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Appelons-le Karim. Quarante-six ans, cariste dans un entrepôt de la Marne. Son dos a lâché à la mi-octobre, et le moral a suivi. Son médecin l’arrête, et l’Assurance maladie reconnaît une affection de longue durée « non exonérante ». C’est la catégorie des maux trop banals pour être remboursés à 100 %, mais trop tenaces pour guérir en quelques semaines. Les dépressions légères en représentent un tiers et les troubles musculosquelettiques presque autant, sur quelque 400 000 arrêts recensés en une seule année.
Il y a un mois encore, Karim aurait pu être indemnisé jusqu’à trois ans. Depuis le 15 octobre, ce sera un an, pas un jour de plus.
Rien n’a changé dans sa colonne vertébrale. Seul le calendrier a changé. Un salarié déjà arrêté depuis plus de six mois à la mi-octobre conserve l’ancien régime. Celui qui en était à cinq mois bascule dans le nouveau. Même pathologie, même douleur, et un calendrier pour seul arbitre. Voilà la justice sociale version 2026 : celle du tampon.
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L’addition, ligne à ligne
Prise isolément, aucune de ces mesures ne fait scandale. C’est tout leur talent.
Le plafond annuel des franchises médicales et des participations forfaitaires est passé de 100 à 140 euros par assuré au 1er octobre. Quarante euros, dira-t-on. Quarante euros pour qui compte déjà ses boîtes de médicaments.
Au 1er janvier, en vertu de quatre décrets publiés le 22 août, la Sécurité sociale remboursera moins les soins dentaires, les dispositifs médicaux, certains médicaments et les transports sanitaires. La différence basculera vers les mutuelles : 1,2 milliard d’euros selon l’estimation officielle, 1,5 milliard selon la Mutualité française.
Le budget voulait aussi reconduire la taxe « exceptionnelle » de 2,05 % sur les cotisations santé. Une exception qui se prolonge est une règle qui n’ose pas dire son nom. Et chacun sait qui la paie au bout de la chaîne : l’adhérent, à l’échéance de janvier.
L’État ne met pas la main dans la poche des malades. Il laisse d’autres le faire à sa place. C’est l’austérité par ricochet, la plus confortable qui soit, parce qu’elle ne laisse pas d’empreintes.
Le débat arrive après les décisions
Le plus troublant n’est pas ce qu’on retire, c’est la manière.
Le budget de la Sécurité sociale entre ce mardi dans l’hémicycle, après avoir été rejeté en commission. Les députés vont débattre, amender, voter. Mais une large part de ce qu’ils ont sous les yeux est déjà actée :
- les transferts vers les mutuelles, par décrets publiés le 22 août ;
- les franchises, par un décret paru le 12 septembre ;
- les arrêts longs, par un décret du 16 septembre.
Le Parlement fixera le montant de l’enveloppe. Une partie de ce qu’on met dedans a été décidée sans lui.
L’ironie est complète. La seule de ces ponctions soumise au vote, la taxe sur les mutuelles, est aussi celle que les onze groupes de l’Assemblée, majorité comprise, veulent supprimer. Ce que les députés peuvent toucher, ils le rejettent. Ce qu’ils rejetteraient, on a pris soin de le mettre hors de leur portée.
Rien d’illégal là-dedans : le gouvernement use de son pouvoir réglementaire. Mais on ne soustrait pas par hasard au débat les mesures qui fâchent. Quand un exécutif sans majorité absolue règle par décret ce qu’il n’est pas sûr de faire voter, il ne gouverne pas : il contourne.
Ceux qui ne descendent pas dans la rue
Pourquoi les malades ? Parce qu’un malade ne fait pas grève. Il ne bloque pas de dépôt, ne défile pas, ou si peu. Il attend.
C’est d’ailleurs ce qu’il fait déjà. Près de trois Français sur quatre déclarent avoir renoncé à au moins un soin en cinq ans, et quatre sur dix de ceux qui renoncent invoquent l’argent. Chaque hausse de franchise allonge cette file invisible. Une consultation repoussée devient un traitement interrompu, puis une complication, puis un passage aux urgences. L’économie de janvier devient la dépense de juin, en plus cher.
Le gouvernement le sait, et il serre la vis là où elle fait le plus mal. L’enveloppe de la médecine de ville progressera d’à peine 1 % selon le gouvernement, et de 0,77 % seulement si on la rapporte à l’objectif rectifié de 2026. Dans les deux cas, c’est moins que l’inflation de 1,8 % prévue par le gouvernement lui-même pour 2027. Autrement dit, elle recule en euros constants. C’est pourtant cette médecine de proximité qui évite aux malades d’aller engorger l’hôpital.
Les bons chiffres, la mauvaise victime
Soyons justes : le trou existe. Sans mesures nouvelles, le déficit de la Sécurité sociale atteindrait 22,6 milliards d’euros l’an prochain, et le gouvernement veut le ramener à 12,7 milliards. Les dépenses de santé progresseraient spontanément de près de 3,5 % par an, quand l’objectif est contenu à 2 %. L’hôpital est relativement épargné, avec une hausse de 3 %. Les arrêts de complaisance existent aussi, et le décret du 16 septembre prévoit d’ailleurs de les sanctionner. Personne de sérieux ne conteste qu’il faille agir.
Mais un diagnostic juste n’excuse pas une mauvaise ordonnance. Le gouvernement a les bons chiffres et la mauvaise victime. La pertinence des actes, le prix des produits de santé, la prévention promise depuis vingt ans : d’autres portes s’offraient à lui. Il a choisi la plus facile à pousser, celle de la chambre du malade.
Le contresens
Le calendrier aggrave la faute. Samedi, entre 550 000 manifestants selon le ministère de l’Intérieur et 800 000 selon les organisateurs ont défilé en France contre la vie chère. Mardi, l’Assemblée ouvre le débat sur un budget qui renchérit la maladie. On cherche une logique, on ne trouve que de la surdité.
Mettez les ordres de grandeur côte à côte. D’un côté, 5,1 milliards d’euros d’économies supplémentaires demandées à la santé. De l’autre, des intérêts de la dette qui atteindraient 91,2 milliards d’euros en 2027 pour l’ensemble des administrations publiques. Ces deux sommes ne se financent pas l’une l’autre, et il serait malhonnête de le prétendre. Mais leur rapprochement dit une hiérarchie. On rabote les malades au centime, pendant que la facture des créanciers enfle par dizaines de milliards, sans qu’aucun responsable ose en faire le cœur de la campagne qui s’ouvre.
Une société se juge moins à ce qu’elle dépense qu’à ce qu’elle protège quand il faut couper. La France, cet automne, a fait son choix : elle coupe d’abord là où ça saigne déjà.


