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En février, la justice a sanctionné le centre hospitalier universitaire (CHU) de La Réunion pour le temps de travail de ses internes. Dans les services de chirurgie, ces médecins en formation déclarent travailler 75 heures par semaine en moyenne, selon leurs syndicats. Le 2 novembre, 10 260 nouveaux internes rejoindront les hôpitaux. Leurs aînés ferraillent devant les tribunaux pour obtenir que chacune de leurs heures soit comptée.
Sur le papier, la règle est simple. Le décret du 26 février 2015 sur le temps de travail des internes, conforme au droit européen, plafonne leur temps de travail à 48 heures par semaine. Le temps passé en garde compte dans ce plafond, comme les déplacements effectués pendant une astreinte, la période où l’interne reste joignable hors de l’hôpital, trajet compris.
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Le même décret organise pourtant ce temps en demi-journées. Les obligations de service d’un interne se comptent ainsi : huit demi-journées en stage et deux consacrées à la formation chaque semaine. Une demi-journée de récupération lui est due au-delà de huit demi-journées de travail. Aucune de ces unités ne correspond à un nombre d’heures.
Les syndicats d’internes y voient la faille du système. En 2021, quand le ministère de la santé a lancé une enquête qui proposait de décompter le temps de travail en demi-journées, l’Intersyndicale nationale des internes (ISNI) l’accusait de « tord[re] la réalité et s’abrite[r] derrière cette notion de demi-journée » pour échapper au plafond de 48 heures. Le questionnaire ministériel plafonnait d’ailleurs la réponse horaire la plus haute à « plus de 51 heures par semaine », loin des 70 à 80 heures relevées dans certains services, selon Le Quotidien du médecin, journal professionnel.
Le Conseil d’État a tranché le principe en juin 2022. Saisi par l’ISNI et deux syndicats de médecins, il a imposé aux établissements publics de santé de « se doter d’un dispositif fiable, objectif et accessible » pour décompter chaque jour les heures de travail de chaque agent, afin de vérifier le respect du plafond hebdomadaire.
Quatre ans plus tard, les syndicats dénoncent toujours des tableaux de service établis en demi-journées. Faute de décompte horaire, un hôpital ne constate jamais qu’un interne a dépassé 48 heures, et l’interne ne peut pas le prouver. La violation du plafond disparaît des documents mêmes qui organisent le travail.
Les syndicats ont donc porté le combat sur ce terrain du décompte, devant les tribunaux.
Deux CHU, deux décisions
Début février 2026, la justice a sanctionné le CHU de La Réunion pour le temps de travail de ses internes, rapportait le site professionnel Egora. La décision donnait raison aux internes de l’océan Indien, qui dénonçaient des horaires hors du cadre légal.
À Besançon, le tribunal administratif a au contraire débouté l’ISNI, l’Intersyndicale nationale autonome représentative des internes de médecine générale (Isnar-IMG) et la Fédération nationale des syndicats d’internes en pharmacie et biologie médicale (FNSIP-BM). Les trois organisations attaquaient le refus implicite du CHU d’organiser le décompte des heures effectuées par chaque interne, selon Egora.
La même question juridique a ainsi reçu deux réponses opposées. La voie judiciaire reste ouverte aux internes, sans garantir que la règle des 48 heures s’applique d’un hôpital à l’autre.
75 heures en chirurgie
Faute de décompte, les seuls chiffres disponibles viennent des internes eux-mêmes. Selon une enquête déclarative publiée en mars 2024 par quatre syndicats, l’Isnar-IMG, l’ISNI, la FNSIP-BM et le Syndicat national des internes en odontologie (SNIO), et portant sur l’année 2023, un interne travaille en moyenne 59 heures par semaine. Plus de 80 % des internes dépassent le plafond de 48 heures, et 10 % déclarent plus de 80 heures.
Les écarts entre spécialités sont nets. Les internes de médecine générale travaillent en moyenne une cinquantaine d’heures, ceux des spécialités chirurgicales 75 heures. Le ministère de la santé ne publie aucun chiffre qui permette de les comparer à une mesure officielle.
L’enquête détaille aussi le contenu de ces heures. Les internes consacrent 41 % de leur temps de travail à des tâches extra-médicales, administratives notamment, et un sur dix y passe plus de 70 % de son temps. Rapportées aux 59 heures moyennes, ces tâches occupent environ 24 heures par semaine, soit davantage que les 11 heures de dépassement du plafond.
Les heures excédentaires ne servent donc pas d’abord à former l’interne. Les quatre syndicats réclament aussi la fin du travail de 24 heures consécutives.
Burn-out, idées suicidaires, envies d’abandon
Ces semaines pèsent sur la santé des internes. Le 16 février 2026, l’ISNI, l’Association nationale des étudiants en médecine de France (Anemf) et le Syndicat des internes de l’océan Indien ont annoncé le suicide d’un interne de la subdivision, le territoire universitaire de rattachement des internes, deux semaines après la sanction du CHU de La Réunion. Leur communiqué dénonce des « violences systémiques et institutionnelles » et rappelle le temps de travail moyen de 59 heures.
Les syndicats appuient leur alerte sur des enquêtes menées en 2017, 2021 et 2024. La dernière, conduite par l’ISNI, l’Anemf et l’Isnar-IMG auprès des étudiants de la deuxième année à la fin de l’internat, relève 66 % de burn-out chez les externes, les étudiants de quatrième à sixième année, et chez les internes, 21 % d’étudiants ayant eu des idées suicidaires dans l’année, et sept sur dix ayant déjà pensé à arrêter la médecine, selon l’Agence France-Presse.
Les syndicats relient explicitement ces chiffres aux horaires, à l’encadrement et aux violences au travail. Leurs enquêtes, déclaratives, n’isolent pas le poids propre du temps de travail parmi ces causes. Elles placent pourtant la question du décompte au cœur d’une revendication de santé, au-delà du droit du travail.
L’interne, médecin et main-d’œuvre
Le communiqué de février rappelle l’ambivalence du statut. L’interne est un médecin en formation, et une ressource sans laquelle les services hospitaliers ne tournent pas au quotidien : il assure la continuité des soins, les gardes de nuit, les urgences.
La Cour des comptes a compté 39 000 internes en 2025, et pointé dans son rapport du 14 octobre la concentration de leurs stages dans les CHU. Ces établissements organisent donc une large part de leur activité autour de médecins en formation qui travaillent au-delà du plafond légal.
Lors du Ségur de la santé, la négociation salariale conclue avec les soignants en 2020, le gouvernement a revalorisé les émoluments des internes pour qu’ils atteignent le smic horaire en fin d’internat, sur la base de leur temps réglementaire, alors que les syndicats évaluaient déjà leur semaine réelle à 58 heures. À 59 heures, un interne travaille près d’un quart de plus que le temps sur lequel sa rémunération est calibrée, et son taux horaire réel baisse d’autant.
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10 260 nouveaux internes en novembre
Ces conditions attendent une promotion record. Le ministère de la santé a ouvert 10 260 postes d’internes pour 2026, 15 % de plus qu’en 2025, une « progression historique » selon la ministre de la santé, Stéphanie Rist. Dans le même temps, plus de 3 000 internes de médecine générale quittent l’hôpital pour leur quatrième année, effectuée en cabinet sous le statut de docteur junior, en autonomie supervisée par un médecin libéral.
La Cour des comptes recommande de développer les stages hors des CHU, en ville et dans les hôpitaux de proximité. Davantage d’internes peuvent alléger la charge de chacun, ou permettre aux services d’étendre leur activité ; les hôpitaux décideront de l’usage de ces renforts. Les internes de la promotion 2026 prendront leurs fonctions le 2 novembre.


