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Prenons deux bacheliers de la région parisienne, admis la même année en première année de médecine. Mêmes notes, même vocation, même amphithéâtre. Le premier s’est inscrit dans une prépa privée, une officine qui vend des cours et des examens blancs en parallèle de la faculté. Le second se contente du tutorat, un soutien organisé par des étudiants plus avancés, pour quelques dizaines d’euros. Selon l’Association nationale des étudiants en médecine de France (ANEMF), les frais d’études du premier, hors loyer et vie courante, atteignent 8 016 euros, contre 193 euros pour le second. Un rapport de 1 à 40. Entre ces deux montants, il y a toute l’hypocrisie d’un système qui prétend sélectionner sur le mérite.
Une promesse enterrée
Jusqu’en 2020, l’entrée en médecine passait par une première année unique, la PACES, qui se terminait par un concours impitoyable. La réforme l’a remplacée par deux voies. Le PASS est une année centrée sur la santé. La LAS est une licence classique, en droit, en biologie ou en psychologie par exemple, assortie de quelques cours de santé. Objectif affiché : ouvrir la médecine à des profils plus variés.
C’est raté. Le verdict ne vient ni d’un syndicat étudiant ni d’un pamphlétaire, mais de la Cour des comptes, chargée de contrôler l’usage de l’argent public. Dans son rapport de décembre 2024, elle intitule l’un des chapitres : « la diversification des profils : un constat d’échec ».
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Il y a pire. Les deux voies ne se valent pas. Selon les derniers chiffres du ministère, un bachelier inscrit en PASS a près de 1,7 fois plus de chances qu’un étudiant de LAS de passer en deuxième année de médecine dès la fin de sa première année. L’écart se réduit, mais il reste. Les familles l’ont compris : le PASS est la voie royale, et y réussir devient un enjeu stratégique. C’est sur ce terrain que prospèrent les prépas privées.
L’opacité, fonds de commerce des prépas
L’État leur a offert un argument de vente imparable : la complexité. Le ministre de l’Enseignement supérieur l’a reconnu lui-même : un lycéen d’Île-de-France doit choisir entre une centaine de parcours différents sur Parcoursup, la plateforme nationale d’admission. Face à ce labyrinthe, les familles qui le peuvent achètent un guide. Les autres improvisent.
La prépa est devenue le principal poste de dépense de la première année. En moyenne nationale, un étudiant qui y a recours débourse 6 579 euros pour ses seuls frais de préparation. Un marché aussi lucratif et aussi peu encadré attire aussi les escrocs. Cas extrême, mais révélateur : en avril 2025, le fondateur de la prépa fantôme Hippocrate a été condamné à quatre ans de prison, dont un ferme. Il avait encaissé environ 400 000 euros auprès de 150 à 200 candidats, pour une formation qui n’a jamais existé.
L’ANEMF dénonçait dès 2017 la transformation des inégalités sociales en inégalités de réussite. Le diagnostic a presque dix ans. Seule la facture a changé.
Payer pour travailler
L’inégalité ne s’arrête pas à la première année. Elle se paie jusqu’à l’internat, la période de spécialisation qui suit la sixième année. En quatrième année, l’ANEMF estime à près de 6 000 euros les dépenses de rentrée d’un étudiant non boursier qui vit seul (frais d’inscription, cotisation de sécurité sociale, manuels de préparation au concours, complémentaire santé, assurance et frais d’agence pour le logement, puis loyer, repas et transports du premier mois). Les manuels pèsent à eux seuls plus de 1 500 euros. Une prépa privée coûte en plus 6 300 euros. Or c’est ce concours qui décide de la spécialité et de la ville où chacun fera son internat, donc d’une carrière entière.
À partir de la quatrième année, les étudiants deviennent « externes » : ils passent une partie de leur semaine à l’hôpital, auprès des patients. Leur rémunération reste symbolique, à peine plus de 200 euros net par mois selon l’ANEMF. Il leur faut plus de deux ans de ce salaire pour financer une seule rentrée. Un stagiaire en entreprise touche au minimum 4,50 euros de l’heure depuis janvier, mais les étudiants en médecine n’y ont pas droit. L’hôpital public fait donc tourner ses services avec des étudiants qui financent eux-mêmes leur formation.
Les conséquences étaient déjà visibles il y a trois ans. En 2023, plus de quatre étudiants de quatrième à sixième année sur dix avaient déjà envisagé d’abandonner leurs études pour des raisons financières, contre moins d’un sur quatre en 2019. Depuis, les coûts ont encore augmenté. Dans un pays où, selon le ministère de la Santé, 6,3 millions de personnes n’ont pas de médecin traitant, on laisse des étudiants renoncer à la médecine parce qu’ils ne peuvent plus payer leur loyer.
L’exil, seconde chance à crédit
Pour ceux qui échouent, reste l’étranger. Selon la Cour des comptes, environ un recalé sur dix poursuit des études de santé hors de France. En 2024, Le Quotidien du médecin comptait plus de 5 000 étudiants français en médecine à l’étranger, dont plus de 2 600 en Roumanie. Dans certaines facultés privées étrangères, une année peut coûter jusqu’à 14 000 euros, sans compter le logement et les allers-retours. Cette seconde chance n’est pas offerte à tous. Elle s’achète.
Combien d’enfants d’ouvriers deviennent médecins aujourd’hui ? Personne ne semble pouvoir le dire. Les derniers chiffres solides, publiés il y a plus de dix ans par la DREES, le service statistique du ministère de la Santé, montraient qu’environ quatre étudiants de première année sur dix étaient des enfants de cadres, et qu’un enfant de cadre avait 2,5 fois plus de chances qu’un enfant d’ouvrier d’entrer en médecine. Nous n’avons trouvé aucune statistique publique plus récente. Difficile, dans ces conditions, de savoir si la réforme de 2020 a changé quoi que ce soit.
Le test de 2027
Le gouvernement maintient pour la rentrée 2027 une nouvelle réforme. Le PASS et la LAS disparaîtront au profit d’une voie unique, la « licence portail santé », présentée comme plus simple et plus juste. Prenons-le au mot. Cette réforme devra être jugée sur un seul critère : rendra-t-elle les familles moins dépendantes des prépas privées ? Si elle se contente de changer le nom des formations, elle n’aura changé que l’étiquette du produit vendu.
Les mesures nécessaires sont connues. Financer le tutorat public jusqu’à rendre la prépa privée inutile, et pas seulement facultative. Obliger les prépas à publier leurs vrais taux de réussite. Payer les externes au moins autant qu’un stagiaire en entreprise. Et recommencer à mesurer l’origine sociale des étudiants en santé, pour savoir enfin qui devient médecin. Aucune de ces mesures n’est révolutionnaire. Toutes supposent d’admettre que la sélection par l’argent n’est pas un accident, mais un défaut du système.
Revenons à nos deux bacheliers. Dans dix ans, l’un d’eux vous soignera peut-être. Rien ne garantit que ce sera le plus doué. Mais celui qui avait les moyens de payer aura eu de meilleures cartes en main. La France a supprimé en 2020 le numerus clausus, ce quota national qui limitait strictement le nombre de futurs médecins. Les places restent pourtant comptées. Et pour en obtenir une, il faut désormais pouvoir payer le prix d’entrée.


