Défense européenne : l’Allemagne choisit les États-Unis

Face à la saturation de ses usines, Washington pourra faire produire des armes en Allemagne. Berlin y gagne des chaînes dont la conception reste américaine.

Afficher le sommaire Masquer le sommaire

Rheinmetall étudie la fabrication, à Unterlüss (Basse-Saxe), des premiers missiles ATACMS produits hors des États-Unis. En Bavière, MBDA et Raytheon préparent une ligne d’intercepteurs Patriot pour une commande pouvant atteindre 1 000 missiles, tandis que Covenant Industries, une jeune société américano-israélienne, annonce une production en série de missiles de croisière près de Leipzig dès le début de 2027. Berlin accueille sur son sol des chaînes d’armement conçues outre-Atlantique.

Mardi 15 septembre, au Pentagone, Boris Pistorius, ministre allemand de la défense, et Pete Hegseth, que l’administration Trump désigne comme secrétaire à la guerre, ont signé une déclaration d’intention (Statement of Intent), un engagement politique sans valeur contractuelle, consacrée au rapprochement des industries de défense des deux pays. Le texte couvre le développement conjoint de systèmes d’armes, la fabrication sous licence (la production d’un matériel conçu par un autre industriel, avec son autorisation), la maintenance, le soutien logistique et les transferts de technologie entre entreprises allemandes et américaines.

A LIRE AUSSI
L’Allemagne veut la première armée d’Europe, Paris s’inquiète

Une clause en commande la portée. Des équipements militaires américains pourront être fabriqués en Allemagne lorsque les usines des États-Unis ne suffiront plus à satisfaire une demande élevée. Le ministère allemand de la défense range explicitement cette possibilité parmi les principaux objectifs du texte. Berlin achetait jusqu’ici des armes sorties de chaînes américaines ; ses industriels pourront désormais en produire sur le sol allemand, pour le compte d’un allié dont les capacités saturent.

Cette saturation est documentée. L’inspecteur général du Pentagone, chargé du contrôle interne du ministère américain, a publié en septembre un rapport sur les munitions consommées pendant Epic Fury, l’opération militaire menée par les États-Unis contre l’Iran. Ses auditeurs concluent que ces tirs ont provoqué des insuffisances dans certains stocks stratégiques et mis au jour plusieurs goulots d’étranglement industriels. Ils en désignent trois : la fabrication de moteurs-fusées à propergol solide, le carburant compact qui propulse roquettes et missiles, la disponibilité d’explosifs de qualité militaire et le manque de main-d’œuvre spécialisée.

Le rapport et la déclaration se répondent. Là où les auditeurs du Pentagone comptent des moteurs, des explosifs et des techniciens qui manquent, le texte du 15 septembre prévoit des usines allemandes capables de prendre le relais. Washington cherche ainsi chez son allié le volume de production que ses propres sites ne fournissent plus assez vite. Une partie des stocks entamés pendant la campagne contre l’Iran pourrait se reconstituer en Basse-Saxe ou en Bavière, si les projets industriels aboutissent.

Les deux gouvernements visent aussi les délais. Ils veulent accorder la stratégie américaine de transformation des acquisitions militaires avec la loi allemande d’accélération des achats de défense et avec la stratégie industrielle de Berlin. En alignant leurs procédures, les deux capitales comptent raccourcir les démarches administratives et multiplier les projets communs entre industriels. Une arme américaine gagnerait ainsi des mois pour passer sur une chaîne allemande, à condition que les deux administrations traitent le dossier au même rythme.

Des stocks à reconstituer, une « Otan 3.0 » à bâtir

Ce rythme commun sert deux calculs. Le ministère allemand de la défense attend de l’accord une production accélérée, la reconstitution des stocks et des chaînes d’approvisionnement consolidées, trois progrès qui doivent rendre la Bundeswehr, l’armée allemande, plus performante et plus disponible pour les opérations. Boris Pistorius parle d’une « base solide » pour approfondir la coopération, avec un objectif central : augmenter les capacités de production. Le ministre social-démocrate juge les deux bases industrielles complémentaires pour les systèmes d’armes, les composants complexes et les munitions.

Pete Hegseth défend une autre architecture. Le responsable américain veut multiplier les développements conjoints, les fabrications sous licence et les coopérations dans la maintenance. Il rattache cette politique à sa vision d’une « Otan 3.0 », dans laquelle les Européens assumeraient une part plus importante de leur défense conventionnelle (non nucléaire) au sein d’une industrie transatlantique intégrée.

Les deux ministres s’accordent sur les volumes. Berlin les mesure en stocks et en disponibilité de ses troupes ; Washington y voit le moyen de transférer aux Européens une part du fardeau sans renoncer à l’intégration industrielle qu’il pilote. Aucun des deux n’a précisé, à ce stade, qui détiendrait la conception des armes produites en commun, ni qui déciderait de leurs évolutions.

Unterlüss, candidat à la première ligne d’ATACMS

Rheinmetall, premier groupe d’armement allemand, a pris les devants. En juillet, il a signé avec l’américain Lockheed Martin un protocole d’accord pour étudier la production conjointe en Allemagne de l’ATACMS, un missile balistique tactique (qui suit une trajectoire en cloche pour frapper à distance sur le champ de bataille). Le site retenu se trouve à Unterlüss, en Basse-Saxe, où Rheinmetall exploite déjà l’une de ses principales usines de munitions. Si le projet aboutit, ce sera la première fabrication d’ATACMS en dehors des États-Unis.

Ce protocole prolonge plus d’un an de travail commun. Les deux groupes ont conçu pour le marché européen le GMARS, un lance-roquettes monté sur camion, plus lourd que le M142 HIMARS, son équivalent en service dans l’armée américaine, et compatible avec plusieurs munitions de la même famille. Le système a effectué son premier tir réel en août 2025 sur le champ de tir militaire de White Sands, au Nouveau-Mexique. Rheinmetall et Lockheed Martin avaient annoncé dès avril 2025 un centre d’excellence européen pour les missiles et les roquettes, chargé de produire en Allemagne des systèmes conçus avec l’industriel américain et destinés aux armées européennes de l’Otan.

Le groupe de Düsseldorf a élargi le cercle en juin. Un accord avec General Atomics Electromagnetic Systems, société sœur du constructeur américain des drones MQ-9, prévoit d’évaluer la production commune du Vektrex, un obus guidé et manœuvrant de 155 mm, le calibre standard de l’artillerie de l’Otan.

La signature du 15 septembre vient donc après les industriels. Rheinmetall et ses partenaires américains n’ont pourtant rendu public aucun contrat de série, aucun volume de fabrication et aucun calendrier définitif, pour l’ATACMS comme pour le Vektrex. Ces deux projets en sont à l’étude de faisabilité.

Patriot et Stinger, des maillons de chaîne européenne

À Schrobenhausen, en Bavière, le chantier a dépassé ce stade. COMLOG, coentreprise de MBDA Deutschland, filiale allemande du missilier européen MBDA, et de l’américain Raytheon, y prépare une nouvelle ligne de missiles PAC-2 GEM-T. Cet intercepteur du système de défense antiaérienne Patriot abat les missiles balistiques tactiques, les missiles de croisière et les avions. L’usine bavaroise doit devenir la première capacité industrielle européenne consacrée à sa fabrication.

La ligne répond à une commande passée en 2024 par l’agence de soutien et d’acquisition de l’Otan (NSPA), qui achète des équipements pour le compte de plusieurs États membres. Le contrat ouvre à l’Allemagne, aux Pays-Bas, à la Roumanie et à l’Espagne la possibilité d’acquérir jusqu’à 1 000 missiles GEM-T, pour un montant maximal annoncé d’environ 5,1 milliards d’euros. Face aux protocoles d’Unterlüss, Schrobenhausen s’appuie sur une commande déjà passée.

Le Stinger montre ce que vaut l’étiquette « fabriqué en Allemagne ». Diehl Defence, missilier allemand installé à Überlingen, a conclu en août 2025 avec Raytheon un accord sur ce missile sol-air portable, tiré à l’épaule par un fantassin. Précisé depuis, le partage confie à Diehl la section de guidage et le choix de sous-traitants européens pour certains composants. Des fournisseurs néerlandais produiront d’autres ensembles, et l’assemblage final, les essais et l’achèvement des missiles auront lieu aux Pays-Bas.

L’usine allemande devient ainsi un maillon d’une chaîne européenne dont Raytheon tient le bout. Le groupe américain affirme vouloir, grâce à ce réseau, au moins doubler sa capacité mondiale de production de Stinger en cinq ans, notamment pour répondre aux futurs besoins coordonnés par la NSPA. Diehl fournit l’électronique qui guide le missile vers sa cible, dans un produit dont Raytheon conserve la conception et le carnet de commandes mondial.

Près de Leipzig, 5 000 missiles par an en ligne de mire

Ces chaînes attirent aussi de nouveaux venus. Covenant Industries, une jeune société américano-israélienne, a présenté début septembre l’Anthem, un missile de croisière sol-sol (tiré depuis le sol, il vole à basse altitude à la manière d’un avion vers une cible terrestre), et ouvert un site industriel près de Leipzig, en Saxe. L’usine existe déjà. L’entreprise prévoit de lancer la production en série au premier trimestre 2027, avec 1 000 missiles la première année, puis une montée en cadence jusqu’à 5 000 unités par an.

Covenant présente l’Anthem comme un missile à longue portée, capable de transporter une charge explosive de plus de 200 kg et conçu pour être produit vite, à un prix inférieur à celui des missiles de croisière traditionnels. Ces performances et ce coût restent des données du fabricant, que les essais et les premiers clients devront confirmer. Le ministère allemand de la défense reconnaît être en discussion avec l’entreprise, sans avoir annoncé de contrat au 17 septembre.

L’industriel s’est donc installé en Allemagne avant d’y avoir un client. Il met en avant un chiffre : moins de 5 % des composants utilisés dans son usine saxonne viendraient, selon lui, de l’extérieur de l’Europe, et Covenant dit vouloir supprimer à terme toute dépendance extra-européenne pour cette chaîne. Ce chiffre s’adresse aux acheteurs soumis aux règles de préférence européenne que Bruxelles a fixées en 2025.

La barre des 35 % du règlement SAFE

Ces règles tiennent dans un texte. Le règlement SAFE, adopté par l’Union européenne en mai 2025, mobilise jusqu’à 150 milliards d’euros de prêts européens pour financer des achats conjoints d’équipements militaires. Il laisse les États membres libres d’acheter des armes américaines, israéliennes ou sud-coréennes sur leurs budgets nationaux. Ses restrictions visent les seuls programmes qui sollicitent ses financements.

Pour ces programmes, le coût des composants venus de pays extérieurs à l’Union, à la Norvège, à l’Islande et au Liechtenstein (associés au marché unique) et à l’Ukraine ne doit pas dépasser 35 % du coût estimé des composants du produit final. Le règlement encadre aussi le lieu d’établissement et le contrôle des maîtres d’œuvre, les industriels qui pilotent un programme, et de leurs sous-traitants. Pour les matériels les plus sensibles, il exige que l’industriel puisse définir, adapter et faire évoluer le produit sans restriction imposée par un pays tiers.

Cette dernière exigence touche au cœur des partenariats allemands. Un système américain fabriqué sous licence en Europe peut obtenir des fonds SAFE, notamment pour les munitions, les missiles et l’artillerie, mais Bruxelles tranche au cas par cas, selon le montage industriel, l’origine réelle des composants et le contrôle exercé sur le produit. Or Rheinmetall, Diehl et MBDA captent en Allemagne une part de la valeur de programmes américains sans détenir, dans la plupart des cas, l’autorité de conception, le droit de modifier l’arme, ni la maîtrise des technologies les plus sensibles. Pour les matériels sensibles, le règlement réserve ses prêts à l’industriel qui détient ce droit.

Quatre programmes américains pour la Bundeswehr

Berlin assume pourtant son choix américain. Boris Pistorius récuse l’idée que ces achats rendent l’Allemagne excessivement dépendante des États-Unis et soutient qu’ils peuvent rééquilibrer la relation entre les deux alliés. La liste des commandes allemandes donne la mesure de ce qu’il met dans la balance.

Berlin a commandé 35 chasseurs-bombardiers F-35A à Lockheed Martin ; le premier exemplaire destiné à la Luftwaffe, l’armée de l’air allemande, a volé le 8 septembre à Fort Worth, au Texas, et restera d’abord aux États-Unis pour former pilotes et mécaniciens allemands. La marine a reçu en novembre 2025 le premier de ses huit P-8A Poseidon, des avions de patrouille maritime chargés de surveiller les mers et de traquer les sous-marins, dont les livraisons se poursuivront jusqu’en 2028. Huit drones MQ-9B SeaGuardian, commandés en janvier par l’intermédiaire de la NSPA, arriveront à partir de la même année. L’armée de terre attend enfin, à partir de 2027, soixante hélicoptères lourds CH-47F Chinook pour remplacer ses CH-53 vieillissants.

Le ministère allemand fait valoir que ces contrats soutiennent des emplois aux États-Unis et que la production sous licence et la maintenance créeront en retour de l’activité en Allemagne. Il ajoute que des matériels communs améliorent l’interopérabilité, la capacité des armées alliées à combattre ensemble avec les mêmes équipements. Dans ce marchandage, Berlin a déjà payé ; le retour industriel qu’il invoque passe par les lignes de Bavière, de Basse-Saxe et de Saxe.

Typhon et Tomahawk face au contrôle de Washington

Le déplacement de Boris Pistorius à Washington a aussi fait avancer une commande plus sensible. Berlin veut acquérir des lanceurs Typhon et des missiles de croisière Tomahawk. Selon le ministère allemand, un accord politique de principe a été obtenu lors du sommet de l’Otan d’Ankara, en juillet, et Berlin a transmis début septembre la lettre de demande, le document qui ouvre officiellement la procédure d’achat auprès des autorités américaines.

Le Typhon, aussi appelé Mid-Range Capability, est un système terrestre mobile conçu pour l’armée américaine. Il tire notamment des Tomahawk, dont la portée peut dépasser 2 000 km selon les versions. La Bundeswehr obtiendrait ainsi une capacité de frappe dans la profondeur, c’est-à-dire d’atteindre des cibles très loin derrière la ligne de front, qu’elle ne possède pas aujourd’hui.

Le prix et le calendrier restent mouvants. D’après un document de planification interne consulté par Politico, le ministère allemand envisage de réserver près de 3,4 milliards d’euros à cette acquisition, une enveloppe qui ne correspond ni à un contrat signé ni à un financement approuvé et que le gouvernement devra détailler, budgéter et soumettre au Bundestag, le Parlement allemand. Berlin visait une première capacité opérationnelle, la date à laquelle une unité peut employer le système, en 2029 ; le ministère juge désormais cet objectif probablement hors d’atteinte, et les premières livraisons pourraient glisser au début des années 2030.

Cet achat répond à un revirement américain. L’administration Biden avait annoncé le déploiement permanent en Allemagne de missiles américains à longue portée ; l’administration Trump a écarté le projet. En acquérant ses propres lanceurs, Berlin entend placer cette capacité sous responsabilité allemande.

Cette responsabilité bute sur la limite déjà posée par le règlement SAFE. Comme pour les chaînes de Schrobenhausen ou d’Unterlüss, la conception du Tomahawk reste américaine, et Washington garde la main sur les autorisations d’exportation, qui conditionnent toute revente ou tout transfert de l’arme à un pays tiers. L’Allemagne, sous couvert de relocalisation européenne, pourrait ainsi devenir la principale tête de pont industrielle de l’armement américain dans l’Union. Du Stinger au Tomahawk, les technologies critiques et l’évolution de ces armes se décident en partie à Washington.



L'Essentiel de l'Éco est un média indépendant. Soutenez-nous en nous ajoutant à vos favoris Google Actualités :

Publiez un commentaire

Publier un commentaire