Mélenchon contre les médias : chronique d’une rupture assumée

Boycotts, accréditations refusées, loi anti-concentration : comment le candidat LFI Jean-Luc Mélenchon a transformé son hostilité à la presse en stratégie.

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En février, Reporters sans frontières dénonçait déjà une atteinte au droit à l’information. Huit mois plus tard, Jean-Luc Mélenchon, candidat de La France insoumise à la présidentielle de 2027, a fait de son conflit avec les médias traditionnels une règle de campagne. Il s’adresse aux électeurs sur ses propres canaux, où il concentrait fin août 25 % des publications sur X consacrées aux candidats autour du débat du Medef. Depuis le 20 mai, il promet aussi une loi contre la concentration des médias, qui viserait notamment le groupe de Vincent Bolloré.

Le 24 octobre, à Paris, Jean-Luc Mélenchon défile au lendemain de l’attentat de Trappes (Yvelines), qui a fait un mort le 23 octobre. Pendant la marche, il coupe la parole à une journaliste de BFMTV et accuse la chaîne de propos racistes, rapporte Ozap, le site spécialisé dans les médias. BFMTV répond en dénonçant une « campagne de dénigrement ».

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La chaîne figurait déjà sur la liste des médias qu’il a choisi d’éviter. Le 5 octobre, devant des étudiants d’HEC, le candidat de La France insoumise (LFI) annonçait vouloir apparaître le moins possible sur les chaînes d’information en continu, selon Public Sénat. Il gardait deux exceptions : le journal de 20 heures de TF1 et Brut, le média vidéo diffusé sur les réseaux sociaux. Ce sont deux formats d’entretien, où le candidat répond seul.

En coupant la journaliste de BFMTV, il a donc appliqué à une chaîne d’information, trois semaines plus tard, la règle énoncée à HEC. Son entourage la décline au-delà de BFMTV : le député LFI Paul Vannier a détaillé auprès de Public Sénat un quasi-boycott de CNews pendant la campagne. Interrogés par la même chaîne parlementaire, le chercheur en communication politique Arnaud Mercier et le sociologue des médias Jean-Marie Charon y voient « un cas extrême » d’une tendance générale chez les responsables politiques.

Depuis le 5 octobre, Jean-Luc Mélenchon applique ainsi une règle publique qui désigne les médias où il parle. Cette règle prolonge une hostilité vieille de huit ans.

2018, l’appel à « pourrir » les journalistes

L’hostilité date de 2018. Cette année-là, après une enquête de franceinfo le concernant, il appelle ses partisans à « pourrir » les journalistes de la radio publique, et Radio France annonce une plainte, rappelle Public Sénat. Reporters sans frontières (RSF), l’ONG de défense de la liberté de la presse, dénonce alors le « crescendo de la guérilla anti-journalistes » du leader insoumis. En octobre de la même année, la perquisition du siège de LFI, filmée en direct, laisse une phrase dans les mémoires : « La République, c’est moi. »

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Les tribunaux prennent ensuite le relais. En 2021, il est condamné en première instance pour diffamation envers Paulo Paranagua, ancien journaliste du Monde ; en janvier 2022, pour injure publique et diffamation envers Radio France, selon une dépêche de l’AFP reprise par Ozap. Dans les deux cas, il a annoncé faire appel.

Jusqu’en 2022, les journalistes et leurs employeurs portent donc le conflit devant la justice. Le candidat reprend la main en 2026, par le tri des accréditations.

De Lyon à BFMTV, l’escalade de 2026

La première étape date du 23 février. Ce jour-là, Jean-Luc Mélenchon réserve une conférence de presse aux « nouveaux médias numériques ». AFPTV, le service vidéo de l’Agence France-Presse, le quotidien Libération et la chaîne LCI ne sont pas accrédités, selon La Dépêche de Nouvelle-Calédonie et le site professionnel CB News. RSF dénonce une atteinte au « droit à l’information des citoyens » ; les syndicats de journalistes SNJ, CGT et CFDT protestent.

Trois jours plus tard, le 26 février, le candidat revendique ce tri devant ses militants à Lyon. En meeting, il s’en prend à la « vieille presse indignée » et assume de choisir ses interlocuteurs, selon l’AFP.

L’été lui fournit un appui. Le 22 juillet, l’Arcom, l’autorité de régulation de l’audiovisuel, adresse à BFMTV un rappel à l’ordre, publié le 5 août, pour un éditorial sur LFI jugé insuffisamment étayé, selon Ozap. Jean-Luc Mélenchon salue la décision.

Un mois plus tard, LFI suspend BFMTV. Du 9 au 16 septembre, ses responsables ne se rendent plus sur la chaîne, puis y reviennent en excluant trois émissions ; BFMTV se dit surprise, rapporte Ozap. Au moment de ce boycott, le mouvement pouvait donc faire valoir une décision du régulateur contre la chaîne qu’il suspendait.

En sept mois, LFI a ainsi ajouté trois outils à l’invective de 2018 : le tri des accréditations, l’appui du régulateur, la suspension d’un média. La règle de HEC n’a fait qu’en dresser l’inventaire.

Un quart des messages sur X

Ces conflits ont un envers. Jean-Luc Mélenchon a ouvert sa chaîne YouTube en 2017 et lancé en 2020 une émission sur Twitch, la plateforme de diffusion en direct. Le 18 avril 2017, son meeting de Dijon était retransmis en hologramme dans six autres villes ; en 2022, à Nantes, il organisait un meeting « immersif et olfactif ». En avril 2026, il a été le premier invité de la série de TF1 coproduite avec le youtubeur Gaspard G, selon CB News.

Ces relais pèsent dans la conversation en ligne. Du 27 au 30 août, autour du débat organisé par le Medef lors de sa Rencontre des entrepreneurs de France, 25 % des publications sur X consacrées aux candidats le concernaient, selon l’outil de veille Visibrain. Marine Le Pen en recueillait 12 %, Gabriel Attal 10 %, Édouard Philippe 8,6 %, Raphaël Glucksmann 3,5 % et Bruno Retailleau 3,3 %. Visibrain compte des mentions, favorables comme hostiles.

Le même relevé nuance cette domination. Une vidéo TikTok du candidat insoumis liée au débat a dépassé 1,8 million de vues ; un reel Facebook de Marine Le Pen, plus de 3 millions. Sa chaîne YouTube compte environ 1,2 million d’abonnés, selon Visibrain, qui ne date pas cette mesure. LFI revendique de son côté une centaine de millions de vues sur ses réseaux, et 500 000 pour un meeting retransmis sur YouTube, un chiffre que Visibrain juge non vérifié.

Le candidat avait donc construit ces relais neuf ans avant de trier les médias. Il les met désormais au service d’un programme.

Bolloré, Arcom, RSF

Le 20 mai, dans « Allo Mélenchon », son émission diffusée sur Twitch et YouTube, il fait d’une loi contre la concentration des médias une priorité, selon LCP. Il vise les groupes de l’industriel Vincent Bolloré, mais aussi ceux de l’homme d’affaires Matthieu Pigasse, de Bernard Arnault, PDG de LVMH, et de Rodolphe Saadé, PDG de CMA CGM. Il propose aussi la création d’un conseil de déontologie de la presse.

La rupture prend ainsi un contenu programmatique : une réforme de la propriété des médias, dont les cibles dépassent largement CNews, la chaîne qu’il boycotte. Ses contradicteurs n’ont pas changé de position. RSF maintient ses critiques de février, et BFMTV parle toujours de dénigrement. Arnaud Mercier et Jean-Marie Charon, eux, y voient le cas extrême déjà décrit.

Le régulateur occupe une place à part dans ce dispositif. Le 20 mai, dans la même émission, Jean-Luc Mélenchon jugeait sévèrement l’Arcom, selon LCP. Le 5 août, il saluait la décision de ce même régulateur contre BFMTV.



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