRion relient ainsi deux questions, l’autonomie du drone et l’attention du pilote. Plus l’équipier sans équipage exécute seul les gestes élémentaires, plus l’équipage du Rafale garde de disponibilité pour comprendre la situation, absorber davantage de données et diriger l’action commune. La transformation du chasseur se joue autant dans les logiciels que dans la cellule de l’appareil.
Dassault avance sur ce terrain de son côté. L’avionneur a annoncé, le 22 septembre, avoir testé en vol, à bord d’un Rafale, deux algorithmes d’IA, l’un développé en interne, l’autre avec Thales et sa structure dédiée à l’IA, cortAIx. Il n’en a pas dévoilé les fonctions. Dassault les juge « éligibles aux prochaines évolutions du Rafale », une formule qui ne vaut qualification ni pour le F5 ni pour son drone.
L’industriel a aussi cherché ces compétences hors de ses murs. Le 12 janvier, Dassault a annoncé mener une levée de fonds de 200 millions de dollars au profit d’Harmattan AI, jeune entreprise française spécialisée dans l’IA de défense, pour intégrer l’IA et l’« autonomie contrôlée » dans ses futurs systèmes de combat, dont le Rafale F5 et l’UCAS, le système aérien de combat sans équipage. Ces 200 millions correspondent au tour de financement de la start-up dans son ensemble ; Dassault n’a pas précisé la part qu’il y apporte.
Ni Dassault ni la DGA n’ont détaillé, en revanche, les tâches confiées à la machine, les décisions soumises à la validation d’un pilote ou la conduite du drone si ses communications étaient brouillées ou coupées. Ces règles fixeront le degré de confiance qu’un équipage pourra accorder à son équipier. Dassault en a donné cet été un premier aperçu, sans le drone furtif.
Un radar repéré à plusieurs dizaines de kilomètres
Le 13 juillet, l’avionneur et Harmattan AI ont annoncé un engagement collaboratif simulé entre un Rafale F4, la version actuelle du chasseur, et un drone équipé de NAMIB, une charge utile (l’équipement embarqué) de guerre électronique, la spécialité qui détecte et brouille les émissions adverses. D’après leur communiqué commun, NAMIB a localisé un radar à plusieurs dizaines de kilomètres, puis transmis sa position au Rafale, dont l’équipage a simulé une passe de tir, l’approche d’attaque.
Le magazine spécialisé Janes a rapporté l’expérimentation, mais les deux industriels n’ont fourni aucune mesure indépendante de ses performances, et le tir est resté simulé.
Dassault a ainsi éprouvé, à petite échelle, le partage des rôles prévu pour le drone furtif : un appareil placé en avant repère la menace, l’avion piloté frappe. NAMIB désigne la charge utile, et le drone qui la portait n’avait ni la furtivité ni les armes en soute du futur programme. Les deux industriels ont fait voler le principe avant l’appareil.
Du nEUROn d’Istres au drone de combat
Dassault ne part pas d’une feuille blanche. L’avionneur a conduit, sous sa maîtrise d’œuvre, le nEUROn, un démonstrateur de drone de combat furtif, c’est-à-dire un appareil d’essai destiné à éprouver des technologies, lancé en 2003 avec six pays européens. L’appareil a décollé pour la première fois à Istres (Bouches-du-Rhône), le 1er décembre 2012. Dassault revendiquait plus de 170 vols d’essais en octobre 2024.
L’industriel présente le futur drone comme bénéficiaire des « acquis » du nEUROn, et n’a jamais annoncé la mise en production du démonstrateur. Le constructeur n’a d’ailleurs publié ni les dimensions ni la masse du nouvel appareil, et celles du nEUROn ne peuvent lui être prêtées.
Le nEUROn a prouvé, en vol, qu’une cellule furtive sans pilote tenait l’air. Le programme lancé en 2024 doit aller plus loin : faire fonctionner ensemble la plateforme, ses capteurs, ses armes, ses logiciels et la supervision humaine, puis cet ensemble avec le Rafale. L’écart entre ces deux objectifs mesure le chemin qui reste à l’avionneur.
Dassault a présenté une première maquette du drone au Salon du Bourget, le 17 juin 2025, rapporte le site spécialisé Mer et Marine. La maquette s’exposait au sol, et Dassault n’a annoncé aucun vol de prototype depuis.
Le gouvernement a fait de la souveraineté le fil conducteur du programme. Le drone hérite pourtant d’un démonstrateur européen. Ni le ministère ni Dassault n’ont publié l’origine de chacun de ses futurs équipements, ni écarté une coopération ultérieure.
Des contrats notifiés, un coût non chiffré
Sébastien Lecornu a annoncé le lancement du programme le 8 octobre 2024 sur la base aérienne de Saint-Dizier (Haute-Marne), où l’on célébrait les soixante ans des Forces aériennes stratégiques, la composante aéroportée de la dissuasion nucléaire. Six jours plus tard, le 14 octobre, la DGA a confirmé avoir notifié les premiers contrats de développement du drone à Dassault Aviation, à l’électronicien Thales et au motoriste Safran. Cette date est celle de la communication de la DGA, qui ne correspond pas forcément à la signature de chaque marché.
Un second chantier avance en parallèle. Dans son annonce du 10 septembre, la DGA a précisé avoir notifié pendant l’été des travaux préparatoires au Rafale F5 à Dassault, au missilier MBDA, à Safran et à Thales. Ces travaux portent sur la navigation inertielle, qui calcule la position de l’avion sans signal extérieur, sur les liaisons de données (les échanges d’informations entre appareils), sur le nouveau radar RBE2-XG, sur la suite d’autoprotection SPECTRA F5, chargée de détecter et de contrer les menaces, ainsi que sur la motorisation.
Pour le moteur du Rafale, le M88 T-REX, le contrat porte sur la conception préliminaire. L’objectif affiché consiste à porter la poussée de 7,5 à 9 tonnes, soit 20 % de plus. La DGA renforce ainsi le chasseur lui-même pour qu’il tienne sa place dans le binôme.
La DGA finance de la sorte les deux extrémités d’un même lien, les liaisons de données du F5 et la connectivité promise pour le drone. Sans elles, le chasseur et son équipier ne pourraient ni partager une cible ni coordonner une attaque. Dassault construit le système des deux côtés à la fois.
Le ministère des armées n’a publié ni le coût complet du drone, ni son prix unitaire, ni le nombre d’exemplaires envisagé. Les sommes engagées pour moderniser le Rafale ne peuvent donc pas lui être imputées.
2028 et 2033, deux horizons distincts
Le calendrier appelle la même prudence. En octobre 2024, Éric Trappier, président-directeur général de Dassault Aviation, annonçait que le drone contribuerait, « concomitamment au Rafale F5 », à la supériorité française « à partir de 2033 ». Le patron de l’avionneur fixait là une ambition industrielle, sans dater le premier vol.
La DGA a donné, en septembre 2026, une date pour le seul chasseur : le standard F5 doit être qualifié « à l’horizon 2033 », avant d’entrer en service dans l’armée de l’air et de l’espace, puis dans la marine nationale. Elle n’a rien annoncé d’une disponibilité simultanée du drone.
Quant à 2028, l’échéance concerne des expérimentations. Un responsable de l’armée de l’air et de l’espace chargé de préparer ses futures capacités a précisé à l’hebdomadaire américain Defense News, dans un article publié le 2 octobre, que l’appareil sans pilote prévu pour ces essais de coopération entre chasseurs et drones serait une plateforme expérimentale. Selon lui, cette plateforme ne sera pas nécessairement le futur équipier du Rafale F5, et ce premier stade ne vise pas obligatoirement une capacité opérationnelle.
Trois dates circulent donc : une ambition industrielle, une qualification et un essai. Aucune ne désigne le premier vol du drone, que ni Dassault ni la DGA n’ont daté.
Dissuasion et porte-avions : les limites du binôme
Le Rafale F5 aura aussi une mission nucléaire. La DGA a réaffirmé, en septembre 2026, qu’il porterait et tirerait l’ASN4G, le futur missile air-sol nucléaire, chargé de renouveler la composante aéroportée de la dissuasion. Ni le ministère ni Dassault n’ont annoncé que le drone transporterait cette arme. L’équipier sans pilote pourra prendre part au dispositif d’ensemble, sans charge nucléaire à son bord.
Le site Mer et Marine rapportait en juin 2025 que le drone était conçu pour pouvoir être embarqué, mais que sa mise en œuvre attendrait le porte-avions de nouvelle génération, appelé à succéder au Charles de Gaulle. Le média distinguait cette échéance de l’adaptation possible de l’actuel porte-avions au Rafale F5.
Le ministère laisse ainsi au chasseur piloté ses missions les plus lourdes, la dissuasion et, sur le Charles de Gaulle, l’aviation embarquée.
Dassault a fait voler cet été la coopération entre un Rafale et un capteur déporté. Il lui reste à réunir plateformes, capteurs, armes et logiciels en une capacité que des équipages pourront engager, sous leur contrôle, au cœur des défenses adverses, avec un drone dont la DGA a notifié les premiers contrats il y a deux ans.


