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Au CHU de Besançon, le vaccin du professeur Olivier Adotevi réveille les défenses immunitaires de huit malades sur dix, sans avoir encore prouvé qu’il soigne. Pour viser un accès précoce en 2029 contre le glioblastome, la plus agressive des tumeurs du cerveau, son équipe compte sur une banque, le Crédit Agricole, et sur les dons du public. Les géants de l’ARN messager, eux, financent seuls leurs essais, et accumulent aussi des revers : BioNTech en a essuyé deux depuis la fin de l’été.
Deux annonces, à deux jours d’intervalle. Le 20 octobre, à la Maison de la Chimie, à Paris, les chercheurs du CHU de Besançon ont lancé un appel aux dons de 6 millions d’euros. Leur vaccin, UCPVax, issu de la recherche publique, doit franchir l’étape qui décide de l’avenir de tout médicament. « C’est l’étape la plus décisive et la plus coûteuse », a résumé le professeur Olivier Adotevi, immuno-oncologue au CHU et pilote du programme, selon le site Pourquoi Docteur.
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Le 22 octobre, les laboratoires américains Merck et Moderna ont publié les résultats de cette même étape pour leur propre vaccin. L’essai, baptisé INTerpath-001, a porté sur 1 137 patients opérés d’un mélanome, le plus dangereux des cancers de la peau, et exposés à un fort risque de rechute. Le vaccin des deux groupes, l’intismeran, est fabriqué pour chaque malade à partir des mutations de sa propre tumeur, grâce à l’ARN messager, la technologie des vaccins contre le Covid-19. Les patients ont été tirés au sort. Les uns ont reçu le vaccin en plus du pembrolizumab, vendu sous le nom de Keytruda : c’est une immunothérapie, un médicament qui lève les freins du système immunitaire. Les autres ont reçu le pembrolizumab seul.
Selon le communiqué des deux laboratoires, l’ajout du vaccin a réduit de 42 % le risque de rechute ou de décès. Deux ans après le début du traitement, 82 % des patients vaccinés n’avaient pas rechuté, contre 70 % dans l’autre groupe. Dean Li, président des laboratoires de recherche de Merck, y voit « l’une des avancées les plus importantes dans le traitement du mélanome » depuis l’arrivée de l’immunothérapie.
Ces chiffres restent ceux des industriels. La présentation scientifique est prévue le samedi 24 octobre, à Madrid, devant le congrès de la Société européenne d’oncologie médicale (ESMO), et l’article a été accepté par le New England Journal of Medicine. Les laboratoires reconnaissent que les données de survie globale, c’est-à-dire la durée de vie des patients, ne sont pas encore assez mûres pour dire si le vaccin allonge la vie ; ils évoquent une tendance favorable. Publiés en avance après une fuite, les résultats ont paru en deçà de ce que laissait espérer l’essai précédent, et l’action Moderna a nettement reculé, selon le site spécialisé BioSpace.
L’étape que Merck et Moderna viennent de franchir porte un nom : la phase 3. Un médicament en passe trois avant d’être commercialisé. La première vérifie qu’il est toléré, la deuxième cherche des signes d’efficacité. La troisième compare, sur des centaines de malades tirés au sort, ceux qui le reçoivent et ceux qui suivent le traitement habituel. Elle seule démontre un bénéfice et ouvre la voie à une autorisation de mise sur le marché, le feu vert à la commercialisation. Les vaccins contre le cancer y ont presque tous échoué : la Food and Drug Administration (FDA), l’agence américaine du médicament, n’en a autorisé qu’un seul, le Provenge, contre le cancer de la prostate, en 2010.
À cette étape, les deux camps n’avancent pas avec les mêmes armes. Merck et Moderna ont financé seuls un essai de plus de 1 100 patients. L’équipe bisontine prévoit le sien chez environ 250 malades, et sollicite pour le mener des particuliers, des entreprises et des fondations. Le rapport de taille dépasse donc quatre pour un, avant même de compter l’argent.
Les deux équipes visent pourtant la même ligne d’arrivée : devenir l’un des premiers vaccins contre le cancer à prouver son efficacité. Elles s’y rendent par deux routes.
Sur mesure contre prêt à l’emploi
Les géants de l’ARN messager ont choisi la personnalisation. Chaque dose du vaccin de Merck et Moderna est fabriquée pour un seul patient et code jusqu’à 34 cibles propres à sa tumeur. L’entreprise allemande BioNTech, partenaire de Pfizer pour le vaccin contre le Covid-19, suit la même voie avec Genentech, filiale du groupe suisse Roche, contre le cancer du pancréas. En avril 2026, l’équipe du Memorial Sloan Kettering Cancer Center, à New York, a présenté un suivi de six ans : sept des huit patients dont l’organisme avait réagi au vaccin étaient toujours en vie. L’essai ne portait que sur un très petit groupe. Son successeur, IMCODE003, a recruté environ 260 patients, et le registre américain des essais cliniques n’annonce pas sa fin avant décembre 2029.
Besançon a pris le chemin inverse, celui d’un produit identique pour tous. UCPVax vise la télomérase, une enzyme qui donne aux cellules cancéreuses la capacité de se diviser sans fin et que l’on retrouve dans 85 à 90 % des tumeurs. D’où le qualificatif d’« universel » que lui donnent ses concepteurs. Le vaccin contient deux courts fragments de cette enzyme, mêlés à un adjuvant, une substance qui amplifie la réaction de l’organisme.
« Le système immunitaire est comme une armée », explique le professeur Adotevi au site d’information bisontin macommune.info. Les chercheurs ont longtemps tenté de mobiliser les soldats, les lymphocytes T CD8, des globules blancs chargés de tuer les cellules malades. UCPVax s’adresse aux officiers, les lymphocytes T CD4, d’autres globules blancs qui coordonnent l’attaque, entretiennent la mémoire immunitaire et déclenchent la production d’anticorps. Selon le CHU, cette mobilisation réussit chez environ huit patients sur dix.
Cette simplicité est l’argument de Besançon face aux industriels. Le professeur Adotevi décrit un vaccin prêt à l’emploi et peu coûteux à produire, sans que l’équipe ait publié de coût par traitement. Aucune usine ne le fabrique : la pharmacie du CHU de Besançon prépare elle-même les doses.
Sur cette route du vaccin standardisé, Besançon n’est pourtant pas en tête en France. L’entreprise de biotechnologie nantaise OSE Immunotherapeutics teste déjà son vaccin Tedopi en phase 3, auprès de 363 patients atteints d’un cancer du poumon devenu résistant à l’immunothérapie, avec des résultats attendus au premier trimestre 2028.
Besançon à l’épreuve de la méthode
Face aux résultats de Merck et Moderna, l’équipe bisontine avance dix ans d’essais. Lancé en 2010, le programme a injecté sa première dose chez un patient en 2016. Plus de 300 malades l’ont reçu depuis, dans neuf essais, terminés ou en cours, conduits dans plus de vingt hôpitaux français.
Dans le cancer du poumon, le premier essai a porté sur 65 patients pour lesquels les traitements habituels avaient échoué. Trois sur quatre ont réagi au vaccin. Chez eux, la survie médiane, la durée au bout de laquelle la moitié des patients est encore en vie, a atteint 11,6 mois, contre 5,6 mois chez les patients sans réaction. Ces résultats ont été publiés en 2023 dans le Journal of Clinical Oncology.
L’essai consacré au glioblastome, une tumeur du cerveau, a suivi 61 patients entre 2020 et 2024. Tous avaient été opérés, puis traités par radiochimiothérapie, l’association de rayons et de chimiothérapie. Selon les résultats parus dans la revue Neuro-Oncology, la réaction immunitaire est apparue chez 83 % des patients qui recevaient le vaccin seul, et chez 69 % de ceux qui poursuivaient une chimiothérapie. Le CHU, dans sa communication, évoque une réponse chez « la quasi-totalité » des patients, une formule plus favorable que les chiffres publiés. Chez un patient sur deux environ, la défense s’est étendue à d’autres cibles que la télomérase ; leur survie médiane a atteint 19,3 mois, contre 12,8 mois pour les autres. Le CHU indique que huit patients étaient encore en vie plus de deux ans après la fin du traitement.
Les cancers liés au papillomavirus, un virus sexuellement transmissible, ont donné les résultats les plus frappants. Dans l’essai VolATIL, 47 patients atteints de cancers avancés du col de l’utérus, de l’anus ou de la gorge ont reçu le vaccin et une immunothérapie. Chez six d’entre eux, la tumeur a disparu des examens. Ces résultats, revendiqués par l’équipe, n’ont pas encore paru dans une revue scientifique.
Tous ces écarts de survie comparent des patients vaccinés entre eux : ceux qui ont réagi et ceux qui n’ont pas réagi. Or les malades capables de mobiliser leurs défenses partaient peut-être avec de meilleures chances. L’essai de Merck et Moderna compare, lui, des malades vaccinés à des malades qui ne le sont pas, répartis par tirage au sort. UCPVax n’a mené ce type d’essai qu’une fois, dans le cancer du poumon.
Des revers jusque chez BioNTech
Cet essai, Optim-UCPVax, s’est soldé par un échec. Conduit entre 2020 et 2022 chez des patients atteints d’un cancer du poumon métastatique, c’est-à-dire étendu à d’autres organes, il a réparti par tirage au sort quarante-six malades. Les uns ont reçu le vaccin associé au nivolumab, une autre immunothérapie, les autres une chimiothérapie classique. Trois patients vaccinés sur quatre ont développé la réaction immunitaire attendue. Leur survie médiane s’est pourtant établie à 7,1 mois, contre 9,7 mois sous chimiothérapie. L’essai a été arrêté faute d’efficacité, même si sa conception ne prévoyait pas de comparaison statistique entre les deux groupes.
Les géants connaissent les mêmes déconvenues. Le 13 octobre, BioNTech a annoncé que son vaccin BNT113 n’avait pas ralenti la progression de cancers de la tête et du cou liés au papillomavirus, dans un essai de 285 patients. L’étude se poursuit pour mesurer l’effet sur la survie. Fin août, l’entreprise avait déjà arrêté un essai de son vaccin sur mesure dans le cancer colorectal : le comité indépendant chargé de surveiller l’essai avait relevé un déséquilibre de survie entre les groupes. « Ce résultat n’est pas celui que nous avions envisagé », a reconnu Özlem Türeci, cofondatrice et directrice médicale de BioNTech, selon le magazine PharmExec.
Le vaccin norvégien UV1, qui vise la même enzyme qu’UCPVax, a lui aussi échoué dans deux essais, contre le mélanome et contre un cancer de la plèvre, l’enveloppe des poumons. Merck et Moderna, eux, attendent encore leurs données de survie.
Ces échecs ont un point commun. Les chercheurs mesurent la réaction immunitaire dans une prise de sang, alors que seuls l’imagerie et la durée de vie des malades disent si la tumeur recule. BioNTech mène plusieurs essais de front, sur le pancréas, le côlon et la sphère ORL ; leur nombre n’a pas suffi à lui épargner deux échecs en deux mois.
Le glioblastome, terrain de Besançon
Pour tenter sa chance, l’équipe bisontine a choisi un seul terrain : le glioblastome. Wanda Agnello en connaît la violence. Elle a appris fin 2022 qu’elle en était atteinte ; sa tumeur mesurait 5 centimètres sur 5, dans le lobe frontal droit, selon France 3 Bourgogne-Franche-Comté. Opérée, elle est entrée dans l’essai UCPVax. « Les IRM de contrôle, réalisées tous les deux mois, ne montrent aucune récidive », témoigne-t-elle sur le site du programme. Elle préside aujourd’hui Neuro Vie, une association d’aide aux patients atteints de tumeurs cérébrales et à leurs proches.
Son cas reste une exception. Le glioblastome est la plus fréquente et la plus grave des tumeurs qui naissent dans le cerveau : Santé publique France recensait 3 481 nouveaux cas en 2018. Même traités, les malades vivent en médiane quinze à dix-huit mois après le diagnostic, a rappelé le professeur Antoine Carpentier, neuro-oncologue à l’hôpital Saint-Louis, à Paris, et copilote du programme. Seuls 7 % sont en vie cinq ans plus tard.
La biologie de la tumeur sert la stratégie bisontine. Plus de 80 % des glioblastomes portent une anomalie génétique qui active la télomérase, la cible du vaccin. Faute de moyens pour conduire tous les essais de front, l’équipe a donc concentré ses efforts sur un cancer sans traitement efficace, dont presque toutes les cellules exposent la cible qu’elle vise.
La prochaine étape s’appelle MATVAC-1. Retenu en juillet 2026 par l’Institut national du cancer, cet essai doit inclure 98 patients dans quatre hôpitaux : Besançon, Dijon, Marseille et Paris. Il s’adresse aux malades dont la tumeur résiste le mieux à la chimiothérapie. Tous recevront le vaccin en plus de leur traitement, et une partie d’entre eux une immunothérapie en complément.
Viendra ensuite la phase 3, prévue chez environ 250 malades dans une quinzaine d’hôpitaux. L’équipe vise une demande d’accès précoce en 2029, un dispositif qui autorise, avec l’accord des autorités de santé, le traitement de certains malades avant la commercialisation. La demande d’autorisation de mise sur le marché suivrait en 2032. Le programme présente lui-même ces dates comme des objectifs, sous réserve des résultats et de l’évaluation des autorités sanitaires.
1,5 million d’euros d’une banque mécène
Ce calendrier suppose d’abord de trouver l’argent. La collecte lancée le 20 octobre est gérée par le Fonds Phisalix, le fonds de dotation du CHU de Besançon. Selon le CHU, ce mécénat complète les financements publics déjà obtenus auprès de l’Institut national du cancer et du ministère de la santé.
Les dons doivent payer la production du principe actif, la molécule qui donne au vaccin son effet, sans laquelle l’essai ne peut pas démarrer. Ils doivent aussi financer la modernisation de la pharmacie hospitalière qui prépare les doses. Une seconde phase 3, prévue chez environ 200 patients atteints de cancers liés au papillomavirus, attend elle aussi l’issue de la collecte.
Là où Merck et Moderna puisent dans leurs propres comptes, l’équipe bisontine s’appuie sur un mécène. Le groupe Crédit Agricole, premier donateur privé du programme, s’est engagé à hauteur de 1,5 million d’euros, apportés par seize de ses entités. Au 23 octobre, la collecte avait atteint le quart de son objectif.


