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- 82,7 milliards cette année, 183,7 en 2030
- Le jour où Berlin a fait sauter son verrou
- Mandon : « le décrochage est possible »
- Rheinmetall : 80,5 milliards de commandes
- SCAF, MGCS : deux enterrements en six semaines
- Le nucléaire français entre dans la discussion
- Menace pour Paris ou réponse à Moscou ?
- Ce que Paris attend du vote du Bundestag
L’Alternative für Deutschland (AFD) a recueilli entre 43,8 % et 44,5 % des voix dimanche 6 septembre en Saxe-Anhalt, contre 20,8 % en 2021, selon les estimations de Reuters, l’AFP et des chaînes publiques ARD et ZDF. La CDU du chancelier Friedrich Merz est tombée entre 17,2 % et 18,5 %, contre 37,1 % cinq ans plus tôt. Aucune formation d’extrême droite n’avait atteint ce niveau à une élection régionale allemande depuis 1945.
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Cette poussée nationaliste intervient au moment où l’Allemagne engage 783,8 milliards d’euros d’ici 2030 pour se doter de la première armée conventionnelle d’Europe, un effort qui fait reculer la France dans le classement des puissances militaires du continent. Le parti battu dimanche est celui qui a rendu ce financement possible, en levant en mars 2025, avec les sociaux-démocrates du SPD, le verrou constitutionnel qui bridait la dette allemande.
82,7 milliards cette année, 183,7 en 2030
Le budget fédéral consacre 82,7 milliards d’euros à la défense au sens strict pour 2026, contre 62,4 milliards en 2025. Cette ligne, que les Allemands appellent l’Einzelplan 14, couvre le fonctionnement du ministère et de la Bundeswehr, l’armée fédérale. Le ministère fédéral des Finances chiffre la hausse à 32 %. À ces 82,7 milliards s’ajoutent 25,5 milliards prélevés sur le fonds spécial de la Bundeswehr, une caisse séparée du budget ordinaire créée pour financer les équipements. Total pour 2026 : 108,2 milliards d’euros.
Le 6 juillet 2026, le conseil des ministres allemand a approuvé le projet de budget pour 2027. Reuters et un communiqué du ministère fédéral des Finances en donnent les montants : 109,7 milliards d’euros pour le seul ministère de la Défense, 130,1 milliards une fois intégrés le soutien à l’Ukraine et les autres dépenses de sécurité.
Publié le même jour, le document de planification pour les années suivantes inscrit 153,9 milliards d’euros en 2028, 162,9 milliards en 2029, puis 183,7 milliards en 2030 pour la Défense seule. Le ministère des Finances table sur un effort passant de 2,8 % de la richesse nationale en 2026 à 3,5 % en 2029.
| Année | Ministère de la Défense | Total avec le fonds spécial |
|---|---|---|
| 2025 | 62,4 Md€ | 95 Md€ |
| 2026 | 82,7 Md€ | 108,2 Md€ |
| 2027 (approuvé en conseil des ministres le 6 juillet 2026) | 109,7 Md€ | 130,1 Md€ |
| 2028 (planification) | 153,9 Md€ | |
| 2029 (planification) | 162,9 Md€ | |
| 2030 (planification) | 183,7 Md€ |
L’International Institute for Strategic Studies (IISS), centre de recherche londonien qui publie chaque année le classement mondial des budgets militaires, a relevé que les dépenses allemandes ont franchi en 2025 le seuil des 100 milliards de dollars, soit un peu moins de 90 milliards d’euros au cours de l’époque. L’institut place désormais l’Allemagne au quatrième rang mondial, derrière les États-Unis, la Chine et la Russie, devant le Royaume-Uni. Et devant la France.
Le jour où Berlin a fait sauter son verrou
Le 18 mars 2025, les députés allemands ont assoupli par 512 voix contre 206 le « frein à l’endettement » inscrit dans la Constitution depuis 2009. Cette règle interdit à l’État fédéral de creuser son déficit au-delà d’un seuil très bas. Toute modification de la Loi fondamentale exige une majorité des deux tiers ; elle a été dépassée de plus de cinquante voix. Le Bundesrat, la chambre qui représente les Länder, a validé le texte trois jours plus tard par 53 voix sur 69.
Le principe demeure, avec une exception considérable. Tout ce que l’Allemagne dépense pour sa défense et sa sécurité au-delà de 1 % de sa richesse nationale, soit environ 45 milliards d’euros, échappe désormais à la règle et peut donc être financé par l’emprunt, sans plafond. Les députés ont créé au même moment un fonds de 500 milliards d’euros sur douze ans pour les infrastructures.
La France ne dispose d’aucun mécanisme équivalent. Ses dépenses militaires restent soumises à la trajectoire de réduction du déficit public négociée avec Bruxelles. C’est ce vote de mars 2025, et non une décision d’état-major, qui a ouvert l’écart entre les deux armées.
Friedrich Merz a été élu chancelier le 6 mai 2025, avec 325 voix, au second tour d’un scrutin parlementaire dont le premier tour s’était soldé par un échec, cas sans précédent dans l’histoire de la République fédérale. Il a lié sa politique de défense à la dégradation des relations avec Washington sous la présidence de Donald Trump et à l’hypothèse d’un retrait américain d’Europe.
Joachim Nagel, président de la Bundesbank, la banque centrale allemande, a expliqué son soutien à la réforme par « la situation extraordinaire concernant la sécurité européenne ». Il a ajouté que « le financement par la dette ne peut pas être maintenu indéfiniment aux niveaux actuels ».
Les instituts économiques Ifo et IW ont publié en mars 2026 un premier bilan du fonds destiné aux infrastructures. Une large part des sommes a servi à financer des dépenses de fonctionnement courantes, et non les investissements de long terme annoncés.
Mandon : « le décrochage est possible »
Le général Fabien Mandon, chef d’état-major des armées françaises, a été auditionné le 13 mai 2026 par la commission des Finances du Sénat, dans le cadre de la révision de la loi qui fixe pour plusieurs années le budget et les équipements des armées françaises. « Le décrochage est possible », a-t-il déclaré aux sénateurs.
Il a détaillé le calendrier : « Si l’Allemagne continue à ce rythme, dans cinq ans, l’argument selon lequel nous bénéficions d’une expérience opérationnelle et d’une certaine culture ne tiendra plus. […] Pour les Américains, la référence européenne devient peu à peu l’Allemagne. » Berlin dépensera, selon lui, « trois fois plus que la France chaque année » sur le plan conventionnel.
Ce rapport de un à trois ne décrit pas l’année en cours, où l’Allemagne dépense environ deux fois plus que la France. Il vise les seules forces conventionnelles, chars, avions, navires et munitions, ainsi que les années à venir, à mesure que le budget allemand progresse vers ses 183,7 milliards de 2030 tandis que Paris finance en outre sa dissuasion nucléaire.
Les données du ministère des Armées, du Sénat et de l’Assemblée nationale fixent le budget des armées françaises à 57,1 milliards d’euros pour 2026, retraites des militaires exclues, soit 68,4 milliards en les incluant. Par rapport à 2025, l’augmentation atteint 6,7 milliards. En face, l’Allemagne affiche 82,7 milliards pour son ministère de la Défense, et 108,2 milliards avec le fonds spécial.
L’Allemagne n’a pas d’armes nucléaires. La totalité de son effort porte sur les forces classiques, quand Paris finance sur la même enveloppe ses avions, ses frégates, ses régiments et sa dissuasion.
Le général Mandon a fixé l’échéance à cinq ans.
Rheinmetall : 80,5 milliards de commandes
Le rapport semestriel publié par Rheinmetall le 6 août 2026 fait état de ventes en hausse de 39 % sur les six premiers mois, à 5,2 milliards d’euros, et d’un bénéfice d’exploitation en progression de 74 %. Au 30 juin, les commandes enregistrées et non encore livrées par le groupe de Düsseldorf atteignaient 80,5 milliards d’euros, contre 56 milliards douze mois plus tôt, soit 44 % de plus. Ces commandes seront exécutées sur plusieurs années, mais leur montant dépasse à lui seul le budget annuel des armées françaises.
Pour l’exercice complet, la direction vise un chiffre d’affaires compris entre 14 et 14,5 milliards d’euros. Elle a indiqué anticiper un total de commandes proche de 135 milliards d’euros au 31 décembre si le rythme actuel se maintient.
Derrière ces montants figurent des matériels identifiés. Bloomberg cite jusqu’à 3 500 Boxer, un blindé à roues destiné au transport de troupes, 5 000 véhicules blindés du finlandais Patria commandés dans le cadre d’un programme européen d’achats groupés, et 20 chasseurs Eurofighter supplémentaires.
En août 2026, Berlin a annoncé un plan de 12 milliards d’euros pour doter son armée de missiles de longue portée. Neuf de ces douze milliards financent un partenariat avec le Royaume-Uni sur les armes hypersoniques, ces engins capables de voler à plus de cinq fois la vitesse du son. Sur un segment que Paris tient pour souverain, Merz a choisi Londres.
SCAF, MGCS : deux enterrements en six semaines
Emmanuel Macron et Friedrich Merz ont acté le 8 juin 2026 l’abandon du Système de combat aérien du futur, le SCAF. Lancé en 2017, ce programme d’avion de chasse de nouvelle génération n’a produit aucun prototype capable de voler en neuf ans. Dassault Aviation, désigné comme chef de file, et Airbus Defence & Space n’ont jamais tranché leur différend sur le partage du travail entre les deux industriels. L’avionneur français perd avec le SCAF le successeur programmé du Rafale.
Merz avait mis en cause publiquement la pertinence du projet dès février 2026, en évoquant un rapprochement avec le GCAP, l’avion de combat concurrent développé par le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon.
Le MGCS, char de bataille commun lancé lui aussi en 2017, a suivi le même chemin. Au Conseil franco-allemand de défense réuni le 17 juillet 2026 à Brühl, les deux gouvernements ont ramené leur coopération au seul « combat collaboratif », c’est-à-dire à la mise en réseau des engins existants, renonçant à concevoir ensemble un nouveau char.
Un accord bilatéral confirmé le 22 juin 2026 par l’Élysée et la chancellerie a en revanche porté l’Allemagne à 40 % du capital de KNDS, l’entreprise née de la fusion du français Nexter et de l’allemand Krauss-Maffei Wegmann, à parité avec l’État français ; les 20 % restants ont été introduits en Bourse à Paris et Francfort début juillet. La commission du budget du Bundestag a validé l’opération le 26 juin pour 7,2 milliards d’euros. Paris et Berlin ont invoqué « un contrôle conjoint » et la volonté de « consolider la base industrielle et technologique de défense européenne ».
Berlin est ainsi devenu actionnaire à parité du constructeur du char Leclerc au moment même où les deux capitales renonçaient à en concevoir le successeur ensemble.
Le nucléaire français entre dans la discussion
Des forces allemandes ont participé en juillet 2026 à un exercice de dissuasion nucléaire français. C’était la première fois. Friedrich Merz a évoqué à cette occasion un changement de doctrine possible à terme, sans en préciser le contenu ni l’échéance.
Emmanuel Macron a posé la limite dans la foulée. Un tel rapprochement ne signifie « en aucun cas un cofinancement du nucléaire français ». Au sommet de Brühl et Nörvenich du 17 juillet 2026, le président a présenté cette ouverture comme un moyen de « créer plus d’incertitude chez nos adversaires », en rendant moins lisible pour Moscou l’identité de celui qui riposterait.
La France consacre 6,1 milliards d’euros à ses forces nucléaires pour la seule année 2026, selon l’Assemblée nationale. C’est ce qui la distingue encore de son voisin, et ce qui ampute chaque année son budget conventionnel.
Menace pour Paris ou réponse à Moscou ?
Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l’Europe, a parlé d’« un moment grave en Europe » après l’annonce des résultats de Saxe-Anhalt. L’ancien Premier ministre Gabriel Attal y a vu un « signal d’alarme » sur les limites d’une stratégie fondée sur le seul refus de toute alliance avec l’extrême droite.
Jean-Luc Mélenchon a porté la critique sur le réarmement lui-même. « Le projet militaire allemand de créer la première armée conventionnelle d’Europe est inacceptable pour la France », a déclaré le fondateur de La France insoumise, qui l’attribue à « l’aveuglement des politiques européennes centristes ».
L’IISS mesure une progression qui dépasse le seul cas allemand. L’Europe représente aujourd’hui plus de 21 % des dépenses militaires mondiales, contre 17 % en 2022, et l’Allemagne en porte la plus grande part. Merz a construit son argumentaire sur la menace russe en Europe de l’Est et sur l’éventualité d’un retrait américain, non sur une ambition de domination du continent.
Des analystes de la presse spécialisée de défense y lisent malgré tout un désaccord entre Paris et Berlin sur « l’avenir géopolitique de l’Europe », qui déborde les querelles industrielles du SCAF et du MGCS.
Plusieurs médias allemands décrivent l’AfD comme antimigrante, russophile et favorable à Donald Trump. Le parti tient depuis 2022 un discours ambigu sur le soutien à l’Ukraine et sur l’organisation de la sécurité européenne mise en place après l’invasion russe. Son arrivée aux responsabilités fédérales rouvrirait l’accord CDU-SPD sur lequel repose le financement du réarmement.
Ce que Paris attend du vote du Bundestag
Deux scrutins régionaux se tiennent le 20 septembre 2026, à Berlin et en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. Wolfgang Schroeder, politologue à l’université de Cassel, a indiqué que les critiques internes à la CDU contre Merz allaient s’intensifier, sans conduire à une éviction rapide du chancelier, faute de « successeur crédible ».
Friedrich Merz devait s’exprimer devant la presse ce lundi 7 septembre, à l’issue d’une réunion de son parti consacrée à la défaite. Avant le scrutin, il avait déclaré qu’une victoire de l’AfD causerait des « dommages considérables » à la Saxe-Anhalt : « Il est pour moi très difficile d’imaginer des investisseurs internationaux acceptant de participer à une cérémonie d’inauguration aux côtés d’un ministre-président de l’AfD. » Plusieurs milliers de personnes ont manifesté dimanche soir à Berlin, Francfort et Hambourg pour réclamer l’interdiction du parti.
Le budget 2027 revient devant les députés allemands d’ici à décembre. Sans leur vote, les 130,1 milliards d’euros approuvés en conseil des ministres le 6 juillet restent une intention, et le décrochage décrit par le général Mandon ne se produit pas au rythme annoncé.
Le calendrier français court en parallèle. La révision de la loi de programmation militaire, dont l’examen a donné lieu à l’audition du 13 mai, fixera le montant que Paris opposera aux 183,7 milliards d’euros inscrits par Berlin pour 2030.


