Une action SpaceX pour chaque enfant américain

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« L’année prochaine, je donnerai une de mes actions SpaceX à chaque enfant en Amérique. Ce sera la première d’une longue série. » Elon Musk, patron de SpaceX et de Tesla, a publié ces deux phrases sur son réseau social X lundi 19 octobre, peu avant 4 heures du matin, heure de New York. Il les a épinglées en tête de son profil, sans y joindre le moindre mode d’emploi.

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La veille, Anthropic, l’entreprise d’intelligence artificielle qui développe l’assistant Claude, avait annoncé qu’elle affecterait 5 % de ses actions à un fonds d’intérêt public. M. Musk lui avait répondu qu’il recommandait de donner les actions « directement au public », puis il avait ajouté que c’était ce qu’il comptait faire.

Son message du lundi ne mentionne aucun circuit. Donald Trump en a nommé un le jour même. Sur Truth Social, puis sur X, le président américain a remercié son « légendaire ami » pour sa « générosité incroyable ». Il a précisé que les actions iraient à des millions d’enfants par l’intermédiaire des Trump Accounts, les comptes d’investissement pour mineurs créés par sa loi fiscale de 2025. « C’est exactement ce que nous avions en tête en créant les TRUMP ACCOUNTS », a-t-il ajouté.

L’agence Bloomberg a rapporté le lendemain, sur la foi d’une source proche du dossier, que M. Musk avait accepté ce circuit sur le principe. Brad Gerstner, fondateur du fonds d’investissement Altimeter Capital et l’un des concepteurs des Trump Accounts, l’a confirmé mercredi 21 octobre sur la chaîne CNBC. M. Musk, lui, s’est borné à remercier M. Gerstner d’avoir « aidé à rendre cela possible ».

Le règlement du 30 septembre

Ce circuit impose une procédure précise. Le Trésor et l’IRS, l’administration fiscale américaine, l’ont fixée dans un règlement temporaire publié au Federal Register, le journal officiel fédéral, le 30 septembre. Le Trésor y ouvre les Trump Accounts aux dons d’actions cotées, alors que ses consignes précédentes n’admettaient que des fonds indiciels diversifiés.

Le Trésor réserve ce droit à trois catégories de donateurs : un gouvernement, un gouvernement tribal ou un organisme caritatif enregistré au titre de l’article 501(c)(3) du code des impôts. Un particulier, fût-il l’homme le plus riche du monde, doit donc d’abord transférer ses titres à une fondation.

Cette fondation adresse ensuite une demande au Trésor, libre de l’accepter. En cas d’accord, les deux parties signent un accord d’acceptation qui fixe le montant du don, la catégorie d’enfants bénéficiaires et une date de référence. Le Trésor répartit alors les titres à parts égales entre les comptes de cette catégorie.

Les actions elles-mêmes doivent remplir trois conditions au moment du don. Elles doivent être cotées et émises par une société américaine. Elles doivent surtout être libres de toute restriction de transfert préexistante. Or M. Musk s’est engagé, lors de l’introduction en Bourse de SpaceX en juin, à ne vendre ni céder l’essentiel de ses actions avant juin 2027. Ce mécanisme porte le nom de clause de blocage, ou lock-up.

L’échéance de « l’année prochaine » coïncide avec cette date. M. Musk n’a pas dit si la clause de blocage fixe son calendrier, ni si une partie de ses titres y échappe déjà. Le don « direct » qu’il recommandait à Anthropic suivra donc, s’il emprunte les Trump Accounts, un circuit à deux intermédiaires, une fondation puis le Trésor. Il ne pourra porter que sur des titres libres, ce que l’essentiel des actions de M. Musk ne sera pas avant juin 2027.

L’avantage fiscal d’un passage par une fondation

Elon Musk a acquis ses actions SpaceX en fondateur, pour un coût très faible. S’il vendait pour 10,7 milliards de dollars de titres afin d’en distribuer le produit, il pourrait devoir jusqu’à environ 2,5 milliards de dollars d’impôt sur les plus-values, selon une estimation d’Al Jazeera publiée le 21 octobre.

Le don de titres à un organisme caritatif efface cette facture. Ray Madoff, professeure de droit au Boston College, l’a rappelé au Wall Street Journal le 24 octobre : le donateur d’actions fortement valorisées échappe à l’impôt sur les plus-values et peut en outre déduire leur valeur de son revenu imposable.

Cet avantage s’arrête à la porte de la fondation. « Il n’existe aucune déduction fiscale pour un don d’actions ou d’argent aux Trump Accounts », a précisé au magazine Fortune Scott Hanson, cofondateur du cabinet de gestion de patrimoine Allworth Financial. M. Musk tirerait donc son gain fiscal du transfert des titres à la fondation, l’étape même que le Trésor impose.

M. Musk a déjà emprunté ce chemin. En novembre 2021, il avait donné des actions Tesla d’une valeur de 5,7 milliards de dollars, selon un document déposé auprès de la SEC, le gendarme boursier américain. Bloomberg a établi par la suite que ces titres étaient allés à la Musk Foundation, la fondation qu’il a créée en 2001 avec son frère Kimbal.

Une valeur suspendue au cours de Bourse

Le montant réel du don ne sera connu qu’en 2027. Les investisseurs ont payé l’action SpaceX 135 dollars lors de son introduction au Nasdaq, le 12 juin. Ils l’ont portée à un record de clôture de 201,80 dollars le 16 juin, avant de la ramener à 108,27 dollars le 5 août. Lundi 26 octobre, ils la valorisaient 146,90 dollars en clôture, soit environ 131,30 euros, la somme que recevrait chaque enfant à ce cours.

Au total, chaque dollar de variation modifie la valeur du don d’environ 73 millions de dollars, a calculé Al Jazeera. Le nombre de bénéficiaires reste tout aussi ouvert. M. Musk n’a pas précisé si le mot « enfant » désignait tous les mineurs, relevait le site Axios le jour de l’annonce. Le Bureau du recensement en comptait 72 millions au 1er juillet 2025, d’après le chiffre retenu par CNBC, et CNN en dénombre environ 73 millions. Au cours de lundi, le don représenterait donc entre 10,6 et 10,7 milliards de dollars.

Ces milliards entament peu le patrimoine du donateur. ABC News évaluait la fortune de M. Musk à 908,5 milliards de dollars au moment de l’annonce : le don en représente environ 1,2 %.

Au 30 juin, d’après un document déposé auprès de la SEC, M. Musk détenait 849 494 440 actions de classe A et 3 916 980 790 actions de classe B, soit près de 4,8 milliards de titres. En comptant ses options et les attributions non encore acquises, il en contrôle environ 6,4 milliards. Céder 73 millions d’actions réduirait sa détention directe d’environ 1,5 %. Bloomberg Opinion a calculé que ses droits de vote, supérieurs à 80 % grâce aux deux catégories d’actions, ne reculeraient que de 0,1 point.

Pour les familles, ni refus ni revente avant cinq ans

Le réseau de distribution existe depuis le 1er octobre. Ce jour-là, le Trésor a achevé l’inscription automatique de plus de 60 millions d’enfants supplémentaires aux Trump Accounts. Tout mineur titulaire d’un numéro de sécurité sociale possède désormais un compte, et la Maison-Blanche en recensait près de 70 millions le 7 octobre. Les parents doivent toutefois activer celui de leur enfant pour toucher les 1 000 dollars que l’Etat verse aux enfants de nationalité américaine nés entre 2025 et 2028.

« Je ne vois pas comment la proposition de Musk serait possible sans construire une infrastructure de ce type », explique à Al Jazeera Mitchell Downey, économiste à l’Institut d’études économiques internationales de l’université de Stockholm.

Cette infrastructure fixe aussi ce que les familles pourront faire des titres. Le Trésor leur interdit de refuser les actions données à leur enfant. Sauf exception, il leur interdit aussi de les vendre avant cinq ans, ou avant la fin de l’année des 17 ans de l’enfant si cette date arrive plus tôt. L’enfant ne pourra rien retirer avant ses 18 ans, âge auquel son compte deviendra un compte retraite individuel classique.

Les parents et les proches, eux, ne peuvent verser que dans des fonds indiciels, qui répliquent un large panier d’actions américaines. Sur la plupart des comptes, une action SpaceX serait donc le seul titre d’une entreprise unique. Fortune relevait le 9 octobre que ce mécanisme lie une partie de l’épargne des enfants au sort d’une seule société.

Gwynne Shotwell, présidente de SpaceX, en offre une mesure. Les actions qu’elle a promises en juillet à plus de 2 millions d’enfants valaient plus de 320 millions de dollars lors de l’annonce. Axios estimait leur valeur à près de 300 millions le 19 octobre.

Shotwell et Dell, deux précédents ciblés

Mme Shotwell a choisi ses bénéficiaires avec soin. Ses actions iront aux enfants de 11 à 17 ans vivant dans des zones aux revenus moyens modestes, « avec un peu plus d’attention pour ceux qui vivent près de notre maison du centre du Texas », a-t-elle écrit sur X le 6 juillet, au nom de son mari, Robert, et d’elle-même. Sa promesse précède le règlement du 30 septembre. Fortune rappelait le 9 octobre qu’un tel don doit désormais passer par un organisme caritatif et obtenir l’accord du Trésor.

Michael Dell, fondateur du fabricant d’ordinateurs Dell Technologies, et son épouse, Susan, ont eux aussi fixé leurs critères. Ils ont promis 6,25 milliards de dollars, soit 250 dollars pour au moins 25 millions d’enfants de 10 ans ou moins, nés avant janvier 2025 et donc exclus de l’aide publique de 1 000 dollars. Leurs versements visent en priorité les codes postaux où le revenu médian reste inférieur à 150 000 dollars. Le Trésor a cité cet engagement dans le préambule de son règlement, comme preuve de l’intérêt des donateurs.

Axios a calculé que le don de M. Musk atteindrait presque le double de celui des Dell. Son message du 19 octobre ne fixe pourtant ni âge, ni plafond de revenu, ni territoire. Or l’accord d’acceptation exige de définir la catégorie d’enfants bénéficiaires avant tout versement.

Une date, un âge, une nationalité à fixer

Ces critères restent entre les mains de M. Musk. Il n’a fixé ni la date du don en 2027, ni l’âge limite des bénéficiaires. Il n’a pas dit si les enfants étrangers titulaires d’un numéro de sécurité sociale seraient concernés : ils ont droit à un compte, mais pas à l’aide publique réservée aux citoyens. Il n’a rien dit non plus des comptes que les parents n’ont pas activés. SpaceX n’a pas répondu aux demandes de commentaires de CNN et du Wall Street Journal.

Le milliardaire a déjà laissé une promesse sans suite. Le 31 octobre 2021, il avait écrit sur Twitter qu’il vendrait des actions Tesla pour donner 6 milliards de dollars au Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies, si l’organisation lui expliquait comment cette somme résoudrait la faim dans le monde. Le PAM a répondu par un plan détaillé, auquel M. Musk n’a jamais réagi publiquement. Quelques semaines plus tard, il transférait à sa fondation les actions Tesla évoquées plus haut. Le New York Times, cité par CNN le 19 octobre, affirme que les dons de cette fondation sont allés en grande partie à des organisations liées à ses intérêts économiques.

L’entourage des Trump Accounts voit plus grand. « Elon est la partie émergée de l’iceberg », a assuré Brad Gerstner sur CNBC. « J’ai dit au président que je pensais pouvoir réunir 100 milliards de dollars au cours des douze prochains mois », a-t-il ajouté, en affirmant avoir discuté avec tous les grands patrons et fondateurs de la tech. M. Gerstner plaide déjà, selon le New York Post, pour ouvrir ces comptes à tous les Américains de moins de 40 ans.

Ces engagements devront tous passer par le règlement du Trésor, que l’administration a soumis à une consultation publique. Sa version temporaire, en vigueur depuis le 30 septembre, expire le 30 septembre 2029.



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