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Depuis l’arrivée de l’humoriste Guillaume Meurice, à la rentrée 2024, Radio Nova a gagné plus d’un million d’auditeurs quotidiens, soit une hausse de 137 % en un an. La station musicale de Matthieu Pigasse a fait de la satire et du débat politique ses moteurs, jusqu’à offrir près d’une heure d’antenne à Jean-Luc Mélenchon le 4 juin. Son propriétaire assume d’y mener un combat contre l’extrême droite et affiche désormais ses affinités avec La France insoumise.
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Matthieu Pigasse : la « vie normale » d’un ultrariche
« Je ne ferme aucune porte. » Invité de France Inter le 22 septembre, Matthieu Pigasse, banquier d’affaires et propriétaire de Radio Nova depuis 2015, a refusé d’exclure une candidature à l’élection présidentielle de 2027. Il n’est pas candidat déclaré et juge encore trop tôt pour trancher. L’homme qui laisse planer son entrée dans la compétition a pourtant déjà engagé ses médias dans la bataille. Il l’a dit à deux reprises cette année, devant deux auditoires que tout sépare.
Le premier siège au Palais du Luxembourg. Le 11 juin, auditionné par une commission d’enquête du Sénat, M. Pigasse a décrit Combat, le groupe qu’il a fondé et qui réunit Nova et Les Inrockuptibles, comme un ensemble de médias engagés, porteurs d’une ligne assumée face à la progression de l’extrême droite. Il revendique pour eux une place dans la « bataille culturelle », la lutte pour imposer des idées et des récits dans la société avant de gagner des élections. Devant les sénateurs, il a résumé sa position par une image : celle d’un « petit village gaulois » cerné par des propriétaires de médias conservateurs. L’image dit comment il se voit : en assiégé.
Le second auditoire l’attendait dix semaines plus tard, à Châteauneuf-sur-Isère, dans la Drôme. Le 22 août, invité des universités d’été de La France insoumise (LFI), M. Pigasse y débattait avec Manuel Bompard, coordinateur du mouvement. Devant les militants, il a revendiqué « pas mal de convergences » avec LFI, puis s’est porté garant de la faisabilité de son programme : « Ce que vous dites à LFI, c’est possible, économiquement. » Il a conclu par une promesse partagée : « On va gagner en 2027. » RTL le décrivait alors en quête d’un rôle de « trait d’union » entre les composantes de la gauche.
Manuel Bompard a aussitôt mesuré le profit de cette caution. Selon le dirigeant insoumis, les convergences affichées par un banquier d’affaires renforcent la crédibilité de propositions contestées, notamment sur les salaires et la dette publique. Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon, accusé par ses adversaires de promettre l’impossible, a trouvé dans la Drôme un témoin venu du monde de la finance.
Entre le Sénat et la Drôme, M. Pigasse a relié les deux bouts de son engagement : la lutte contre l’extrême droite, qu’il confie à ses médias, et la validation économique d’un programme, qu’il apporte à LFI. Pendant ces mêmes mois, sa radio ouvrait longuement son antenne aux dirigeants insoumis et préparait une grille tournée vers la présidentielle. La coïncidence nourrit un soupçon, formulé par plusieurs critiques de la station : Nova servirait de relais à la campagne de Jean-Luc Mélenchon.
De « La Dernière » à la présidentielle
À l’antenne de Nova, le virage remonte à la rentrée 2024. Licencié de Radio France quelques semaines plus tôt, Guillaume Meurice rejoint alors la station avec trois anciens de son émission de France Inter, Le Grand Dimanche soir : Aymeric Lompret, Juliette Arnaud et Pierre-Emmanuel Barré. Leur nouveau programme, La Dernière, démarre le 8 septembre 2024, le dimanche soir, sur le créneau qu’ils occupaient sur la radio publique. Nova justifie ces recrutements par son « esprit libre », son « impertinence » et sa tradition d’accueil des humoristes.
L’émission vise le gouvernement, le macronisme, la droite, l’extrême droite, le capitalisme et certains éditorialistes. Son public a suivi, et au-delà de l’antenne : l’été, ses représentations sur scène ont rassemblé plusieurs milliers de spectateurs.
Les chiffres de Médiamétrie, l’institut qui mesure l’audience des radios et des télévisions, repris par Le Monde, donnent l’ampleur du mouvement. D’avril à juin 2026, Nova a réuni 2,104 millions d’auditeurs chaque jour, contre près de 890 000 un an plus tôt, soit une progression de 137 %. Son audience cumulée, la part des Français qui l’écoutent au moins une fois dans la journée, est passée de 1,6 % à 3,7 % en une saison. Frédéric Antelme, directeur délégué de la station, parle d’un « phénomène » porté par Guillaume Meurice.
La direction de Nova a tiré sa propre conclusion de ces chiffres. À la rentrée 2026, la station a lancé une verticale politique (une offre de programmes consacrée à un seul thème), 2027 raisons de voter, confiée au journaliste Azzeddine Ahmed-Chaouch et à Emma Razafimahefa, connue sur les réseaux sociaux sous le pseudonyme de « Journalope ». Personnage principal, l’entretien politique au long cours d’Azzeddine Ahmed-Chaouch, entame en parallèle une deuxième saison consacrée aux acteurs de l’actualité. Nova a donc amplifié la formule qui a fait bondir son audience, et l’annonce elle-même : sa grille revendique d’associer la musique, les idées et le débat.
Cette musique occupe toujours l’essentiel des heures. Le « Grand Mix », la programmation musicale maison, la découverte d’artistes et les cultures urbaines remplissent de longues plages, qui font la réputation de la station depuis sa création. Les émissions qui drainent le plus d’auditeurs parlent de politique.
Mélenchon, une heure au micro
La politique la plus exposée sur Nova, cette année, a eu un visage. Le 4 juin 2026, Jean-Luc Mélenchon, fondateur de La France insoumise, a occupé pendant près d’une heure l’antenne de Personnage principal. À quelques jours d’une étape de sa préparation présidentielle, il y a détaillé sa stratégie et répondu à ses concurrents de gauche.
Le leader insoumis n’est pas le seul cadre de son mouvement à en avoir bénéficié. Sophia Chikirou, l’une de ses plus proches collaboratrices, a eu son épisode en février, Manuel Bompard en mars, la députée Clémence Guetté en septembre. Le coordinateur de LFI qui saluait en août les convergences de M. Pigasse avait donc été longuement reçu sur sa radio cinq mois plus tôt.
Les archives de l’émission montrent pourtant une porte ouverte à d’autres. Le socialiste Olivier Faure y a été présenté comme l’un des protagonistes de la bataille présidentielle à gauche. L’écologiste Sandrine Rousseau, les socialistes Emmanuel Grégoire et Karim Bouamrane, et Rachida Dati, venue de la droite, y sont passés. François Ruffin et Clémentine Autain, qui ont rompu avec LFI, aussi : l’épisode consacré au député de la Somme revenait sur sa rupture avec Jean-Luc Mélenchon.
Un « trait d’union » à gauche
Cette pluralité d’invités correspond au rôle que M. Pigasse s’est choisi. Depuis plusieurs mois, le propriétaire de Nova rencontre des responsables socialistes, écologistes et communistes, et cherche à se poser en point de rencontre entre les gauches. Sa venue aux universités d’été insoumises n’était qu’une étape de ce parcours.
Il y a apporté des convictions et gardé des doutes. Selon Le Monde, il a confié à certains interlocuteurs ses réserves sur une nouvelle candidature de Jean-Luc Mélenchon, en raison des controverses sur l’antisémitisme qui entourent le leader insoumis et de sa conception du pouvoir. Ces propos, rapportés par le quotidien, n’ont jamais été tenus publiquement par M. Pigasse.
Resté hors de la primaire sociale-démocrate, qu’il juge trop étroite, il affiche trois combats : faire barrage à l’extrême droite, œuvrer à l’union de la gauche, démontrer que des politiques de rupture sont réalisables. Le troisième explique sa caution au programme économique de LFI. Les deux premiers dépassent de loin le mouvement insoumis.
En l’espace d’un mois, M. Pigasse a donc validé le programme de LFI, mis en doute en privé, selon Le Monde, la candidature de son chef, et laissé ouverte la sienne. Sa bataille culturelle peut servir la recomposition de la gauche qu’il appelle de ses vœux, voire sa propre trajectoire. La grille de Nova, ouverte à toutes ces familles, épouse le périmètre de cette stratégie.
Combat et l’« étanchéité » promise
Lors de l’audition sénatoriale du 11 juin, Emmanuel Hoog, directeur général de Combat, a défendu une « étanchéité totale et absolue » entre les prises de position personnelles de M. Pigasse et le travail des rédactions du groupe. Le même jour, devant la même commission, l’actionnaire revendiquait des médias engagés. Les deux affirmations cohabitent dans la doctrine officielle de Combat : un propriétaire qui assume une ligne, des équipes qui décideraient seules de leurs contenus.
La chronique du 10 mai
Ces équipes ont éprouvé au printemps le prix de la satire engagée. Le 10 mai 2026, dans La Dernière, Pierre-Emmanuel Barré a imaginé de graves malheurs frappant l’ancien premier ministre Gabriel Attal et l’humoriste Sophia Aram. La chronique a suscité de nombreuses réactions indignées.
La Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD), qui s’apprêtait à décerner à Pierre-Emmanuel Barré son prix de l’humour, le lui a retiré, estimant ne pas pouvoir cautionner des propos qu’elle juge assimilables à un appel à la haine et à la violence.
Les critiques les plus dures sont venues de la gauche. L’essayiste Caroline Fourest a qualifié la station de « CNews inversé », en référence à la chaîne d’information de Vincent Bolloré. L’animateur Ariel Wizman lui reproche d’avoir troqué son esprit de découverte contre du « Mélenchotainment », contraction de Mélenchon et d’entertainment, le divertissement. Matthieu Pigasse récuse toute symétrie avec CNews et défend Nova comme un espace de liberté, d’humour et de contestation.
Ces accusations d’alignement touchent au pluralisme politique, qui relève lui aussi de l’Arcom. Le régulateur l’apprécie sur l’ensemble d’une programmation et dans la durée, en recherchant un déséquilibre manifeste et durable. À ce jour, l’Arcom n’a rendu publique aucune décision constatant un tel déséquilibre sur Nova au profit de LFI.


