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Dernier des quatre candidats à se tourner vers les industriels portugais, Dassault Aviation cherche à rattraper Lockheed Martin, qui avait ouvert la voie dès juin 2025. Lisbonne doit désigner avant la fin de l’année le successeur de ses F-16, pour une flotte de 14 à 28 appareils et un investissement de 3 à 4,8 milliards d’euros. L’ancien chef de l’armée de l’air portugaise tenait le F-35A américain pour favori, et Washington le défend ouvertement. Le ministre de la défense, Nuno Melo, réclame que les avions européens soient aussi examinés.
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Dassault Aviation a annoncé, mercredi 23 septembre, la signature d’un protocole d’accord avec AED Cluster Portugal, l’association qui fédère plus de 180 entreprises, universités et centres de recherche portugais de l’aéronautique, de l’espace et de la défense, reconnue officiellement par le gouvernement de Lisbonne. L’avionneur français brigue le remplacement des vingt-huit F-16AM/BM (des chasseurs américains, en versions monoplace et biplace modernisées) de la Força Aérea Portuguesa, l’armée de l’air du pays. Il a signé le texte à l’ambassade de France à Lisbonne, en présence de l’ambassadeur Asvazadourian, au nom de ses deux partenaires sur le Rafale, son avion de combat : l’électronicien Thales et le motoriste Safran. L’État français s’est ainsi affiché aux côtés de son industriel.
Cet accord arrive après l’offre. La signature « fait suite à la remise officielle d’une offre “Rafale” au gouvernement portugais ainsi qu’à l’Armée de l’air portugaise en juillet 2026 », précise Dassault dans son communiqué. L’avionneur n’a rien dévoilé de cette offre : ni le nombre d’appareils, ni le prix, ni le mode de financement. Le protocole « témoigne de la volonté des partenaires du programme Rafale déjà implantés dans le pays de s’appuyer sur les relations existantes et d’approfondir la coopération avec l’AED et les partenaires industriels portugais, afin de dynamiser l’économie portugaise et de renforcer la souveraineté du pays », fait valoir l’industriel, sans nommer ces partenaires déjà présents au Portugal.
Ses trois concurrents, l’américain Lockheed Martin, le consortium européen Eurofighter et le suédois Saab, s’étaient liés à AED Cluster avant lui. Dassault entre dans la course par l’autre porte, avec une offre déposée auprès de l’État portugais avant tout accord avec ses industriels. Il lui reste à s’imposer sur le terrain que ses rivaux ont investi les premiers.
L’industrie portugaise, juge de paix à coûts égaux
Sur ce terrain, le prix départagera mal les candidats. Les coûts sont « très semblables » quelle que soit l’option retenue, a estimé la semaine dernière le chef d’état-major des forces armées portugaises (CEMGFA), le général João Cartaxo Alves, dans un entretien à l’agence de presse Lusa. L’estimation vient d’un officier qui, à la tête de l’armée de l’air, tenait pour favori le F-35A de Lockheed Martin, un chasseur furtif conçu pour échapper aux radars. Elle prive donc chaque camp d’un argument financier décisif.
Si les quatre offres se valent à peu près en euros, le gouvernement portugais tranchera sur le reste de sa grille. Il évaluera les avions sur sept critères, selon le général : le coût sur l’ensemble du cycle de vie (de l’achat au retrait du service), les modalités de financement, la capacité d’armement, les exigences de maintenance, la disponibilité opérationnelle (la part des appareils prêts à voler), le transfert de technologie et la participation de l’industrie portugaise. Avec les deux derniers, Lisbonne jugera ce que le vendeur laissera au Portugal : du savoir-faire, et du travail pour ses entreprises.
Le ministre de la défense, Nuno Melo, a prévenu que les compensations industrielles, ces contreparties qu’un vendeur d’armement confie aux entreprises du pays acheteur, pèseraient dans la décision. Les industriels portugais de la défense ont justement monté en gamme ces dernières années, portés par la hausse des budgets militaires et par les instruments européens de financement. Mieux équipés, ils peuvent absorber une part plus large du travail qu’un avionneur étranger leur confiera, et le gouvernement a d’autant plus intérêt à la réclamer.
En signant avec AED Cluster, Dassault, Thales et Safran s’ouvrent un accès aux plus de 180 membres d’une association adoubée par l’État portugais. Les trois industriels français entrent ainsi en contact avec les entreprises, les laboratoires universitaires et les centres de recherche que Lisbonne entend voir participer au programme. À enveloppe comparable, les quatre candidats se départageront en partie sur la part de travail promise à ce tissu industriel. Dassault vient de prendre position sur ce terrain, quinze mois après le premier de ses rivaux.
Quinze mois de retard sur Lockheed Martin
Ce premier rival, Lockheed Martin, avait ouvert la voie en juin 2025. L’avionneur américain signait alors avec AED Cluster un protocole destiné à identifier les entreprises portugaises capables de contribuer aux activités industrielles d’un éventuel programme F-35. Il n’avait obtenu aucune exclusivité. Dans les mois suivants, le consortium Eurofighter, qui réunit Airbus, BAE Systems et Leonardo, a signé un texte aux termes identiques pour défendre son avion de combat EF2000 Typhoon, tout comme Saab pour son chasseur JAS-39 Gripen E/F.
Dassault, lui, restait en retrait. Ses équipes « travaillaient beaucoup » pour convaincre Lisbonne, assurait pourtant le PDG de Dassault Aviation, Éric Trappier, lors d’une audition au Sénat en juin 2025, le mois même où Lockheed Martin signait son protocole. L’avionneur n’avait alors remis aucune offre, et pour cause : la France n’avait pas encore présenté officiellement le Rafale au Portugal. Dassault n’a remis son offre qu’en juillet 2026, treize mois après la signature américaine, une fois que Paris a engagé l’avion dans la compétition.
En rejoignant AED Cluster, Dassault reprend un dispositif que ses trois concurrents ont installé avant lui.
Un carnet de 208 Rafale
Arrivé le dernier, l’avionneur français aborde pourtant Lisbonne avec un carnet de commandes chargé. Au 30 juin 2026, selon les résultats semestriels publiés le 22 juillet, Dassault comptait 208 Rafale à livrer, dont 165 pour l’export et 43 pour la France, pour une valeur globale de 45,36 milliards d’euros, avions d’affaires Falcon compris. Depuis le lancement du programme, 533 Rafale ont été commandés. Plus de la moitié, 299 appareils, l’ont été par huit pays étrangers : l’Égypte, le Qatar, l’Inde, la Grèce, la Croatie, les Émirats arabes unis, l’Indonésie et la Serbie.
La production suit. Dassault a livré douze Rafale au premier semestre 2026, dont dix à l’export, contre sept un an plus tôt, dont quatre à l’export. Ces livraisons ont porté son chiffre d’affaires ajusté à 4,16 milliards d’euros, en hausse de 46 %, et son résultat net ajusté à 496 millions d’euros. L’avionneur peut ainsi présenter à Lisbonne une chaîne de production qui accélère et un avion déjà choisi par huit armées étrangères.
Dassault s’est gardé en revanche de compter l’Inde, qui a validé début 2026 le principe d’un achat de 114 Rafale. New Delhi n’a passé aucune commande ferme, et l’avionneur n’inscrit une déclaration d’intention ou une Acceptance of Necessity, l’autorisation de principe des autorités indiennes, à son carnet qu’une fois le financement bouclé et le contrat signé. Encore faut-il que Lisbonne regarde vers les avions européens, ce que son armée de l’air n’a pas toujours souhaité.
Le F-35A de l’état-major, l’Europe du ministre
Le général Alves a longtemps affiché sa préférence pour l’avion américain. Chef d’état-major de la Força Aérea jusqu’au début de 2026, il confirmait au Diário de Notícias, le 19 décembre 2025, que Lisbonne envisageait l’achat de 14 à 28 chasseurs de cinquième génération, la génération des avions furtifs. Lockheed Martin est le seul des quatre candidats à en vendre un. L’officier tenait le F-35A pour favori, sur des critères militaires et d’interopérabilité au sein de l’OTAN, c’est-à-dire l’aptitude à opérer avec les forces et les équipements des alliés.
Nuno Melo, reconduit au ministère de la défense en juin 2025 dans le gouvernement de Luís Montenegro, plaidait au contraire pour examiner aussi les offres européennes. Le ministre avait durci sa position quelques semaines après le retour de Donald Trump à la Maison Blanche et le revirement de son administration sur l’OTAN. « Dans nos choix, nous ne pouvons pas rester insensibles à l’environnement géopolitique. La position récente des États-Unis, dans le contexte de l’OTAN et au niveau géostratégique international, doit nous faire réfléchir aux meilleures options, car la prévisibilité de nos alliés est un atout majeur à prendre en compte », avertissait-il le 13 mars 2025 dans le quotidien Público. Le partenaire américain « pourrait apporter des limitations à l’utilisation, à la maintenance, aux composants » des appareils, prévenait-il encore.
Devenu CEMGFA, le général Alves se montre plus réservé. « J’ai mon opinion personnelle », s’est-il contenté de dire à Lusa, en rappelant que la conduite technique du dossier incombe désormais au chef d’état-major de la Força Aérea. « Aucun pays n’achète d’armement seul », a-t-il pourtant insisté pour défendre l’interopérabilité, l’argument que les partisans du F-35A avancent le plus volontiers. Tant que Nuno Melo maintient sa ligne, Lisbonne garde les avionneurs européens dans la course.
À Lisbonne, l’offensive de l’ambassadeur américain
Washington a répondu à ces hésitations. En février 2026, l’ambassadeur des États-Unis au Portugal, John Arrigo, a publiquement exhorté Lisbonne à retenir le F-35, en présentant l’interopérabilité avec les alliés comme un facteur stratégique décisif pour la défense collective de l’Europe. Pour désamorcer le reproche de dépendance, le diplomate a fait valoir que 25 % de l’avion est fabriqué avec des composants européens. Il répondait ainsi aux craintes exprimées par Nuno Melo sur les composants.
Lockheed Martin a pris le relais. Une « flotte unique » de F-35 en Europe réduirait les coûts et faciliterait la formation, la maintenance et l’intégration européenne, plaide le responsable du programme F-35 chez l’avionneur américain, Chauncey McIntosh, qui table sur plus de 700 appareils sur le continent dans les années 2030. Washington dispute ainsi aux Européens l’argument de souveraineté que Dassault met en avant dans son communiqué.
Aucun avion désigné dans la loi de programmation
Face à cette pression, le calendrier laisse la course ouverte. Le général Alves a confirmé à Lusa que le remplacement des F-16, en fin de vie, figurera dans une nouvelle loi de programmation militaire (LPM, le texte qui fixe pour plusieurs années les dépenses d’équipement des armées), « en phase finale d’élaboration ». Le gouvernement devrait soumettre ce texte à l’Assemblée de la République, le Parlement portugais, avant la fin de 2026, et trancher sur le successeur du F-16 dans le même délai.
Les députés voteront une enveloppe budgétaire et un calendrier d’exécution, sans désigner d’avion ni de fournisseur. Le gouvernement choisira après l’évaluation opérationnelle conduite par la Força Aérea. Le général Alves tient pour stable, « indépendamment de la solution retenue », la fourchette de 14 à 28 appareils, pour un investissement de 3 à 4,8 milliards d’euros.
Le processus formel d’appel d’offres « n’a pas encore démarré », a précisé l’officier. Lisbonne ne pourra le lancer qu’après l’adoption de la loi. Dassault ne perd donc aucun délai de procédure en arrivant le dernier : aucun des quatre candidats n’a pu répondre à un appel d’offres qui n’existe pas encore.
Les deux échéances se chevauchent. Un appel d’offres lancé après le vote de la loi laisserait peu de temps au gouvernement pour choisir avant la fin de l’année. Lisbonne s’épargnerait cette étape en passant par un contrat intergouvernemental, négocié directement d’État à État, une possibilité que le gouvernement portugais a conservée.
Dans l’ombre du dossier belge de 2017
Cette voie intergouvernementale, Paris l’a déjà tentée en Belgique, sans succès. Dassault s’était retiré dès septembre 2017 de l’appel d’offres belge, baptisé ACCaP, en jugeant la procédure « ingagnable », et Paris avait offert à Bruxelles un partenariat stratégique global, négocié hors procédure.
Le gouvernement belge avait écarté le dossier français. En octobre 2018, il choisissait 34 F-35A pour un coût d’acquisition d’environ 3,8 milliards d’euros, avant de signer formellement le contrat en 2020 par le mécanisme américain des ventes militaires à l’étranger (Foreign Military Sales, FMS), une procédure d’État à État.
Dassault a changé de méthode au Portugal. L’avionneur a remis une offre officielle en juillet, puis s’est lié à l’industrie portugaise en septembre, deux gestes qui l’installent dans la compétition. Ni Paris ni Dassault n’ont dit si cette offre prend la forme d’un accord d’État à État assorti d’un partenariat « approfondi ». Le gouvernement portugais a gardé parmi ses options la formule que Paris avait dû présenter en marge de la procédure belge.


