Afficher le sommaire Masquer le sommaire
L’hypothèse d’un « bouton rouge » américain, capable d’éteindre depuis Washington un F-35 vendu à l’étranger, nourrit depuis des mois le débat européen sur la dépendance militaire envers les États-Unis. Le gouvernement néerlandais assure n’avoir connaissance d’aucun mécanisme de ce type, et l’Allemagne comme la Suisse rejettent publiquement l’idée. La question relève pourtant de « plus qu’une rumeur », juge Joachim Schranzhofer, responsable de la communication de Hensoldt, spécialiste allemand de l’électronique de défense.
A LIRE AUSSI
Rafale F5 : le pari du combat radar éteint
En mars 2025, Kiev perd ses yeux américains. L’administration Trump suspend alors temporairement une partie de l’assistance militaire et du partage de renseignement avec l’Ukraine. Des responsables américains confirment que la pause touche les renseignements de ciblage utilisés par les forces ukrainiennes pour frapper avec des systèmes fournis par Washington, au premier rang desquels les HIMARS, des lance-roquettes guidés. La National Geospatial-Intelligence Agency (NGA), l’agence fédérale chargée du renseignement par l’image, confirme de son côté avoir coupé l’accès ukrainien à GEGD, un portail donnant accès aux images satellitaires commerciales achetées par le gouvernement américain.
La décision a été prise à Washington et son effet s’est fait sentir aussitôt sur le front, car le renseignement de ciblage et l’imagerie servent à préparer les frappes, à les planifier et à en affiner la précision. Un accès fermé depuis la capitale américaine a suffi à retirer aux batteries ukrainiennes une partie de ce qui guidait leurs tirs.
Les armes, elles, sont restées en place. Les lanceurs HIMARS, les chasseurs F-16 et les munitions livrés à l’Ukraine demeuraient entre les mains de ses forces, en état de fonctionner. Washington a retiré ce qui entoure ces armes : les coordonnées des cibles et les images qui préparent les frappes. Les HIMARS pouvaient toujours tirer, mais une partie des informations nécessaires pour viser juste venait de Washington.
Ce même mois de mars 2025, le F-35 Joint Program Office, l’organisme du Pentagone qui pilote le programme du chasseur furtif, assurait qu’il n’existait pas de « kill switch ». Le terme désigne un coupe-circuit caché par lequel le fournisseur enverrait à distance une instruction empêchant un appareil de démarrer, de décoller, de tirer ou d’accomplir sa mission. De nombreux alliés de Washington, en Europe notamment, ont choisi cet avion.
Rapprochés, les deux faits dessinent le pouvoir que les États-Unis exercent réellement sur les armes qu’ils exportent. Le Pentagone niait toute télécommande au moment où l’exécutif américain démontrait, en Ukraine, qu’il pouvait peser sur une campagne militaire en fermant le robinet de l’information. L’épisode ukrainien livre ainsi le cas le plus concret d’une coupure décidée à distance, et cette coupure a visé des données.
Des démentis sous le sceau du secret
Le gouvernement néerlandais a répondu à son Parlement qu’il n’avait pas connaissance d’un coupe-circuit de ce type, en précisant avoir reçu la même assurance du programme F-35. L’Allemagne et la Suisse, qui attendent leurs premiers appareils, ont elles aussi rejeté publiquement l’idée d’une commande américaine capable de mettre leurs futurs avions hors service à distance.
La Haye se fonde, de son propre aveu, sur la parole du fournisseur. Les architectures informatiques du F-35, ses clés cryptographiques (les codes qui chiffrent et authentifient les échanges entre systèmes) et ses procédures de cybersécurité restent en grande partie classifiées. Un mécanisme dissimulé dans un code classifié échapperait, par construction, à toute vérification publique, si bien que son existence reste impossible à exclure et tout aussi impossible à affirmer.
Ni les gouvernements acheteurs, ni les industriels, ni les chercheurs indépendants n’ont rendu publique une documentation technique, une clause contractuelle, une expertise du code ou un retour d’expérience opérationnel établissant l’existence d’une télécommande américaine. En l’état, rien ne démontre publiquement que Washington puisse activer un coupe-circuit intégré aux F-35 ou à l’ensemble des armes qu’il exporte.
Hensoldt face au CNAS
Le doute persiste pourtant chez certains spécialistes. La question d’un « kill switch » dans le F-35 relève de « plus qu’une rumeur », estimait en mars 2025 Joachim Schranzhofer, responsable de la communication de Hensoldt, spécialiste allemand de l’électronique de défense. Il désignait le système de planification de mission ou les logiciels comme points de blocage possibles, sans produire de preuve technique, de document contractuel ou de démonstration à l’appui. Il s’exprimait au nom d’un industriel européen de défense, dans un débat où la souveraineté technologique du continent est devenue centrale.
D’autres analystes jugent un blocage logiciel techniquement concevable : une fonction qu’un logiciel peut accomplir, un fournisseur peut l’intégrer à un système. Leur raisonnement s’arrête à la plausibilité, faute d’élément montrant qu’une telle fonction équipe les appareils exportés.
En face, Stacie Pettyjohn, directrice du programme défense du Center for a New American Security (CNAS), un centre de recherche de Washington, estime qu’aucun « kill switch » électronique connu ne permet aux États-Unis de prendre à distance le contrôle des F-35 alliés. Elle situe le risque dans la dépendance aux pièces, à la maintenance, aux logiciels et aux infrastructures de soutien.
Tyler Rogoway, fondateur du site spécialisé The War Zone, pousse le raisonnement plus loin. Pour affaiblir une flotte étrangère, il suffirait à Washington de couper l’accès aux pièces, aux outils de maintenance, aux mises à jour et aux données nécessaires à l’emploi moderne de l’avion, argue-t-il, sans recourir à un bouton secret.
Cet argument déplace la controverse. Si la dépendance suffit à contraindre un allié, l’existence d’un coupe-circuit perd de son importance pour l’acheteur, et la question devient celle de la durée : combien de temps une flotte tient-elle sans soutien américain ?
F-35 : 25 % d’avions aptes à toutes leurs missions
Une armée qui achète un F-35 achète aussi, directement ou non, ce qui le fait voler : formation, simulateurs, pièces détachées, moteurs de remplacement, bancs d’essai, logiciels, équipements de diagnostic, réseaux logistiques, mises à niveau, munitions. L’avion appartient à un programme multinational, adossé à un réseau mondial de maintenance, à des chaînes d’approvisionnement communes et à des mises à jour régulières.
Le National Audit Office (NAO), l’équivalent britannique de la Cour des comptes, décrivait en 2025 un Royaume-Uni fortement dépendant du Joint Program Office pour la livraison des appareils et des moteurs, le soutien, les pièces et les mises à niveau. Londres revendique pourtant sa « freedom of action », la faculté de décider seul de l’emploi de ses F-35. Le gouvernement britannique peut engager ses avions avec ses pilotes, ses bases, ses munitions et ses plans de mission ; pour les maintenir au meilleur niveau dans la durée, il lui faut la coopération de Washington.
Les États-Unis eux-mêmes peinent à entretenir leur flotte. Le Government Accountability Office (GAO), l’organe d’audit du Congrès, relève de longue date les faiblesses de la maintenance du F-35 : pièces manquantes, réparations lentes, données techniques insuffisantes, dépendance aux industriels. Pendant l’exercice budgétaire 2025, la part des F-35 américains capables d’effectuer l’ensemble de leurs missions est tombée à environ 25 %, selon ses chiffres. Le Joint Program Office a engagé une refonte de son modèle de soutien, qui réclamera plusieurs milliards de dollars supplémentaires d’ici 2031 pour grossir les stocks de pièces et les capacités de réparation, selon les estimations du GAO.
Ce taux concerne la seule flotte américaine et ne se transpose pas aux alliés. Il a été mesuré en temps normal, avec un soutien pleinement actif et des relations politiques sans nuage. Si Washington cessait de soutenir une flotte étrangère, il n’aurait donc aucun ordre d’arrêt à transmettre : ces mêmes carences, privées de tout remède, finiraient par réduire le nombre d’appareils en état de voler.
La dégradation prendrait du temps. Sa vitesse tiendrait aux stocks du pays concerné, à ses capacités nationales de réparation, au rythme de ses opérations, à son accès aux moteurs de rechange, à ses droits sur les données techniques et à sa faculté de cannibaliser certains avions, c’est-à-dire d’y prélever des pièces pour en garder d’autres en service.
Dans les bibliothèques de menaces
Cette dépendance ne se limite pas aux pièces : elle touche aussi les logiciels, où la rumeur entretient une confusion entre plusieurs familles de programmes. Les données de mission se distinguent du code de vol : elles rassemblent les informations dont les capteurs et les systèmes de guerre électronique (ceux qui détectent et brouillent les émissions adverses) ont besoin pour identifier les radars, les missiles et les autres menaces qu’un avion peut rencontrer.
Un pays privé de nouvelles données de mission garderait ses avions en vol. Ses équipages partiraient en revanche avec des bibliothèques de menaces moins à jour, et l’appareil perdrait en efficacité à mesure que l’environnement de combat évolue.
Les alliés abordent ce risque en ordre dispersé. Le Royaume-Uni, le Canada et l’Australie participent à un laboratoire commun de reprogrammation (la mise à jour de ces bibliothèques) et disposent ainsi de capacités plus avancées que d’autres utilisateurs, davantage tributaires des structures pilotées par le programme américain. Or c’est précisément dans la planification de mission que Joachim Schranzhofer situait un blocage possible : le domaine où la rumeur loge le coupe-circuit est aussi celui où trois pays ont acquis une part d’autonomie.
Deux armées équipées du même F-35 ne courent donc pas le même risque. Leur exposition se lit dans le statut de chacune au sein du programme, dans les clauses de ses contrats, dans ses personnels formés, ses installations de maintenance, ses stocks et son accès aux données techniques.
Turquie, l’exclusion de 2019
Ces contrats pèsent parfois plus lourd que tout le reste. Ankara attend toujours les F-35 qui lui étaient destinés. En 2019, les États-Unis ont exclu la Turquie du programme après l’achat par Ankara du système de défense antiaérienne russe S-400. Washington redoutait que l’emploi simultané du système russe et du chasseur furtif américain ne compromette des informations sensibles sur les capacités de l’avion.
Des appareils construits pour la Turquie n’ont jamais été transférés à ses forces. En 2026, le Congrès maintenait encore des restrictions interdisant leur livraison tant qu’Ankara conserverait le S-400 ou des équipements associés. Les États-Unis ont ainsi exclu un partenaire d’un programme industriel, retenu des avions achevés et bloqué les services qui les accompagnent, avant toute mise en service.
Le levier employé contre la Turquie est juridique. Les ventes d’armes américaines à l’étranger relèvent de l’Arms Export Control Act, la loi fédérale qui encadre les exportations d’armement, des règles ITAR (International Traffic in Arms Regulations, la réglementation américaine du commerce international d’armes) et, pour les ventes d’État à État, des procédures de Foreign Military Sales, par lesquelles le gouvernement américain vend directement à un gouvernement étranger. Avec ces textes, l’exécutif américain peut fixer les conditions d’utilisation, limiter les retransferts vers des pays tiers, suspendre des licences d’exportation, refuser des livraisons, bloquer des services et interrompre une vente au nom de l’intérêt national.
Une clause autorisant Washington à suspendre une fourniture ne dit rien de l’électronique d’un avion ou d’un missile. La confusion entre ces deux formes de contrôle alimente la rumeur : une dépendance juridique et commerciale, bien réelle, se trouve présentée comme la preuve d’un mécanisme technique secret. Les deux peuvent se cumuler ; le premier ne démontre pas l’existence du second.
Le GPS, sans interrupteur par pays
Une autre idée reçue prête à Washington le pouvoir de neutraliser toutes ses armes en coupant le GPS. Les États-Unis ont pourtant mis fin en 2000 à la Selective Availability, qui dégradait volontairement la précision du signal civil dans le monde entier, et n’ont pas intégré cette fonction à la génération de satellites GPS III.
L’armée américaine conserve des capacités de brouillage pour priver un adversaire du GPS dans une zone de combat. Ce brouillage agit sur une région entière, sans possibilité de sélectionner une arme ou un pays dans un système central pour l’éteindre.
De nombreux systèmes militaires modernes associent d’ailleurs le GPS à une centrale de navigation inertielle, qui calcule la position à partir des mouvements de l’engin, à des protections anti-brouillage et parfois à d’autres modes de guidage. Privée de signal satellite, une arme de ce type perd en précision et peut continuer à fonctionner.
Du fusil d’assaut au F-35
Ce que Washington peut couper varie d’un matériel à l’autre. Pour des armes légères, des véhicules simples ou des munitions sans connexion, les États-Unis tiennent surtout le réapprovisionnement : une rupture ne se ferait sentir qu’une fois les stocks épuisés. Sur des avions ou des véhicules anciens, le refus de moteurs, de pièces critiques, de réparations et d’armement ferait baisser la disponibilité de façon croissante.
Les F-35 et les systèmes fortement numérisés perdraient plus vite en disponibilité comme en efficacité, pour les raisons que relève le GAO. Les lance-roquettes et les missiles guidés privés de renseignement de ciblage perdent aussitôt certaines missions et gardent la capacité de tirer, comme les HIMARS ukrainiens. Les systèmes adossés à un service américain extérieur, qu’il s’agisse d’un portail d’imagerie, d’un flux de données ou d’une liaison de communication, peuvent voir ce service interrompu sur-le-champ. Le matériel pas encore livré, enfin, reste entièrement à la merci d’un blocage, comme les F-35 turcs.
La question « les États-Unis peuvent-ils désactiver leurs armes ? » appelle donc trois précisions : de quelle arme il s’agit, quel composant dépend des États-Unis, et quel effet produirait une rupture, entre un arrêt immédiat, une perte de ciblage, un blocage logistique et une usure graduelle de la disponibilité.
L’Europe et son « kill switch juridique »
Ces précisions comptent d’abord pour les Européens. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, en janvier 2025, les alliés de Washington prennent plus au sérieux le risque d’une rupture politique avec les États-Unis ou d’une aide américaine soumise à conditions.
Les capitales européennes s’interrogent bien au-delà du F-35 : sur les munitions américaines, les moteurs, les composants électroniques, les systèmes de communication, le renseignement satellitaire, les logiciels de défense et les infrastructures numériques contrôlées par des entreprises américaines. Pour chacun de ces États, l’enjeu se mesure en capacités : entretenir, réparer, moderniser, armer, renseigner et employer ses forces sans solliciter un fournisseur extérieur à chaque étape critique.
Les infrastructures numériques concentrent désormais une partie de l’inquiétude. Une étude publiée en 2026 sur la dépendance de l’Europe aux services cloud (stockage et logiciels hébergés à distance) américains a relancé l’idée d’un « kill switch juridique », une notion qui vise les services numériques, les données et les réseaux, et non les armements physiques. Le scénario décrit, un service coupé depuis Washington à la suite d’une sanction, d’une injonction ou d’un changement de politique, est celui que Kiev a vécu avec GEGD en mars 2025.



Il faut etre honnete dan l’analyse, les Rafales ,Fregates FDI, sous-marins Barracuda ou canon Caesar, sans pieces detachées seraient vites hors d usage.