Docteurs juniors : la rémunération qui fâche

Docteurs juniors en cabinet : ce que l'État promet aux déserts médicaux, et ce que dénoncent les internes de médecine générale.

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En Haute-Garonne, 58 internes de médecine générale s’apprêtent à soigner des patients sous un statut nouveau pour eux, celui de « docteur junior ». En zone d’intervention prioritaire, la plus déficitaire en médecins, chacun touchera une prime de 1 000 euros bruts par mois, et le médecin qui l’encadre sera payé en partie selon l’activité de son élève. Le gouvernement compte sur cette quatrième année d’internat, imposée en 2022 malgré les grèves, pour renforcer l’offre de soins là où les généralistes manquent. Le syndicat des internes de médecine générale, l’Isnar-IMG, y voyait encore en mai un « chaos annoncé ».

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Ils devaient être 3 700. Le 14 octobre, le ministère de la santé annonçait « plus de 3 000 » docteurs juniors de médecine générale pour le lancement, le lundi 2 novembre, de la quatrième année d’internat, la formation pratique qui suit les six premières années d’études. Ces internes consulteront en autonomie dans un cabinet de ville, sous la supervision d’un médecin libéral, leur maître de stage. Une seconde vague d’environ 500 internes est prévue en mai 2027. Le compte de novembre laisse donc un écart d’environ 700 internes avec la cible que l’exécutif répète depuis le vote de la réforme ; en ajoutant la vague du printemps, l’écart se réduit à quelque 200.

Le Collège national des généralistes enseignants (CNGE), qui réunit les enseignants de médecine générale des facultés, aboutit à un chiffre plus bas. Selon ses données, publiées par le site professionnel Egora à la mi-octobre, 2 682 internes commenceront leur quatrième année en novembre, dont 114 dans le cadre d’un « inter-CHU », un stage effectué dans un autre centre hospitalier universitaire (CHU) que celui de leur région. Sur toute l’année universitaire, le CNGE attend 3 273 docteurs juniors. Egora relève aussi qu’environ 360 internes suivent un parcours décalé, sans que les chiffres communiqués disent quand ils entameront cette dernière année.

Le CNGE n’a pas détaillé les causes de ces reports. Le Pr Olivier Saint-Lary, qui s’exprimait en son nom, assure que la crainte des difficultés de la nouvelle année les motive rarement.

Au-delà des effectifs, le ministère met en avant leur destination. Selon lui, 80 % des docteurs juniors exerceront dans des territoires « caractérisés par des difficultés d’accès aux soins ». Ce périmètre additionne trois zonages : les zones d’intervention prioritaire (ZIP), où l’offre de soins est la plus déficitaire et où les aides à l’installation sont les plus fortes, les zones d’action complémentaire (ZAC), un cran en dessous, et les quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV), délimités selon le revenu de leurs habitants.

L’agence régionale de santé (ARS) d’Occitanie, qui affecte 241 docteurs juniors dans les treize départements de la région, retient une autre mesure. Elle annonce que « plus de 40 % » d’entre eux exerceront dans des zones prioritaires, là où les besoins de soins sont les plus importants. Les deux chiffres portent sur des territoires et des zonages distincts, et une région peut s’écarter de la moyenne nationale.

Selon la carte retenue, le bilan territorial de la réforme changera pourtant de visage. Le ministère range dans ses 80 % un cabinet de quartier prioritaire au cœur d’une métropole, au même titre qu’un cabinet isolé en zone rurale. Il n’a pas publié la répartition de ce pourcentage entre ZIP, ZAC et QPV, la seule donnée qui dirait combien de docteurs juniors exercent là où les patients attendent le plus.

Un an de cabinet sous supervision

Ce statut allonge une formation jusqu’ici plus courte. Un interne de médecine générale l’achevait en trois ans ; la réforme votée en 2022 porte à quatre années le diplôme d’études spécialisées (DES) de médecine générale, le diplôme qui conclut l’internat. La dernière, dite « phase de consolidation », se déroule sous le statut de docteur junior, que les internes des autres spécialités connaissent depuis 2020. Une instruction interministérielle du 21 mai 2026 en a fixé les modalités.

Le docteur junior effectue deux stages de six mois, en priorité dans un cabinet de médecine générale, une maison de santé ou un centre de santé. Son maître de stage doit être agréé par la faculté pour former des internes. Les affectations passent par SIIMOP, la plateforme nationale qui apparie les vœux des internes et les terrains de stage ; compte tenu du nombre d’internes, les organisateurs ont ajouté un tour d’affectation, soit quatre au total, selon le magazine L’Étudiant.

Ce changement de terrain modifie la question de la responsabilité. Dans les autres spécialités, l’hôpital porte la responsabilité des actes de ses docteurs juniors. En cabinet, elle incombera au seul maître de stage, souligne l’Isnar-IMG, qui en a fait l’un de ses griefs. Chaque médecin qui accueille un docteur junior engage ainsi sa propre responsabilité sur les consultations de son élève.

Haute-Garonne, 58 docteurs juniors

Les médecins qui acceptent cette responsabilité dessinent la carte des affectations, que les agences régionales de santé ont publiée ces dernières semaines. L’ARS d’Occitanie annonce 58 docteurs juniors en Haute-Garonne, 35 dans le Gard et 26 dans l’Hérault. En Normandie, l’ARS et les universités de Caen et de Rouen ont arrêté dès juin la liste des maîtres de stage qui accueilleront 168 docteurs juniors : 78 dans la subdivision de Caen, le territoire universitaire de rattachement des internes, et 90 dans celle de Rouen. Les Pays de la Loire en recevront 186, dont 33 en Maine-et-Loire, selon le site d’information angevin My Angers.

Ces listes régionales ne concordent pas toujours. Le 28 octobre, l’hebdomadaire La Semaine des Pyrénées relevait que la liste départementale diffusée pour l’Occitanie totalisait 225 docteurs juniors, et non 241, et omettait le Tarn-et-Garonne.

Près d’un quart des docteurs juniors de la région exerceront en Haute-Garonne, siège du CHU de Toulouse et de la faculté qui agrée les maîtres de stage de la subdivision. Dans la région qui annonce plus de 40 % de docteurs juniors en zones prioritaires, le département le mieux pourvu est donc celui de la métropole universitaire. Encore faut-il que ces maîtres de stage acceptent les conditions financières de l’accueil.

La rémunération, point de friction

Le docteur junior reste un interne salarié de son CHU de rattachement, a confirmé le ministère de la santé le 14 octobre. Sa rémunération de base atteint 2 792 euros bruts par mois, selon le décompte publié par L’Étudiant en septembre 2025 : 2 375 euros de traitement et une prime d’autonomie supervisée de 417 euros. Les textes y ajoutent une prime forfaitaire conditionnée à l’activité, versée chaque semestre, et une indemnité de 1 000 euros bruts par mois pour un stage en ZIP.

L’Assurance-maladie paie le maître de stage. Celui-ci perçoit 600 euros bruts d’honoraires pédagogiques par mois et par étudiant. Un document de la direction générale de l’offre de soins (DGOS), l’administration du ministère chargée des hôpitaux et des soignants, dévoilé en décembre 2025 par la Fédération des médecins de France (FMF), un syndicat de libéraux, précisait qu’il toucherait aussi les tickets modérateurs, la part des consultations restant à la charge des patients, issus de l’activité du docteur junior, ainsi qu’une prime de 800 euros bruts par mois en zone fragile.

Une partie du revenu du maître de stage suit donc le nombre de consultations de son élève. Egora rapportait en décembre l’inquiétude née d’une simulation du ministère : les docteurs juniors devraient multiplier les consultations pour que leurs maîtres de stage rentrent dans leurs frais. « C’est possible qu’ils accueillent à perte », alertait alors la présidente de l’Isnar-IMG, Atika Bokhari, qui redoutait le désengagement d’une partie des maîtres de stage.

Les internes défendaient un autre modèle. Selon une enquête de l’Isnar-IMG de juillet 2025, 89,4 % d’entre eux rejetaient la prime à l’activité et lui préféraient la rétrocession d’honoraires : le docteur junior facture ses actes et en reverse une part au cabinet, comme un remplaçant. Le syndicat a jugé la rémunération retenue « anti-pédagogique, inégalitaire et salariale ».

Pour un cabinet, chaque consultation du docteur junior entre désormais dans le calcul économique de l’accueil. Les internes redoutent qu’une année conçue pour apprendre se mesure au nombre d’actes.

15 000 maîtres de stage pour 3 000 internes

Les maîtres de stage ont pourtant afflué. La filière de médecine générale en revendiquait plus de 15 000 en 2026, une « dynamique historique », selon Le Quotidien du médecin, journal professionnel. Début septembre, le même journal estimait leur rémunération garantie et les terrains de stage presque tous pourvus.

Ces 15 000 médecins encadrent aussi les internes de première, deuxième et troisième année. Or, pour ces internes-là, la recherche de maîtres de stage était déjà « compliquée », prévenait Atika Bokhari en 2025. Le chiffre national englobe donc des besoins qui se superposent dans les mêmes cabinets.

La tension se joue au niveau local. En septembre, Caroline Barichon, pour l’Isnar-IMG, jugeait la situation « préoccupante dans certains territoires ». Un département qui manque de généralistes manque aussi, mécaniquement, de généralistes pour encadrer des docteurs juniors.

Après trois ans de bras de fer

La réforme démarre sans l’adhésion des internes. Le gouvernement l’a fait adopter à l’automne 2022 dans la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2023, par l’article 49.3 de la Constitution, sans vote. Les internes ont fait grève ; l’Association nationale des étudiants en médecine de France (Anemf) dénonçait une année d’« exploitation supplémentaire ».

Les textes sur la rémunération n’ont paru que le 28 août 2025, quatorze mois avant la rentrée. En janvier 2026, l’Isnar-IMG a quitté les concertations avec le ministère, selon la FMF, qui en était elle-même sortie deux mois plus tôt pour ne pas, écrivait-elle, « servir de caution ».

Le 5 mai, à six mois de l’échéance, le syndicat des internes dénonçait encore un « chaos annoncé » : la plateforme d’affectation devait ouvrir un mois plus tard et les textes d’application restaient en attente. L’instruction interministérielle a paru seize jours après. L’Isnar-IMG demandait un report ; le gouvernement a maintenu la date du 2 novembre.

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Cinquante millions de consultations en jeu

Le gouvernement a lui-même fixé la barre. Présentant au printemps 2025 son pacte de lutte contre les déserts médicaux, le premier ministre d’alors, François Bayrou, chiffrait à « jusqu’à 50 millions » par an les consultations supplémentaires dans les zones sous-dotées. Ce total additionnait plusieurs mesures : la mobilisation des docteurs juniors, une mission de solidarité imposée aux médecins, la simplification administrative et l’élargissement des compétences d’autres soignants.

L’Isnar-IMG conteste le principe du calcul. Selon le syndicat, les docteurs juniors auraient de toute façon assuré ces consultations à la fin de leur internat, en remplaçant des médecins ou en s’installant. Dans cette logique, l’année supplémentaire avance leur activité dans le temps sans l’augmenter.

Les premiers indicateurs ne tranchent pas. Au 30 juin 2026, la patientèle moyenne d’un généraliste au titre de médecin traitant restait stable depuis deux ans, à 1 048 patients, selon les données reprises par le site d’information médicale Medscape, alors que les premières installations avaient progressé de 23 % en un an. Ces chiffres précèdent l’arrivée des docteurs juniors, dont l’effet ne pourra se mesurer qu’au fil de l’année.

Le ministère attend une seconde vague de docteurs juniors en mai 2027. D’ici là, le gouvernement doit présenter, en novembre, un bilan des réformes des formations de santé engagées depuis 2017.



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