A qui appartiennent les médias français ?

Télévision, radio, presse, vidéo : les médias français relèvent d'une quinzaine de propriétaires. Industriels, familles fortunées, banque mutualiste, groupes étrangers et État.

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Un armateur détient BFMTV et RMC, un groupe de luxe Les Échos et Le Parisien, une banque mutualiste huit quotidiens régionaux. CMA CGM et Merit France, la holding qui porte les participations de la famille Saadé, ont finalisé le 2 juillet 2024 le rachat d’Altice Media pour 1,55 milliard d’euros. Le fondateur d’Iliad, Xavier Niel, a suivi le chemin inverse en transférant ses titres du Groupe Le Monde pour un euro à un fonds conçu pour interdire toute prise de contrôle du quotidien. La carte des propriétaires des médias français tient en une quinzaine de noms.

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Le 3 septembre 2026, le groupe familial belge Rossel, éditeur de La Voix du Nord, et le groupe Sud Ouest ont annoncé l’ouverture de négociations exclusives en vue de la cession du groupe bordelais. La transaction n’était pas finalisée le 8 septembre. Elle déplacerait une frontière de plus sur une carte qui se recompose chaque année sans jamais s’élargir.

Un rapport enregistré à l’Assemblée nationale le 4 février 2026 en donne la mesure. TF1, M6, Canal+ et CMA Media contrôlent 16 des 26 chaînes nationales de la télévision numérique terrestre (TNT), l’offre gratuite reçue par antenne, et rassemblent près de 60 % de l’audience télévisuelle. Le même document attribue à M6, NRJ Group, Lagardère et CMA Media plus de la moitié des chaînes de radio privées. Quatre groupes pour les deux tiers de la télévision gratuite, quatre groupes pour la moitié de la radio commerciale.

Derrière ces quatre noms, quatre actionnaires. Bouygues détenait 47,4 % du capital et des droits de vote de TF1 au 30 juin 2026. RTL Group Vermögensverwaltung GmbH, filiale du groupe audiovisuel luxembourgeois RTL Group, détenait 49,35 % du capital de M6 à la même date. Bolloré SE détenait 30,4 % de Canal+ et 30,4 % de Louis Hachette Group au 31 décembre 2025. CMA Media, enfin, regroupe les médias achetés par le transporteur maritime CMA CGM et par la famille Saadé.

Ces pourcentages se lisent mal. Avec 30,4 % du capital, Vincent Bolloré commande Canal+, CNews et CStar. Avec 11,08 % du capital de M6 à la fin de 2025, CMA CGM ne commande rien : la participation reste minoritaire et l’armateur ne pèse pas sur les décisions du groupe. Le contrôle se joue dans la dispersion du reste du capital, si bien qu’un actionnaire détenant moins d’un tiers d’un groupe audiovisuel peut en nommer le président.

Le pouvoir de nommer et de financer

Nommer le président, justement, résume assez bien ce que la propriété d’un média emporte. L’actionnaire désigne les dirigeants, décide des investissements, approuve les budgets, arbitre les rachats et les cessions, finance les pertes.

Ces décisions fixent les effectifs d’une rédaction, ses moyens d’enquête et son périmètre. Elles déterminent les conditions de travail sans établir à elles seules une intervention dans le contenu des publications. C’est ce barème qui permet de lire la carte qui suit.

Bolloré, de Canal+ au Journal du dimanche

La scission de Vivendi, effective le 13 décembre 2024, a séparé Canal+, Louis Hachette Group et le groupe publicitaire Havas de l’ancien conglomérat. Bolloré SE en est ressorti avec 30,4 % de chacune des trois entités, auxquels s’ajoutait une participation de 29,3 % dans Vivendi.

Ces participations couvrent le portefeuille le plus étendu du pays. Canal+ édite la chaîne cryptée, CNews et CStar. Louis Hachette Group abrite Lagardère, qui publie Europe 1 et le Journal du dimanche, ainsi que Prisma Media, premier éditeur de magazines français avec Femme actuelle, Capital, Voici et Télé-Loisirs. Un abonné de Canal+, un auditeur d’Europe 1 et une lectrice de Femme actuelle ont le même actionnaire de référence.

Prisma Media a racheté en 2025 les hebdomadaires Ici Paris et France Dimanche à CMI France, la branche française du groupe du milliardaire tchèque Daniel Křetínský. L’éditeur prévoyait ensuite plus de 230 départs. Acheter des marques et réduire les effectifs relèvent de la même décision d’actionnaire, prise au même étage.

Le groupe a poursuivi ses prises de participation en septembre 2026 en entrant au capital de Frontières, média classé à l’extrême droite. Erik Tegnér, président de ce média, affirme que Lagardère et Vincent Bolloré sont devenus partenaires et actionnaires de sa société, sans que le montant ni la part aient été rendus publics.

CNews a été, en 2025, la chaîne d’information en continu la plus regardée de France. L’Arcom, le régulateur de l’audiovisuel, a demandé à son éditeur de faire preuve d’une « plus grande vigilance » sur le pluralisme. Dans une décision publiée en juillet 2024, l’autorité avait estimé que certains sujets traités en mai 2021, dont l’immigration, la justice et les violences contre les forces de l’ordre, avaient reçu un traitement trop univoque. Aucun autre propriétaire de cette liste n’a fait l’objet d’une mise en garde comparable du régulateur.

Un armateur à la tête de BFMTV

Rodolphe Saadé, PDG de CMA CGM, a construit son ensemble en quatre ans. L’armateur marseillais a repris La Provence et Corse-Matin en 2022, puis le quotidien économique La Tribune, dont il a lancé l’édition dominicale La Tribune Dimanche en septembre 2023.

Le 2 juillet 2024, CMA CGM et Merit France ont finalisé l’acquisition d’Altice Media. Le transporteur détenait 80 % de la structure acquéreuse, la holding familiale 20 %. L’opération a fait passer sous leur contrôle BFMTV, BFM Business, RMC, RMC Story, RMC Découverte et les chaînes locales BFM, pour une valeur d’entreprise, dette comprise, annoncée à 1,55 milliard d’euros. C’est l’ordre de grandeur d’un basculement de propriété dans l’audiovisuel français.

Le groupe a ensuite repris Chérie 25, devenue RMC Life, puis racheté en septembre 2025 le média vidéo Brut, l’un des premiers producteurs français de vidéos sur les réseaux sociaux. CMA Media réunit désormais une chaîne d’information continue, trois radios, deux quotidiens régionaux, un journal économique et un acteur majeur de la vidéo sociale.

Ce même actionnaire illustre les deux régimes de la propriété : il commande entièrement BFMTV et RMC, quand ses 11,08 % de M6 le laissent sans voix au chapitre. Une opération reste en suspens. CMA Media négociait avec Altice le rachat séparé de RMC Sport en juin 2026, sans qu’un communiqué de finalisation ait été publié au 8 septembre 2026.

Bertelsmann derrière M6 et RTL

Les deux premières audiences privées de la télévision française appartiennent à des actionnaires installés de longue date. Bouygues, avec 47,4 % du capital et des droits de vote de TF1, contrôle une chaîne généraliste, une chaîne d’information continue avec LCI, trois chaînes de divertissement avec TMC, TFX et TF1 Séries Films, le site TF1 Info et la plateforme de vidéo en ligne TF1+.

RTL Group Vermögensverwaltung GmbH détenait pour sa part 49,35 % du capital de M6 au 30 juin 2026. RTL Group est contrôlé par le conglomérat allemand Bertelsmann, également propriétaire des maisons d’édition Penguin Random House. M6, W9, 6ter, Gulli, Paris Première et Téva forment son pôle télévision ; RTL, RTL2 et Fun Radio son pôle radio.

Deux participations quasi identiques, un peu au-dessous de la moitié du capital, suffisent donc à commander deux groupes de taille comparable. L’une revient à une famille industrielle française qui a bâti sa fortune dans le bâtiment et les télécommunications, l’autre à un conglomérat installé à Gütersloh, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. La deuxième audience de la télévision française et quatre radios nationales se pilotent depuis l’Allemagne.

Cinq titres économiques chez LVMH

LVMH contrôle le groupe Les Échos-Le Parisien, qui réunit le quotidien économique Les Échos, Le Parisien-Aujourd’hui en France, l’hebdomadaire boursier Investir et Radio Classique. Bernard Arnault a acheté Paris Match en 2024. Le groupe de luxe a ensuite acquis la société éditrice de l’hebdomadaire Challenges, puis le quotidien L’Opinion et le journal financier L’Agefi en juillet 2025.

Depuis cet été-là, cinq titres économiques ont le même actionnaire final : Les Échos, Investir, L’Agefi, L’Opinion et Challenges. Chacun conserve sa rédaction et sa ligne, mais LVMH nomme les dirigeants de l’ensemble et en finance les activités. La presse qui rend compte des grandes entreprises appartient à la première capitalisation boursière française.

Le premier groupe de luxe mondial ne tient pas pour autant toute la presse économique. La Tribune appartient à CMA Media, et de nombreux journaux spécialisés, agences et médias en ligne ont d’autres propriétaires. Deux fortunes industrielles, l’une bâtie sur le luxe, l’autre sur le transport maritime, se partagent néanmoins les titres qui couvrent l’économie française.

La famille Dassault contrôle un ensemble d’un autre type, le groupe Figaro, qui publie Le Figaro, Le Figaro Magazine, Madame Figaro et les sites numériques du groupe. Le quotidien a enregistré en 2025 une diffusion France payée de 386 769 exemplaires, c’est-à-dire le nombre d’exemplaires vendus dans le pays, et une audience au numéro de 2,018 millions de lecteurs de 15 ans et plus au premier semestre 2026, soit l’estimation du nombre de personnes qui lisent chaque édition.

Czech Media Invest sur le canal 18

Daniel Křetínský contrôle CMI France, branche française de son groupe Czech Media Invest, qui édite Elle, Marianne, l’hebdomadaire Franc-Tireur et la chaîne T18. Cette dernière a commencé à émettre le 6 juin 2025 sur le canal 18 de la TNT.

Le canal venait de se libérer. L’Arcom avait décidé de ne pas renouveler les fréquences de C8 et de NRJ12, puis autorisé CMI TV le 11 décembre 2024. Une décision du régulateur a directement produit un nouveau propriétaire de chaîne nationale.

Le même industriel s’est retiré de la presse magazine au cours de l’année 2025. L’allemand Bauer Media a repris Télé 7 Jours et ses déclinaisons, Prisma Media a racheté Ici Paris et France Dimanche. Daniel Křetínský avait déjà quitté le capital du Groupe Le Monde en septembre 2023, en cédant ses parts à Xavier Niel.

Il finance Libération sans en être propriétaire. Le quotidien appartient depuis 2020 à un fonds de dotation, structure qui reçoit de l’argent sans céder de droits de vote et n’a donc aucun actionnaire privé. D’autres rédactions françaises se sont organisées pour tenir leur capital hors de portée.

Au Monde, une action de préférence

Le Groupe Le Monde édite Le Monde, Télérama, Courrier international et Le Nouvel Obs. Le quotidien a atteint 559 250 exemplaires en diffusion France payée en 2025, première diffusion de la presse quotidienne nationale.

Son capital obéit à des règles écrites pour empêcher un investisseur unique d’en prendre le contrôle. Le Fonds pour l’indépendance de la presse en détenait 72,5 % en juin 2026. Le Pôle d’indépendance en détenait 25,4 % et rassemble les salariés actionnaires, la Société des lecteurs ainsi que des représentants des familles fondatrices du Monde et de La Vie.

Ce pôle dispose d’une action de préférence, parfois appelée « golden share », un titre unique qui lui ouvre un droit d’opposition sur les opérations modifiant le contrôle du groupe. Xavier Niel, fondateur du groupe de télécommunications Iliad, longtemps l’un des principaux actionnaires du quotidien, a transféré ses titres au Fonds pour l’indépendance de la presse pour un euro et n’a conservé qu’une action, via sa société NJJ Strategy.

Un milliardaire s’est ainsi dessaisi d’un quotidien national pour le prix d’un ticket de métro, au profit d’une structure que cette action rend imprenable. Le dispositif inverse celui des groupes précédents, où l’entrée au capital ouvre le pouvoir. Une précision s’impose ici : Le Monde diplomatique n’appartient pas au Groupe Le Monde. Le mensuel possède sa propre société et son propre capital, où figurent notamment Le Monde SA et l’Association des Amis du Monde diplomatique.

Le Crédit mutuel, huit quotidiens

En région, la propriété change encore de forme. Le Crédit mutuel contrôle le groupe EBRA, qui publie Le Progrès, Le Dauphiné libéré, L’Est républicain, Le Républicain lorrain, L’Alsace, Les Dernières Nouvelles d’Alsace, Le Bien public et Le Journal de Saône-et-Loire. Une banque mutualiste possède donc huit quotidiens couvrant l’est et le sud-est du pays. Les décisions de propriété se prennent au Crédit mutuel, les journalistes travaillent dans des sociétés de presse régionales.

SIPA-Ouest-France appartient pour sa part à l’Association pour le soutien des principes de la démocratie humaniste. Le groupe édite Ouest-France, premier quotidien français par la diffusion, Presse Océan, Le Courrier de l’Ouest, Le Maine libre, les titres du Groupe actu et de nombreux hebdomadaires locaux.

Cette association détient depuis le 1er septembre 2025 une chaîne nationale gratuite, OFTV, lancée sur le canal 19 de la TNT. Sur deux canaux voisins siègent donc, à un an d’intervalle, un milliardaire tchèque et une association loi 1901 rennaise.

Rossel possède, dans le nord du pays, La Voix du Nord, Nord Littoral et Le Courrier picard. Les négociations exclusives annoncées le 3 septembre 2026 porteraient son périmètre français jusqu’en Aquitaine. Tant qu’elles n’ont pas abouti, Sud Ouest, Charente Libre et La République des Pyrénées gardent leur propriétaire actuel.

645 millions d’euros de dotation publique

L’État détient de son côté le premier réseau de radio du pays. Il est l’unique actionnaire de Radio France, société nationale de programme créée en 1975, c’est-à-dire une entreprise entièrement publique, qui exploite sept radios nationales et quarante-quatre stations locales. Aucun groupe privé n’entretient un réseau de cette taille.

France Télévisions rassemble France 2, France 3, France 4, France 5 et franceinfo. Son conseil d’administration a approuvé, le 18 décembre 2025, un budget 2026 à l’équilibre prévoyant 140 millions d’euros d’économies. France Médias Monde réunit France 24, RFI et Monte Carlo Doualiya, l’État en détenant 100 % par l’intermédiaire de l’Agence des participations de l’État, qui gère ses parts dans les entreprises publiques.

Radio France a perçu 645,1 millions d’euros de dotation publique en 2025, soit 84,65 % de ses ressources. Le levier de cet actionnaire passe par cette ligne budgétaire, votée chaque année, et par les règles de nomination des présidents. Les 140 millions d’économies inscrits au budget 2026 de France Télévisions se décident au même endroit que la dotation de Radio France.

Neuf producteurs pour les trois quarts des commandes

Aucune grande plateforme ne figure dans cette liste de propriétaires. Google, Meta, YouTube, TikTok et Apple ne détiennent aucune des principales rédactions françaises, mais commandent l’accès aux articles, aux vidéos et à une part des recettes publicitaires.

Les groupes de télévision ont répondu en construisant leurs propres services de vidéo en ligne. TF1 a tiré 134 millions d’euros de revenus numériques au premier semestre 2026, en additionnant TF1+, TF1 Info, la publicité ciblée, les abonnements et le micropaiement. M6 a réalisé 70,2 millions d’euros de chiffre d’affaires dans le streaming sur la même période, soit 13,3 % du chiffre d’affaires de son pôle vidéo. France Télévisions comptait 45,5 millions d’utilisateurs français sur france.tv en juin 2026.

Le mouvement va dans les deux sens. Brut, né sur les réseaux sociaux, a rejoint CMA Media en septembre 2025 et partage désormais son actionnaire avec BFMTV, RMC, La Tribune et La Provence. Un média de plateforme est passé sous le contrôle d’un actionnaire industriel pendant que les chaînes rapatriaient leur audience sur leurs propres applications.

La concentration existe aussi en amont, chez ceux qui fabriquent les programmes. Les groupes de production Mediawan, Banijay, Studio TF1 et Fédération Studios ont capté 74 % des investissements de France Télévisions auprès de ses neuf principaux fournisseurs privés. Le chiffre mesure la répartition des dépenses du groupe public entre ces neuf sociétés. Rapporté à l’ensemble de ses commandes, le calcul donne 30 % pour Mediawan, Banijay, Studio TF1, Fédération, Warner et ITV, quand France Télévisions a travaillé avec plus de 700 sociétés de production.

L’Arcom, le pluralisme interne

Le Conseil d’État a demandé à l’Arcom, le 13 février 2024, d’intégrer les interventions des chroniqueurs, des animateurs et des invités dans son évaluation du pluralisme. Jusque-là, le régulateur comptabilisait principalement les temps de parole des responsables politiques.

Depuis une délibération du 17 juillet 2024, l’autorité examine la variété des sujets traités, la diversité des intervenants et les opinions exprimées à l’antenne. Elle observe les chaînes d’information en continu sur des périodes d’au moins un mois et les autres médias audiovisuels sur au moins trois mois en principe. L’Arcom distingue le pluralisme externe, qui tient à la diversité des médias disponibles, du pluralisme interne, qui concerne les opinions entendues à l’intérieur d’un même média.

Les garanties dont disposent les rédactions face à leurs propriétaires varient d’un groupe à l’autre, selon des dispositifs sans équivalence entre eux : sociétés de journalistes, chartes, droits d’agrément, fonds de dotation, fondations, action de préférence. Le Groupe Le Monde combine un fonds d’indépendance et une action de préférence, Libération relève de son fonds de dotation, et les principaux groupes audiovisuels privés ont pour actionnaires des industriels et des financiers, du transport maritime au luxe.

Le régulateur a par ailleurs ouvert une base de transparence sur la propriété des médias audiovisuels, en application du règlement européen sur la liberté des médias. Cette base rend publics les actionnaires de chaque chaîne, au moment où quatre groupes en contrôlent 16 sur 26.



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