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Lundi 26 octobre, sur France Inter, Sébastien Chenu, président du groupe Rassemblement national (RN) à l’Assemblée nationale, a menacé de priver la CGT de financements publics si son parti accédait au pouvoir. Le lendemain, l’agence spécialisée AEF rendait compte du bilan 2025 de l’Association de gestion du fonds paritaire national (AGFPN). Cet organisme, géré à parts égales par les syndicats et le patronat, répartit entre eux l’argent du dialogue social, c’est-à-dire des négociations entre représentants des salariés et des employeurs. Il a distribué près de 157 millions d’euros en un an.
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Ce total mêle deux sources d’argent. En 2025, les employeurs privés ont versé 122,5 millions d’euros au fonds, au titre d’une contribution de 0,016 % de leur masse salariale. L’État y a ajouté 34,7 millions, inscrits à son budget. Le contribuable ne finance que ces 34,7 millions ; les entreprises paient le reste, sous la forme d’une charge calculée sur les salaires qu’elles versent.
L’État finance aussi les syndicats par une seconde voie, plus discrète, qui passe par l’impôt sur le revenu de leurs adhérents : un crédit d’impôt sur les cotisations syndicales. Ce crédit constitue une dépense fiscale, une recette à laquelle l’État renonce ou une somme qu’il rembourse. La direction générale des finances publiques (DGFiP) a recensé en novembre 2025 1,3 million de foyers bénéficiaires de ce crédit d’impôt sur leurs revenus de 2024, pour 118 euros en moyenne par foyer.
Multipliés l’un par l’autre, ces deux chiffres donnent, selon notre calcul, environ 150 millions d’euros par an. Les deux sommes s’additionnent : dans les deux cas, l’argent sort des caisses publiques au profit de l’activité syndicale. Le contribuable débourse ainsi de l’ordre de 185 millions d’euros chaque année :
- 34,7 millions au titre de la subvention versée au fonds paritaire ;
- environ 150 millions au titre du crédit d’impôt.
Les syndiqués récupèrent donc, par leur déclaration de revenus, plus de quatre fois ce que l’État verse au fonds paritaire. Sébastien Chenu, lui, parle de subventions.
Le chiffre de 157 millions, repris depuis la publication du bilan de l’AGFPN, mesure le budget d’un fonds alimenté surtout par les entreprises. La dépense du contribuable se calcule sur un autre périmètre, où le crédit d’impôt pèse le plus lourd.
Le crédit d’impôt, premier poste de la facture
L’administration fiscale rembourse 66 % des cotisations syndicales, retenues dans la limite de 1 % du revenu brut imposable. Ce plafond écarte les cotisations élevées rapportées à de faibles revenus.
Le Trésor public verse la différence quand le crédit dépasse l’impôt dû. Un retraité ou un salarié non imposable reçoit donc un virement, et les foyers non imposables bénéficient du dispositif au même titre que les autres.
Les 118 euros touchés en moyenne par foyer correspondent à environ 180 euros de cotisations retenues. La somme reste modeste à l’échelle d’un ménage, et elle suit l’adhésion de chacun. La Dares, le service statistique du ministère du travail, estimait en 2019 que 10,3 % des salariés adhéraient à un syndicat ; c’est sa dernière mesure, publiée en 2023. L’État rembourse davantage quand les adhésions progressent, moins quand elles reculent, sans enveloppe votée par le Parlement.
L’État finance ainsi les syndicats d’abord à travers leurs adhérents.
34,7 millions de subvention, figés jusqu’en 2026
La subvention directe obéit à une logique inverse. L’État et l’AGFPN l’ont fixée par convention à 34,67 millions d’euros par an pour la période 2024-2026, quel que soit le nombre d’adhérents.
L’essentiel de cette somme va aux seuls syndicats. En 2025, 31,5 millions ont financé la formation de leurs militants et de leurs élus du personnel. Le solde, un peu plus de 3 millions, rémunère notamment la participation des organisations à l’élaboration des politiques publiques.
Les rapports certifiés que la CFDT et Force ouvrière (FO) ont publiés en juin 2026 montrent ce que pèse cet argent dans leurs comptes. La CFDT, premier syndicat français par l’audience (son score aux élections des représentants du personnel), a perçu 23,7 millions d’euros en 2025 :
- 15,6 millions issus de la contribution des entreprises ;
- 7,6 millions de subvention de l’État ;
- 0,3 million au titre des politiques publiques.
Un tiers de ses crédits vient donc du contribuable. FO a comptabilisé 18,4 millions, dont 5,15 millions issus de la subvention publique, soit 28 %.
Pour l’ensemble du fonds, la part de l’État atteint 22 % en 2025. Elle recule mécaniquement, car la subvention reste fixe pendant toute la durée de la convention, alors que la contribution des entreprises progresse.
Côté entreprises, un prélèvement de 0,016 %
Cette contribution a atteint 119,9 millions d’euros en 2024, puis 122,5 millions en 2025, selon l’AGFPN.
L’association avait réparti 133,6 millions d’euros en 2021, 161,6 millions en 2024, puis 157 millions en 2025. En apparence, l’AGFPN a donc moins distribué l’an dernier. Or le total de 2024 comprenait 7,8 millions d’euros de ressources ponctuelles, collectées pour le dialogue social dans le bâtiment. Sans elles, l’AGFPN aurait distribué 153,8 millions en 2024 : le fonds a continué de croître en 2025.
La progression atteint 17,5 % entre 2021 et 2025. Elle tient à la hausse de la masse salariale des entreprises françaises, sur laquelle la contribution est calculée. Le fonds grossit ainsi sans coûter davantage au budget de l’État.
La CFDT en tête, le patronat à un tiers
Sur ces 157 millions, l’AGFPN a versé un peu plus de 103 millions d’euros aux organisations syndicales en 2025. La CFDT arrive en tête (23,7 millions), devant :
- la CGT (22 millions) ;
- FO (18,4 millions) ;
- la CFE-CGC, syndicat de l’encadrement (16,5 millions) ;
- la CFTC, d’inspiration chrétienne (14,4 millions).
Ces montants proviennent du bilan de l’association. L’UNSA a reçu 4,8 millions et Solidaires 3,2 millions.
Ce classement reproduit celui des urnes. Pour la période 2022-2025, l’AGFPN répartit ses crédits d’après la mesure d’audience réalisée principalement en 2021. La CFDT y obtenait 26,77 % des voix, la CGT 22,96 %, FO 15,24 %, la CFE-CGC 11,92 % et la CFTC 9,50 %. Plus un syndicat recueille de suffrages, plus il reçoit de crédits.
Le fonds finance aussi le patronat. Les organisations d’employeurs ont perçu 53,6 millions d’euros en 2025, soit 34 % du total :
- 15,7 millions pour le Medef ;
- près de 9,5 millions pour Les Entrepreneurs, l’ex-Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME) ;
- 5,9 millions pour l’Union des entreprises de proximité (U2P).
Parmi les 375 organisations bénéficiaires figurent 339 fédérations patronales de branche (les secteurs d’activité couverts par une même convention collective), souvent pour de petits montants. Les syndicats ne touchent ainsi que les deux tiers du fonds, dont l’essentiel de la subvention publique.
Contrôle des fonds : 99,81 % de crédits justifiés
Le législateur a créé le fonds en 2014 pour mettre fin à un système opaque. Jusque-là, les partenaires sociaux se finançaient par le « préciput », un prélèvement effectué sans publicité sur les fonds de la formation professionnelle. Depuis la loi du 5 mars 2014, l’argent du dialogue social transite par une caisse identifiée. Chaque bénéficiaire doit publier un rapport annuel sur son usage, en application de l’article L. 2135-16 du code du travail.
La Cour des comptes a contrôlé l’AGFPN pour la première fois en 2024. Dans son rapport publié en mai, elle concluait que le contrôle de l’utilisation des crédits par les bénéficiaires « n’est pas véritablement assuré ». Les magistrats reprochaient à l’association de s’en remettre aux attestations des commissaires aux comptes (les auditeurs légaux) des organisations financées.
L’AGFPN a répondu par les chiffres. Au 26 septembre 2025, les organisations bénéficiaires avaient justifié 99,81 % des crédits versés au titre de 2024, selon l’association. Ce taux provient pourtant de ces mêmes attestations, c’est-à-dire de la méthode que la Cour jugeait insuffisante.
Les rapports certifiés de juin 2026 détaillent les versements, leurs dates et les missions financées. Ils établissent où l’argent arrive. La vérification de son emploi revient toujours aux auditeurs que chaque organisation désigne.
Au RN et au Parlement, le crédit d’impôt épargné
Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, a défilé le samedi 24 octobre à Orléans contre le congrès du Rassemblement national. Deux jours plus tard, Sébastien Chenu en a tiré la conséquence financière. La CGT devrait « compter sur elle-même et uniquement sur le fruit de ses cotisations », a lancé le député du Nord, pour qui un syndicat qui fait de la politique n’a pas droit aux subventions.
Marine Le Pen avait posé le principe le 21 octobre sur Franceinfo. « Il n’y a que les associations apolitiques qui peuvent recevoir les subventions de l’État », affirmait la candidate du RN à l’élection présidentielle. Son parti chiffre l’objectif dans son contre-budget pour 2027, son projet alternatif de loi de finances. Il y prévoit 2 milliards d’euros d’économies dès 2027 sur les subventions aux associations qu’il juge étrangères à l’intérêt général, puis 3,7 milliards par an de 2028 à 2031.
Le RN a ajusté sa position sur les syndicats en quelques jours :
- le 22 octobre, la chaîne parlementaire Public Sénat rapportait que le parti n’avait pas tranché, de crainte de paraître antisocial ;
- le 27 octobre, AEF titrait que le RN assumait désormais de couper les subventions aux syndicats qui prennent position contre lui.
Au RN, on assure à l’inverse, selon Les Echos, qu’il n’est pas question de couper les financements des syndicats dans leur ensemble.
Le code du travail fixe les mêmes règles de répartition pour toutes les organisations représentatives, celles que l’État reconnaît pour négocier au niveau national. Une exclusion de la CGT, deuxième syndicat du pays par l’audience, paraît donc juridiquement fragile.
D’autres députés ont visé ce financement avant le RN :
- en octobre 2024, le groupe Union des droites pour la République (UDR) d’Éric Ciotti, allié du RN, proposait de supprimer la contribution des employeurs au fonds, avant de retirer son amendement ;
- en novembre 2025, deux élus MoDem demandaient une baisse de 20 % des subventions de fonctionnement versées aux organisations syndicales et patronales représentatives ;
- en janvier 2026, Guillaume Kasbarian, député Ensemble pour la République et ancien ministre de la fonction publique, déposait un amendement ramenant à zéro les 34,67 millions de la subvention de l’État.
Le gouvernement de Sébastien Lecornu a finalement fait adopter le budget au début de février par l’article 49.3 de la Constitution, qui permet l’adoption d’un texte sans vote des députés, sauf motion de censure.
Ces initiatives visent la subvention et la contribution des entreprises. Aucune ne porte sur le crédit d’impôt, dont le taux de 66 % figure toujours à l’article 199 quater C du code général des impôts.


