Un Boeing 747 photographié avec une fusée inconnue sous l’aile

Qu’emportait le Boeing 747 de Stratolaunch photographié à Mojave ? Une fusée inconnue, testée en vol, qui pourrait élargir l’offre hypersonique de l’entreprise.

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Le Boeing 747 s’est posé dans l’après-midi du 9 octobre sur l’aéroport spatial de Mojave, en Californie, une fusée accrochée sous l’aile gauche. Le photographe aéronautique Brennan O’Neill a saisi l’atterrissage du « Spirit of Mojave », l’un des avions porteurs (chargés de larguer des engins en altitude) de la société Stratolaunch, et confié ses clichés au site spécialisé The Aviationist, qui les a publiés le 14 octobre. Jusque-là, l’entreprise n’avait jamais fait état de cet engin.

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Sur les images, de petits brins de ficelle, appelés touffes, couvrent le pylône qui retient la fusée et le dessous de l’aile, juste derrière elle. Les ingénieurs emploient cette technique de visualisation en vol comme en soufflerie (un tunnel où l’on projette de l’air sur une maquette) : chaque brin s’oriente dans le sens du courant et s’agite là où l’écoulement de l’air se trouble. Collées autour de la fusée, les touffes montrent comment l’air contourne l’engin, sa fixation et l’aile. Elles servent à mesurer ce que cette charge change au comportement de l’avion, puis à confronter ces relevés aux calculs de dynamique des fluides numérique (CFD), les simulations informatiques de l’écoulement réalisées avant le vol.

Un second appareil figure sur les photos. Un Cessna Citation, jet d’affaires, a suivi le 747 jusqu’à la piste. Dans les essais en vol, cet avion d’escorte, dit « de poursuite », observe de l’extérieur l’appareil testé ; The Aviationist y voit ici un dispositif de sécurité.

Des brins de ficelle sur l’aile, un avion témoin à proximité, une fusée revenue au sol toujours accrochée : pour The Aviationist, ces trois indices désignent très probablement un essai de transport captif. L’avion garde l’engin sous son aile du décollage à l’atterrissage, sans jamais le larguer. Cette étape précède tout largage, car un avion porteur doit vérifier que la charge fixée sous son aile ne perturbe ni l’écoulement de l’air ni la tenue de l’appareil avant de la lâcher en altitude. Le 9 octobre, Stratolaunch en était donc à valider l’installation d’un engin nouveau sur son 747. Le site rattache ce travail, au conditionnel, au développement des capacités d’essai hypersonique de l’entreprise, c’est-à-dire au-delà de Mach 5, soit cinq fois la vitesse du son.

La « cinquième nacelle » du Boeing 747

La fusée occupait un emplacement prévu par Boeing pour un tout autre usage. Entre le fuselage et le premier moteur de l’aile gauche, le 747 peut accueillir un réacteur supplémentaire, inactif pendant le vol. Les compagnies aériennes se servaient de cette « cinquième nacelle » (l’enveloppe qui abrite un moteur) pour acheminer un réacteur de rechange vers une escale sans affréter d’avion cargo.

Lors de sa conversion en avion porteur, le Spirit of Mojave a reçu à cet endroit un pylône fabriqué sur mesure. Or Talon-A s’accroche ailleurs : sous le ventre de l’appareil, dans l’axe du fuselage. Deux points de fixation sur un même avion signalent deux familles d’engins. Celui du 9 octobre occupe un emplacement que Talon-A n’utilise pas, ce qui l’écarte des programmes connus de l’entreprise.

Lanceur, moteur ou cible ?

Reste à savoir ce que porte ce pylône. Selon The Aviationist, la résolution des photographies ne suffit pas à trancher entre une fusée destinée à lancer une charge, un prototype de moteur ou un autre équipement expérimental. Un élément de propulsion apparaît à l’arrière de l’engin, conçu de toute évidence pour voler par ses propres moyens une fois largué.

Stratolaunch fournit elle-même une piste. Sur son site, l’entreprise affirme vouloir élargir son catalogue face à la demande croissante d’essais hypersoniques : véhicules d’essai réutilisables, cibles à usage unique, sur lesquelles s’exercent les systèmes de défense, et composants d’armement. The Aviationist rapproche l’engin de cette nouvelle gamme, sans pouvoir l’y rattacher avec certitude. Un engin propulsé, inconnu, testé sur un point de fixation neuf, au moment où l’entreprise annonce de nouveaux produits : la coïncidence oriente vers le marché militaire.

De Paul Allen à l’hypersonique

L’entreprise a pourtant été créée pour l’espace. Paul Allen, cofondateur de Microsoft, fonde Stratolaunch en 2011 pour mettre des satellites en orbite depuis un avion géant, qui hisse la fusée en altitude avant de la larguer. En 2018, la société annonçait encore quatre lanceurs, dont la fusée Pegasus, déjà existante, deux versions d’un lanceur de taille moyenne et un avion spatial. Elle les a tous abandonnés.

Ces renoncements ont recentré Stratolaunch sur les essais en vol hypersonique. Les armées qui développent missiles et véhicules à ces vitesses doivent les éprouver en conditions réelles, et c’est ce service que l’entreprise vend désormais. La fusée de Mojave apparaît chez un constructeur qui a renoncé à l’orbite pour ce marché.

Un Boeing 777 en renfort pour 2027

Talon-A incarne ce métier. Ce véhicule sans pilote, propulsé par fusée, est largué d’un avion porteur, vole de manière autonome puis atterrit sur une piste pour repartir en mission. Les essais hypersoniques consomment d’ordinaire des engins détruits à chaque vol ; Stratolaunch réutilise les siens.

Pour les lancer, l’entreprise aligne deux porteurs. Roc, avion à double fuselage et six moteurs, détient la plus grande envergure au monde (la distance d’un bout d’aile à l’autre). Le Spirit of Mojave a connu une première carrière chez Virgin Orbit, sous le nom de « Cosmic Girl » ; Stratolaunch l’a racheté après la fermeture de cette société de lancement, en 2023.

Un troisième porteur arrive. Le 30 septembre, Stratolaunch a annoncé l’achat d’un Boeing 777-200ER qui, une fois modifié, lancera des Talon-A à partir de 2027. L’entreprise en attend 35 % de capacité de vol supplémentaire. Neuf jours séparent cette annonce de l’essai photographié à Mojave : au moment où Stratolaunch ajoute un porteur pour Talon-A, son 747 vole déjà avec un autre engin sous l’aile.

MACH-TB, banc d’essai du Pentagone

Cette montée en puissance accompagne un programme militaire. Stratolaunch, qui n’a pas relié publiquement la fusée du 9 octobre à ce contrat, participe au programme MACH-TB (Multi-Service Advanced Capability Hypersonics Test Bed, banc d’essai hypersonique commun aux différentes armées) du Département de la Guerre, nouvelle appellation du ministère américain de la Défense. Le programme doit fournir aux armées un banc d’essai en vol abordable, afin de multiplier rapidement les tests hypersoniques.

Sa deuxième phase, MACH-TB 2.0, vise à accélérer le passage des essais au sol aux essais en vol de systèmes complets, pour réduire les risques et les délais de développement des programmes hypersoniques américains.



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