Services publics : les contractuels, nouveaux piliers (précaires) de l’État

Ils font tourner écoles, mairies et hôpitaux sans être fonctionnaires. Les contractuels de la fonction publique paient cette flexibilité en CDD et en salaire.

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L’État a grossi en 2024, et uniquement par le contrat. Au 31 décembre, la fonction publique employait 5,85 millions d’agents dans ses trois versants (l’État, les collectivités territoriales, les hôpitaux), soit un emploi sur cinq en France, selon les données de la statistique publique sur l’emploi public. En un an, l’ensemble des employeurs publics a créé 37 000 postes nets, une progression de 0,6 %.

Ce solde, les contractuels l’ont fourni à eux seuls. Ces agents signent un contrat, à durée déterminée ou indéterminée, sans passer de concours et sans bénéficier de la garantie d’emploi des fonctionnaires titulaires, nommés à vie après leur réussite à un concours. Le nombre de contractuels a augmenté de 37 100 en 2024 (+2,7 %). Dans le même temps, celui des titulaires reculait de 5 600 (-0,1 %), tandis que les militaires (+0,6 %) et les agents relevant d’autres statuts (+1 %) compensaient tout juste ce repli. Sans les recrues sous contrat, l’emploi public aurait donc stagné en 2024.

Leur poids a changé d’échelle. Fin 2024, les 1,41 million de contractuels représentaient 24 % des effectifs, face à 3,75 millions de titulaires (64 %), aux militaires (5 %) et à divers autres statuts (7 %). Les titulaires restent majoritaires, et de loin, mais leur effectif n’augmente plus.

Les recrutements de l’année accentuent cette bascule. Sur les 517 100 personnes entrées en 2024 dans la fonction publique civile (hors militaires), 393 300 ont été embauchées sous contrat, soit 76 %. Les titulaires n’ont représenté que 14 % des arrivées. Pour un fonctionnaire entré dans l’administration, plus de cinq contractuels ont été recrutés.

Rapportée aux effectifs de chaque population, l’écart devient vertigineux. Le taux d’entrée, la part de nouveaux venus dans l’effectif d’une année, atteint 28,3 % chez les contractuels, contre 1,9 % chez les titulaires : les employeurs publics recrutent quinze fois plus intensément sous contrat que par concours. Ce dernier, longtemps voie royale d’accès aux emplois publics, ne fait plus entrer qu’un nouvel agent sur sept dans l’administration.

AESH, voirie, soins : les bastions du contrat

L’État est le versant où le contrat progresse le plus vite. Il employait 598 000 contractuels fin 2024, soit 23 % de ses effectifs civils et militaires, en hausse de 3,6 % en un an. Le ministère de l’éducation nationale a fourni plus d’un tiers de cette hausse avec ses 7 500 accompagnants d’élèves en situation de handicap (AESH) supplémentaires. Or tous les postes d’AESH relèvent du régime contractuel. En développant la scolarisation des élèves handicapés en classe ordinaire, l’État a créé un métier entier placé d’emblée hors du statut de fonctionnaire.

Les collectivités territoriales vont plus loin encore. Communes, départements, régions et intercommunalités (les regroupements de communes) comptaient 538 900 contractuels fin 2024, soit 27 % de leurs agents, la part la plus élevée des trois versants. Leur nombre a crû de 2,8 % en un an. Les mairies et les intercommunalités ont d’abord recruté dans la filière technique (+7 100), celle des agents de voirie, d’entretien ou de restauration scolaire, puis dans les services administratifs (+4 900).

Les hôpitaux publics, enfin, emploient 270 800 contractuels, 22 % de leurs effectifs, un nombre en hausse de 0,8 % sur un an. Accompagner des élèves, entretenir les rues, nourrir les enfants à la cantine, soigner : aucun de ces besoins ne s’éteint à la fin de l’année. Les employeurs publics y répondent pourtant le plus souvent par des contrats à durée déterminée (CDD).

Une rotation sept fois plus rapide

Ces CDD servent à ajuster les équipes en continu. En 2024, le taux de sortie des contractuels a atteint 18,8 %, contre 4,7 % pour les titulaires. Combiné au taux d’entrée, il donne un taux de rotation de 23,6 % chez les contractuels, contre 3,3 % chez les fonctionnaires : les effectifs sous contrat se renouvellent sept fois plus vite. Les contractuels ont représenté 54 % des départs de la fonction publique civile, soit 261 200 personnes, contre 36 % pour les titulaires.

Au total, 67 % des contractuels de la fonction publique travaillent en CDD. Les collectivités territoriales y recourent le plus : 84 % de leurs contractuels sont dans ce cas, et 86 % de leurs contractuelles. La proportion descend à 57 % dans les services de l’État et à 55 % à l’hôpital. Le versant qui emploie la plus forte part de contractuels est donc aussi celui qui leur accorde le moins de contrats à durée indéterminée (CDI).

Les missions éphémères se sont multipliées en parallèle. En 2024, 332 100 postes civils ont commencé et pris fin dans la même année, soit 5,3 % de l’ensemble des postes. Neuf sur dix, 307 100 exactement, étaient occupés par des contractuels. Leur volume a augmenté de 41 % depuis 2016.

Les plus jeunes encaissent l’essentiel de ces allers-retours. La moitié des contractuels qui quittent définitivement la fonction publique civile ont moins de 33 ans, et 93 % de ces jeunes sortants étaient en CDD. L’État et les collectivités ajustent ainsi leurs effectifs comme le ferait une entreprise privée, en laissant arriver à échéance des contrats courts signés surtout par des moins de 33 ans.

1 542 euros, le plancher des contractuels

Moins de 1 542 euros nets par mois : c’est ce que perçoivent les 10 % de contractuels les moins bien payés, en équivalent temps plein (EQTP), c’est-à-dire ramené à un poste occupé toute l’année à temps complet. Chez les fonctionnaires de catégorie C, la moins qualifiée des trois catégories, celle des emplois d’exécution, le seuil équivalent s’établit à 1 727 euros, soit 185 euros de plus. Le bas de l’échelle des contractuels se situe donc sous le bas de l’échelle des titulaires les plus modestes.

En moyenne, toutes catégories confondues, l’écart atteint 606 euros. Un fonctionnaire titulaire a perçu 2 812 euros nets par mois en EQTP en 2024, un contractuel 2 206 euros, soit 21,5 % de moins. La moitié des contractuels gagne moins de 1 960 euros. Les collectivités territoriales paient le moins : 2 120 euros en moyenne pour leurs contractuels, contre 2 194 euros à l’hôpital et 2 286 euros dans les services de l’État.

Ces montants supposent un temps plein, que beaucoup de contractuels n’ont pas. En 2025, 28 % d’entre eux travaillaient à temps partiel, contre 15 % des titulaires. La proportion grimpe à 34 % chez les contractuelles, contre 20 % chez les femmes fonctionnaires et 17 % chez les hommes contractuels. Dans les collectivités, 30 % des agents non titulaires sont concernés. Sur la fiche de paie, l’écart effectivement versé dépasse donc celui calculé en équivalent temps plein, et ce sont d’abord des femmes qui le subissent.

Une partie de ce temps partiel est subie. Dans l’ensemble de la fonction publique, titulaires et contractuels confondus, 21 % des agents à temps partiel déclarent vouloir travailler davantage et être disponibles pour le faire. Ils sont 27 % dans les collectivités.

Revalorisations : 0,6 point de retard

L’inflation a élargi l’écart. En 2024, le salaire net moyen des contractuels a progressé de 3,5 % en euros courants, c’est-à-dire avant prise en compte de la hausse des prix, celui des fonctionnaires de 4,1 %.

Ce retard découle des règles de rémunération. Les fonctionnaires sont payés selon une grille indiciaire : chaque hausse du point d’indice, la valeur de référence fixée par le gouvernement, relève mécaniquement leur traitement, c’est-à-dire leur salaire de base. Une partie des contractuels n’est pas rémunérée sur cette base et ne profite donc d’aucune revalorisation automatique. Leur accès aux primes, qui complètent ce traitement, est en outre plus restreint.

Le gouvernement n’a pas reconduit en 2024 deux aides versées l’année précédente : la prime de pouvoir d’achat exceptionnelle (PPAE) et la garantie individuelle du pouvoir d’achat (Gipa), réservée aux agents dont le traitement avait progressé moins vite que les prix sur quatre ans. Leur arrêt a pénalisé en premier les agents les moins payés, ceux-là mêmes qui échappent au mécanisme du point d’indice.

Le résultat se lit dans les parcours individuels. Parmi les contractuels restés chez le même employeur en 2023 et en 2024, 36 % ont vu leur salaire augmenter moins vite que les prix. Pour 21 %, la rémunération a baissé, avant même la prise en compte de l’inflation. À chaque mesure générale dont ils sont exclus, l’écart avec les titulaires se creuse d’un cran.

Seniors sous contrat, départ à 64,6 ans

Ce décrochage accompagne aussi des fins de carrière. En 2024, 353 000 contractuels avaient 50 ans ou plus, soit un quart des effectifs sous contrat, et leur nombre a augmenté de 5,2 % en un an. Parmi eux, 69 % sont des femmes. Les services de l’État en emploient 161 000 (27 % de leurs contractuels, dont 71 % de femmes), les collectivités 139 000 (26 %, dont 64 % de femmes), les hôpitaux 53 000 (dont 76 % de femmes).

Leurs métiers montrent comment cette précarité s’est installée. En 2011, les AESH représentaient 5 % des contractuels seniors de l’État. Ils en forment plus de 30 % en 2024 : les accompagnants recrutés en nombre ces dernières années vieillissent sous contrat. Dans les mairies et les départements, 47 % des contractuels de 50 ans et plus travaillent dans la filière technique, à l’entretien, à la voirie ou à la restauration scolaire, contre 38 % en 2011. À l’hôpital, les filières soignante et ouvrière concentrent à elles seules les trois quarts de la hausse des contractuels seniors.

Cet écart de statut se prolonge jusqu’à la retraite. Les fonctionnaires sont partis en moyenne à 62,3 ans en 2025, notamment grâce aux départs anticipés ouverts pour pénibilité ou pour carrière longue. Les contractuels partent à 64,6 ans en moyenne, selon l’Ircantec, la caisse de retraite complémentaire des agents non titulaires. Parmi les contractuels de 50 ans et plus, 27 % ont déjà franchi le cap des 60 ans, contre 22 % chez les fonctionnaires titulaires.



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