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- Deux heures d’écran par jour, et 18 milliards
- Ce qu’un jury californien a décidé en mars
- 87 millions de comptes et trois ans de silence
- Brésil 2018 : 39 % des messages viraux étaient faux
- 10 485 publications de haine, effacées un an trop tard
- Janvier 2025 : Meta débranche ses vérificateurs
- « Buy or bury » : la FTC repart en appel
- Bruxelles réclame les données que Washington a jugées
- Ce que les salariés de Sama ont vu passer à Nairobi
Au printemps 2015, les équipes de Facebook établissent en interne qu’un cabinet d’analyse politique a siphonné les données de dizaines de millions d’utilisateurs. Le public l’apprendra trois ans plus tard, par la presse britannique et américaine. Depuis, Meta a rejoué la même partition en Birmanie, au Brésil, au Kenya et devant une dizaine de juridictions américaines. Elle vient de lui coûter la facture la plus lourde de son histoire.
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Deux heures d’écran par jour, et 18 milliards
Le 26 août 2026, Meta a accepté de verser jusqu’à 18 milliards de dollars pour mettre fin aux poursuites engagées par la quasi-totalité des États américains, 47 ou 48 selon le décompte des procureurs, auxquels s’ajoutent le District de Columbia, Porto Rico, les Samoa américaines et les îles Mariannes du Nord. Un accord séparé conclu avec le Texas, d’environ 1 milliard de dollars, complète l’ensemble. Le versement s’étale sur dix ans. Sur ce plafond, l’entreprise garantit fermement environ 12,7 milliards. Le règlement clôt l’un des procès les plus retentissants jamais intentés contre l’industrie des réseaux sociaux.
Le solde, entre 5 et 5,3 milliards, ne sera versé que sous condition. Meta ne paiera cette part que si Snapchat, TikTok et YouTube adoptent des protections comparables pour les mineurs et sortent eux aussi le chéquier pour un montant équivalent. Autrement dit, le groupe a négocié une sanction qui ne s’appliquera pleinement que si ses trois concurrents directs acceptent de subir la même.
Meta appliquera aux 13-17 ans une limite quotidienne de deux heures, que seuls les parents pourront modifier. L’accès sera bloqué de minuit à 6 heures. Pendant les heures de cours, un mode « école » réduira les notifications. Le nombre de likes sera masqué par défaut et les filtres qui simulent une opération de chirurgie esthétique deviennent interdits aux mineurs.
Les procureurs accusaient l’entreprise d’avoir sciemment conçu des fonctionnalités addictives et menti sur leurs effets sur la santé mentale des adolescents. Ils lui reprochaient enfin d’avoir collecté les données d’enfants de moins de 13 ans sans l’accord de leurs parents, et de les avoir utilisées, notamment, pour entraîner ses systèmes d’intelligence artificielle.
Meta a indiqué qu’elle inscrirait une charge d’environ 10 milliards de dollars dans ses comptes du troisième trimestre 2026. Yvonne Gonzalez Rogers, juge fédérale en Californie, a donné son premier feu vert à l’accord le jour même de son annonce. Le règlement laisse intact le modèle publicitaire du groupe, relève Reuters. Aucune clause n’oblige Meta à toucher au ciblage publicitaire qui produit l’essentiel de ses revenus.
Ce qu’un jury californien a décidé en mars
En mars 2026, un jury californien a déclaré Meta et Google, propriétaire de YouTube, coupables d’avoir conçu des produits volontairement addictifs ayant nui à une jeune utilisatrice. Les dommages ont été fixés à 6 millions de dollars, dont 70 % à la charge de Meta et le reste à celle de Google.
Les jurés ont retenu la qualification de « produit défectueux », celle qu’on applique d’ordinaire à une voiture dont les freins lâchent ou à un médicament mal conçu. Depuis 2018, Meta et ses concurrents se défendaient dans chacun de leurs procès en rappelant qu’ils hébergent des contenus publiés par d’autres et n’en sont pas les auteurs, une position que la loi américaine protège largement. Un fabricant, lui, répond de la conception de son produit devant l’utilisateur qu’il a blessé.
Un juge du Nouveau-Mexique a condamné l’entreprise à 375 millions de dollars pour n’avoir pas protégé les mineurs des prédateurs sexuels présents sur ses plateformes. Il a ajouté 567 millions en août 2026, à verser dans une caisse destinée à indemniser les victimes, estimant que les services de Meta causent un dommage à la collectivité tout entière.
Sept ans plus tôt, en 2019, Mark Zuckerberg avait accepté de verser 5 milliards de dollars à la Federal Trade Commission, l’agence fédérale américaine chargée de la concurrence et de la protection des consommateurs, pour solder les accusations d’avoir trompé les utilisateurs sur le contrôle de leurs données. Ce montant a longtemps été présenté comme la plus lourde sanction jamais infligée à Meta. Il pèse aujourd’hui moins du tiers du règlement d’août 2026.
87 millions de comptes et trois ans de silence
Le 17 mars 2018, le New York Times, le Guardian et The Observer publient simultanément le résultat de plusieurs mois d’enquête. Cambridge Analytica, cabinet d’analyse de données lié au milliardaire américain Robert Mercer, s’est procuré illicitement les informations d’environ 50 millions d’utilisateurs de Facebook. Début avril, après avoir mené sa propre enquête interne, Facebook corrige lui-même ce chiffre et porte le bilan à quelque 87 millions de comptes. Ces données ont servi à dresser des profils d’électeurs en vue de la présidentielle américaine de 2016.
Facebook savait depuis 2015 que ces informations avaient été récupérées et exploitées de façon irrégulière. Trois ans se sont écoulés avant que le public l’apprenne. Meta a reproduit cet écart entre ce qu’elle établit en interne et ce qu’elle dit au-dehors dans chacun des dossiers ouverts depuis, en Birmanie six mois plus tard, devant les procureurs américains huit ans après.
Robert Mercer figure parmi les principaux financiers de l’aile conservatrice et de la droite radicale américaine, et avait fait du cabinet une pièce de sa stratégie politique. Steve Bannon, alors conseiller de Donald Trump, siégeait à son conseil d’administration.
Accablée par le scandale et par ses frais de justice, Cambridge Analytica dépose le bilan en mai 2018 et ferme ses portes. Facebook écope, lui, de sanctions se chiffrant en millions pour ses pratiques en matière de vie privée.
Brésil 2018 : 39 % des messages viraux étaient faux
Sept mois après la publication du 17 mars, WhatsApp devient l’un des principaux canaux de diffusion de contenus faux pendant la campagne présidentielle brésilienne. La messagerie, rachetée par Facebook en 2014, compte alors environ 120 millions d’utilisateurs dans un pays qui recense quelque 147 millions d’électeurs. Les enquêtes publiées durant la campagne établissent que près de 66 % d’entre eux y consomment ou y partagent de l’information politique.
Des chercheurs de l’université de Swansea, au pays de Galles, ont analysé les groupes WhatsApp actifs pendant cette période. Jusqu’à 39 % des messages les plus partagés contenaient des informations que les journalistes chargés de les vérifier ont jugées fausses. Ces contenus atteignaient en moyenne 43 % plus de groupes que les messages exacts.
Meta chiffre les conversations de WhatsApp depuis avril 2016, ce qui les rend illisibles pour quiconque n’est ni l’expéditeur ni le destinataire, argument commercial que l’entreprise met en avant dans toutes ses communications sur la messagerie. Ni les chercheurs ni Meta elle-même ne peuvent donc mesurer ce qui circule dans les groupes. À la différence de Cambridge Analytica, aucune enquête interne n’a été rendue publique sur le sujet.
En 2020, WhatsApp et Facebook ont servi à propager de faux remèdes contre le covid et des théories conspirationnistes. Une enquête internationale conduite cette année-là auprès de journalistes couvrant la crise sanitaire place Facebook en tête des diffuseurs de contenus faux. Ils sont 66 % à le désigner comme une source « prolifique » de fausses informations, devant les responsables publics eux-mêmes.
10 485 publications de haine, effacées un an trop tard
La mission d’enquête des Nations unies sur le Myanmar publie un rapport préliminaire en mars 2018, puis son rapport final le 12 septembre de la même année. Elle y établit que Facebook a contribué à créer un environnement favorable à la diffusion de discours de haine contre les Rohingyas, minorité musulmane victime d’un nettoyage ethnique qui a poussé plusieurs centaines de milliers de personnes à fuir vers le Bangladesh.
Les enquêteurs onusiens relèvent que l’entreprise avait parfaitement conscience des effets pervers de ses opérations. Six mois plus tôt, Facebook avait déjà laissé s’écouler trois ans entre ce qu’il savait des données siphonnées par Cambridge Analytica et ce qu’il en a dit.
Reuters recense en août 2018 plus de 1 000 publications, images et vidéos ouvertement anti-Rohingyas encore accessibles sur la plateforme. Certaines étaient en ligne depuis six ans, malgré les alertes.
Un organe d’enquête créé par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a publié en mars 2024 des conclusions plus précises. Un réseau clandestin de 43 pages Facebook, piloté directement par l’armée birmane, a diffusé 10 485 publications de discours de haine recensées entre juillet et décembre 2017. Facebook les a supprimées en août 2018, soit huit mois après les faits.
Des dizaines de milliers de Rohingyas ont attaqué le groupe devant la justice américaine en 2021 et réclamé 150 milliards de dollars, environ 133 milliards d’euros. Les tribunaux ont rejeté leurs plaintes. Aucun dollar n’a été versé aux plaignants rohingyas ; Meta en a promis jusqu’à 18 milliards aux États américains cinq ans plus tard.
Janvier 2025 : Meta débranche ses vérificateurs
Le 7 janvier 2025, Mark Zuckerberg, fondateur et directeur général de Meta, annonce la fin du programme qui confiait à des médias indépendants la vérification des contenus publiés sur ses plateformes. Il le remplace par les « Community Notes », un dispositif copié sur celui de X, où ce sont les utilisateurs eux-mêmes qui ajoutent des précisions sous les publications douteuses. Facebook avait lancé le programme supprimé en 2016, deux ans avant Cambridge Analytica et la campagne brésilienne. L’annonce tombe treize jours avant l’investiture de Donald Trump.
Joel Kaplan a pris quelques semaines auparavant la tête des affaires internationales du groupe. Ancien conseiller de George W. Bush et figure proche du Parti républicain, il confirme le 7 avril 2025 le basculement effectif du dispositif aux États-Unis.
Meta précise dès son annonce que le changement ne concerne, dans un premier temps, que le marché américain. L’entreprise ne l’étend pas aux zones où la réglementation est plus stricte, Union européenne en tête. Le groupe ajuste ses règles de modération au risque juridique du territoire, comme il l’avait fait en 2018 en laissant en ligne pendant huit mois les 43 pages de l’armée birmane.
L’Oversight Board, instance créée et financée par Meta en 2020 pour contrôler en toute indépendance ses décisions de modération, a salué publiquement cette suppression.
Meta a invoqué la défense de la liberté d’expression face à un excès de censure. Comme le rappelait alors le quotidien espagnol EL PAÍS, les vérificateurs ne supprimaient aucun contenu et n’en censuraient aucun. Ils examinaient des affirmations et signalaient aux utilisateurs les publications fausses ou trompeuses.
« Buy or bury » : la FTC repart en appel
Meta rachète Instagram en 2012 pour environ 1 milliard de dollars. Deux ans plus tard, le groupe met environ 19 milliards sur la table pour WhatsApp, un montant qui atteint près de 22 milliards une fois comptées les actions attribuées aux fondateurs. Ces deux acquisitions ont fourni le terrain de la plupart des affaires qui ont suivi, WhatsApp pour la campagne brésilienne de 2018, Instagram pour le règlement de 18 milliards de dollars signé en août 2026.
La Federal Trade Commission a soutenu devant le tribunal fédéral de Washington que Facebook avait racheté ces deux applications pour éliminer des rivaux capables de le concurrencer, une stratégie qu’elle résume par la formule « buy or bury », acheter ou enterrer. L’agence demandait que Meta soit contraint de revendre Instagram et WhatsApp.
Le 18 novembre 2025, James Boasberg, juge en chef de ce tribunal, écarte les principales accusations. Il estime que l’agence n’a pas démontré que Meta détient aujourd’hui un monopole illégal, la concurrence de TikTok et de YouTube ayant selon lui sensiblement changé la donne depuis le dépôt de la plainte, cinq ans plus tôt.
La FTC a fait appel le 20 janvier 2026 devant la cour d’appel de Washington. Elle y maintient que Meta a « illégalement maintenu un monopole » pendant plus d’une décennie.
Le groupe a répliqué en août 2026 par un mémoire en défense. Le contenu partagé par des amis, y écrit l’entreprise, ne représente plus qu’une part réduite de ce que voient ses utilisateurs, moins de 15 % du fil Facebook et 5 % sur Instagram. Pour échapper à l’accusation de monopole sur les réseaux sociaux, Meta plaide donc qu’elle n’en exploite plus tout à fait un. Le même mois, elle signait à Washington un accord portant sur l’usage d’Instagram par les adolescents américains. La Chambre de commerce américaine, qui représente le patronat, a soutenu sa position devant la cour d’appel. La date des plaidoiries n’est pas fixée.
Bruxelles réclame les données que Washington a jugées
La Commission européenne a infligé le 23 avril 2025 une amende de 200 millions d’euros à Meta au titre du règlement sur les marchés numériques, le texte qui encadre depuis 2024 les pratiques commerciales des grandes plateformes en Europe. En cause, la formule « consentir ou payer » lancée en novembre 2023. Les utilisateurs devaient soit accepter la publicité ciblée, soit souscrire un abonnement payant. Bruxelles a jugé le dispositif non conforme, faute d’une troisième voie, gratuite et moins gourmande en données personnelles. L’amende ne couvre que la période de mars à novembre 2024, l’entreprise ayant modifié son dispositif ensuite. La Commission a par ailleurs retiré Facebook Marketplace de la liste des services soumis à ce règlement.
En octobre 2025, elle a estimé, à titre provisoire, que Meta et TikTok manquaient à leurs obligations de transparence au titre du règlement sur les services numériques, l’autre grand texte européen, qui impose notamment aux plateformes d’ouvrir leurs données aux chercheurs. Les deux entreprises compliquent l’accès aux publications publiques de Facebook et d’Instagram.
Sans ces données, les scientifiques européens ne peuvent pas mesurer à quels contenus illégaux ou nuisibles les utilisateurs sont exposés, mineurs compris, le dommage même que Meta a soldé dix mois plus tard pour un plafond de 18 milliards de dollars. Depuis 2018, aucun des grands dossiers du groupe n’a été ouvert par ses propres publications de données. À Nairobi comme à Washington, ce sont des journalistes ou des procureurs qui ont produit les pièces.
Meta conteste ces conclusions provisoires et affirme négocier avec la Commission. Celle-ci peut lui infliger une amende allant jusqu’à 6 % de son chiffre d’affaires mondial.
Ce que les salariés de Sama ont vu passer à Nairobi
Les lunettes connectées développées par Meta avec Ray-Ban et Oakley embarquent caméras, micros et intelligence artificielle. Elles photographient, filment, écoutent l’environnement et donnent accès à des informations sans qu’il soit nécessaire de sortir son téléphone. Le groupe militant Everyone Hates Elon y a vu « la plus grande avancée technologique pour pervers depuis la gabardine ».
Fin février 2026, les quotidiens suédois Svenska Dagbladet et Göteborgs-Posten ont publié le résultat d’une enquête conjointe. Une partie des images captées par ces appareils est envoyée à des humains chargés de les décrire et de les étiqueter, travail qui sert ensuite à entraîner l’intelligence artificielle du groupe. Meta confiait cette tâche à Sama, entreprise installée à Nairobi, au Kenya. Ses salariés ont décrit avoir visionné des scènes de personnes nues dans leur salle de bains, des rapports sexuels et des cartes bancaires exposées par inadvertance.
L’Information Commissioner’s Office, autorité britannique de protection des données, a écrit à Meta pour lui signaler ses inquiétudes. Son homologue kényane a ouvert une enquête.
Fin avril 2026, Meta a rompu son contrat avec Sama. Le sous-traitant a licencié 1 108 salariés à Nairobi. L’entreprise américaine a invoqué des standards de qualité insuffisants, accusation que Sama a rejetée. Une organisation de travailleurs kényans a suggéré un lien avec les témoignages publiés deux mois plus tôt. Meta n’a pas répondu directement à cette allégation.
En 2023 déjà, des modérateurs employés par Sama pour trier les contenus violents publiés sur Facebook avaient engagé des actions en justice contre le groupe pour trafic humain et licenciement abusif. Ces procédures restent pendantes devant les tribunaux du travail kényans. Huit ans après le 17 mars 2018, des données intimes circulent de nouveau hors du regard de ceux qu’elles concernent, et ce sont encore deux quotidiens qui l’ont fait savoir.


