Dassault mise gros sur l’Inde et le Rafale

Rafale : Dassault Aviation veut livrer quatre avions par mois et décrocher un contrat de 114 Rafale en Inde. Ses sous-traitants et New Delhi détiennent les clés.

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Le 23 octobre, Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation, a redit au magazine spécialisé FlightGlobal qu’un démonstrateur du successeur du Rafale, un prototype destiné à valider les technologies du futur avion, pourrait voler en 2031. Il y met une condition : que l’État lui notifie vite le contrat de développement. En attendant cette décision de Paris, l’avionneur de Saint-Cloud (Hauts-de-Seine) compte remplir ses chaînes à New Delhi, où se négocie ce qui serait le plus gros contrat de son histoire.

Le ministère indien de la défense évalue depuis août l’offre française pour 114 Rafale destinés à son armée de l’air. Le 12 février, le Defence Acquisition Council, l’instance présidée par le ministre de la défense, Rajnath Singh, qui valide les grands achats d’armement, avait accordé à ce projet l’Acceptance of Necessity, la reconnaissance formelle du besoin qui ouvre toute acquisition militaire en Inde. New Delhi a ensuite adressé sa demande officielle à Paris. La France y a répondu en août par une offre technique et commerciale, dans le cadre d’un accord d’État à État.

Ni Paris ni New Delhi n’ont confirmé le montant de cette offre. La presse indienne l’évalue à 3 250 milliards de roupies, soit environ 33 milliards d’euros. Selon une note de la banque Jefferies, 94 des 114 avions seraient fabriqués en Inde, conformément au Make in India, la politique par laquelle le gouvernement de Narendra Modi pousse les fournisseurs étrangers à produire sur place.

Au 30 juin, Dassault comptait 208 Rafale restant à livrer, et un carnet de commandes de 45,4 milliards d’euros en incluant ses avions d’affaires Falcon. Avec 114 appareils, New Delhi ajouterait à lui seul plus de la moitié du nombre de Rafale en attente. Avec 33 milliards d’euros, si l’estimation de la presse indienne se vérifie, il apporterait une somme proche des trois quarts de ce carnet. Les Émirats arabes unis, auteurs du plus gros contrat signé à ce jour, avaient commandé 80 appareils en 2021. L’Inde déciderait ainsi, à elle seule, de la taille de Dassault pour la décennie.

Le calendrier appartient à New Delhi. Le 1er octobre, le secrétaire indien à la défense, Rajesh Kumar Singh, a assuré à l’agence de presse ANI que les offres étaient en cours d’évaluation. Selon lui, la procédure aboutirait d’ici à la fin de l’exercice budgétaire indien, qui s’achève en mars 2027. Le chef d’état-major de l’armée de l’air indienne, Amar Preet Singh, a retenu la même échéance. La décision finale reviendra au Cabinet Committee on Security, le comité restreint présidé par le premier ministre.

Dassault, qui n’a rien signé, présente dans son communiqué semestriel cette vente et l’essor de sa production en Inde comme « l’objectif stratégique majeur » de la société. L’avionneur attend cette signature alors que son carnet a commencé à baisser.

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Un carnet de commandes en recul de 1,2 milliard

Les comptes semestriels n’en laissent rien paraître. Le 22 juillet, Dassault Aviation a publié un chiffre d’affaires de 4,2 milliards d’euros pour les six premiers mois de 2026, en hausse de 46 %. L’avionneur doit cette progression surtout à six Rafale livrés à des clients étrangers en plus de l’an passé. Ces mêmes clients lui ont versé assez d’acomptes pour porter sa trésorerie disponible à 10,1 milliards d’euros.

Ces livraisons accélèrent d’année en année : 21 Rafale en 2024, 26 en 2025, 28 visés en 2026. À chaque avion remis, Dassault retire une ligne de son carnet, qu’il lui faut regarnir. Or l’avionneur n’a enregistré aucune commande ferme de Rafale entre janvier et juin. Ses prises de commandes, les nouveaux contrats enregistrés sur la période, sont tombées à 2,9 milliards d’euros, contre 8,1 milliards un an plus tôt. L’Inde avait alors acheté 26 Rafale Marine, la version embarquée sur porte-avions. Dassault a vu son carnet revenir de 46,6 milliards d’euros fin 2025 à 45,4 milliards au 30 juin.

Les acheteurs de Falcon ont comblé une partie du vide. Avec 23 commandes de jets d’affaires, contre huit un an plus tôt, pour 1,854 milliard d’euros, ils ont apporté 64 % des prises de commandes du semestre.

Le rythme de production fixe l’urgence. À 28 livraisons par an, Dassault a devant lui environ sept ans et demi de travail sur le Rafale. À 48 par an, soit quatre par mois, il lui resterait un peu plus de quatre ans. Plus l’avionneur accélère la production du Rafale, plus tôt il lui faut de nouveaux contrats. Encore faut-il que ses fournisseurs suivent.

Quatre Rafale par mois, une cible pour 2028-2029

Ces fournisseurs, quelque 400 entreprises selon le PDG, livrent leurs pièces à Mérignac, près de Bordeaux, où le Rafale est assemblé. « Nous prévoyons d’atteindre trois Rafale livrés par mois l’année prochaine, et quatre à partir de 2028-29 », annonçait Éric Trappier au Journal du dimanche, en mars 2025. Le PDG ajoutait étudier un passage à cinq, en réponse à l’appel d’Emmanuel Macron à accélérer.

Avec 28 livraisons prévues cette année, Dassault reste à un peu plus de deux par mois. « En amont de la chaîne, nous sommes déjà à trois par mois. Il faut que nous y parvenions en bout de chaîne et c’est là que réside la difficulté, car nous devons corriger toute anomalie chez un fournisseur », expliquait Éric Trappier dans le même entretien. En juillet, lors des résultats semestriels, la direction a de nouveau fait état de difficultés persistantes chez ses sous-traitants.

Mérignac doit aussi servir les Émirats arabes unis. Dassault prépare pour la fin de 2026 les premières livraisons à Abou Dhabi. Dans le même temps, l’État français lui a demandé de décaler de 2031-2032 à 2033-2034 la livraison de 20 de ses Rafale.

Le contrat indien chargerait peu Mérignac. Si New Delhi retient le schéma décrit par Jefferies, l’essentiel des 114 avions sortirait d’usines indiennes. Dassault prépare ce transfert depuis le 5 juin 2025 : ce jour-là, il a signé avec Tata Advanced Systems, la filiale de défense du conglomérat Tata, quatre accords pour fabriquer des fuselages de Rafale à Hyderabad, dans le sud du pays, une première hors de France. Tata doit y produire ses premières sections entre avril 2027 et mars 2028, puis jusqu’à deux fuselages complets par mois. Dassault détient en outre 51 % de Dassault Reliance Aerospace Limited, sa coentreprise indienne.

Selon ce schéma, Dassault inscrirait 114 avions à son carnet et en assemblerait une vingtaine en France. Ni l’avionneur ni le gouvernement indien n’ont détaillé la répartition des tâches entre les deux pays.

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Après le SCAF, l’ACF sous maîtrise française

Le Système de combat aérien du futur (SCAF) s’est arrêté au Monténégro. Au début de juin, en marge du sommet des Balkans occidentaux, Emmanuel Macron et le chancelier allemand, Friedrich Merz, sont convenus de renoncer à l’avion de combat commun, selon l’agence allemande dpa. Le gouvernement allemand a rendu la décision publique le 8 juin. D’après Reuters, les deux dirigeants ont constaté que Dassault et Airbus, l’autre industriel du programme, ne parviendraient pas à s’entendre pour construire l’appareil.

Paris et Berlin avaient lancé ce programme en 2017, puis Madrid les avait rejoints en 2019. Leur but était de remplacer à partir de 2040 le Rafale et l’Eurofighter, le chasseur européen coproduit notamment par Airbus et utilisé par l’Allemagne et l’Espagne. Les deux pays poursuivent seulement en commun le « système de systèmes », le réseau numérique qui doit relier avions, drones et capteurs.

Dassault réclamait depuis des années la direction industrielle de l’avion face à Airbus, et Berlin accusait l’industriel français de bloquer le programme. L’avionneur obtient désormais cette direction, dans un cadre national. Le 14 octobre, devant la commission de la défense de l’Assemblée nationale, le général Bellanger a confirmé que l’avion de combat du futur (ACF) devenait un programme français. L’armée de l’air en attend des missions conventionnelles en 2040 puis, vers 2050, l’emport de l’ASN4G, le futur missile air-sol nucléaire de quatrième génération.

La facture, elle, n’a plus de partenaire. Selon Les Echos du 11 octobre, le projet de loi de finances pour 2027 prévoit jusqu’à 3 milliards d’euros d’autorisations de commandes, les montants que l’État peut engager, pour le Rafale F5, la prochaine version du chasseur. Il en prévoit 2,7 milliards d’euros pour l’ACF, sous réserve du vote du Parlement. Le ministère des armées entend lancer en 2027 la phase de démonstration, celle du prototype qu’Éric Trappier espère faire voler en 2031, puis, en 2029, le développement de la version opérationnelle. Le Parlement a déjà ajouté, par la loi du 16 août 2026 actualisant la programmation militaire, 36 milliards d’euros au budget des armées d’ici à 2030.

Cette direction a un prix. Dassault tient désormais le calendrier avec un seul financeur, l’État, dont les crédits passent chaque année devant les députés. D’ici à l’ACF, l’avionneur doit faire durer le Rafale.

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Rafale F5 et prospects : des intentions à convertir

Dassault compte sur le Rafale F5 pour tenir jusqu’à l’ACF. La direction générale de l’armement (DGA), l’agence d’achat du ministère des armées, a notifié cet été au missilier MBDA, au motoriste Safran, à l’électronicien Thales et à Dassault des contrats préparatoires. Ils portent sur un nouveau radar, la guerre électronique, une liaison de données et le moteur. La DGA a programmé à la fin de 2026 le lancement en réalisation, le passage des études à la fabrication. Dassault vise une entrée en service entre 2033 et 2035. La DGA entend armer le F5 de l’ASN4G et l’associer à un drone de combat furtif, lancé en octobre 2024 et dérivé du nEUROn, le démonstrateur de drone furtif dont Dassault a conduit le développement.

Ce couple avion-drone, Dassault a commencé à le montrer en vol. Le 13 juillet, l’avionneur et Harmattan AI, une start-up française spécialisée dans l’intelligence artificielle de défense, ont annoncé un essai mené avec NAMIB. Cette charge de guerre électronique, développée en commun, repère les émissions des radars adverses. Lors de l’essai, les deux entreprises ont fait localiser par un drone équipé de NAMIB un radar situé à plusieurs dizaines de kilomètres. Les coordonnées ont été transmises à un Rafale F4, la version actuelle du chasseur, dont le pilote a simulé une frappe. L’armée de l’air testera en 2028, avec un Rafale, un drone de combat collaboratif, un appareil sans pilote qui opère aux côtés d’un avion piloté.

Deux monarchies du Golfe se sont déjà positionnées sur la nouvelle version. Le 20 octobre, à Abou Dhabi, la France et les Émirats arabes unis ont signé un accord intergouvernemental de coopération sur le F5. Selon le quotidien émirien The National, cet accord couvre ses paramètres techniques et financiers. Ni Paris ni Abou Dhabi n’ont publié de montant. À Doha, Emmanuel Macron a évoqué pour le Qatar une « nouvelle génération de Rafale », après la signature de plusieurs lettres d’intention, sans annoncer de commande ferme.

Les autres prospects en restent aux intentions. Le 13 juillet, Emmanuel Macron a annoncé que l’Ukraine commandait 16 premiers Rafale, sur les 100 envisagés en novembre 2025. Kiev les financerait par le prêt européen de soutien à l’Ukraine, pour de premiers vols en 2028-2029. Lors des résultats semestriels, Éric Trappier a toutefois précisé que le contrat n’était pas signé et attendait l’approbation de l’État français.

Le Caire a adressé à Dassault un appel à propositions pour 24 Rafale supplémentaires, selon La Tribune du 1er septembre ; l’Égypte en a déjà commandé 54, et l’avionneur n’a pas commenté. Bagdad négocie depuis 2022 l’achat de 14 Rafale F4, sans qu’aucun contrat ait été annoncé. Au Portugal, qui cherche à remplacer ses F-16, Dassault affronte Airbus. Au nom de ses partenaires Thales et Safran, il a signé un protocole d’accord avec l’AED Cluster Portugal, l’association des industriels aéronautiques du pays.

Aucun de ces pays n’a encore signé. Et un client peut aussi revenir sur un contrat conclu.

Belgrade, nouveau pouvoir et contrat de 2,7 milliards

En août 2024, la Serbie d’Aleksandar Vučić avait acheté 12 Rafale pour 2,7 milliards d’euros. Le 25 octobre, les électeurs serbes ont donné la majorité à la Liste étudiante, un mouvement issu de près de deux ans de manifestations contre le pouvoir. Selon les résultats préliminaires de la commission électorale, la Liste a obtenu 52,7 % des voix et 140 sièges sur 250. M. Vučić a reconnu sa défaite le soir même.

Selon le site Defense News du 29 octobre, le nouveau pouvoir devrait ralentir les achats d’armement et examiner la probité des acquisitions récentes, dont les Rafale. Katarina Djokic, chercheuse à l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), anticipe elle aussi un ralentissement des dépenses militaires. La nouvelle majorité n’a annoncé à ce stade aucune décision sur le contrat.

Le précédent vaut pour l’Inde. New Delhi négocie elle aussi un accord d’État à État, ce format où un changement de majorité chez le client suffit à rouvrir un dossier, même conclu.

Le pari garde d’autres fragilités. Le 9 juillet, Donald Trump a signé une proclamation, l’équivalent d’un décret présidentiel, qui constate une menace pour la sécurité nationale américaine liée aux importations d’avions commerciaux. Le texte n’impose pas de droits de douane, mais ouvre des négociations dont le président attend un bilan sous 180 jours ; pour Dassault, l’enjeu concerne les Falcon. Les fournisseurs de Mérignac, eux, conditionnent toujours la cadence du Rafale.

Les députés et les sénateurs doivent encore voter les crédits de l’ACF inscrits au projet de budget pour 2027.



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