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En 2007, l’année où il entre dans les instances dirigeantes du Front national, Alain Soral fonde Égalité & Réconciliation. Autour de ce site, le polémiste réunit vidéos, livres et produits dérivés : Culture pour tous, l’une des sociétés de ce dispositif, déclarait 640 400 euros de chiffre d’affaires en 2012, selon StreetPress. Condamné à Paris le 26 février 2026 à deux ans de prison et visé par un mandat d’arrêt, il se dit aujourd’hui « réfugié politique » à Moscou. Depuis l’exil, il continue d’animer la machine qu’il a construite hors de tout parti.
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Les messages remontent à 2013. Le 28 septembre, Mediapart a publié des conversations privées qu’il attribue à Jordan Bardella, alors jeune militant du Front national (FN) et aujourd’hui président du Rassemblement national (RN). Leur auteur y tient des propos antisémites et y dit sa fascination pour Alain Soral. Le journal d’investigation assure avoir authentifié ces échanges. Jordan Bardella conteste en être l’auteur, dénonce des « faux grossiers » et a porté plainte en diffamation contre Mediapart. Aucune des deux parties n’a rendu publique d’expertise indépendante, et aucun tribunal ne s’est encore prononcé. L’affaire ravive pourtant une question plus ancienne : par quel canal les idées d’un essayiste sans parti ni mandat gagnaient-elles, au début des années 2010, une partie de la jeunesse frontiste ?
Alain Soral a misé très tôt sur la vidéo. Bien avant que les influenceurs politiques n’occupent les réseaux sociaux, il s’installe face caméra pour de longs monologues diffusés directement sur Internet, sans journaliste pour l’interrompre ni contradicteur pour lui répondre. Il y enchaîne références historiques, citations philosophiques et commentaires de l’actualité. Il en tire une interprétation fermée du monde, présentée comme une démonstration savante. Ses spectateurs y trouvent le sentiment d’accéder à un enseignement que la presse et l’université leur auraient caché.
Les grandes plateformes ont fini par le couper de ce public. Le 13 décembre 2017, Facebook ferme les pages de Soral et de son association, Égalité & Réconciliation (E&R), alors suivies par plus de 288 000 abonnés. Le réseau social invoque ses règles contre les organisations et les personnes qui « prêchent la haine », ainsi que contre l’expression du racisme et de l’homophobie. Le 6 juillet 2020, YouTube supprime à son tour ses deux chaînes pour violations répétées de ses conditions d’utilisation. La principale, ERTV Officiel, comptait environ 185 000 abonnés et plus de 80 millions de vues cumulées, réparties sur plus de 1 200 vidéos : le volume de production d’un média à part entière.
Soral et ses fidèles se sont alors repliés sur leur propre site, sur la messagerie Telegram et sur des plateformes alternatives. En octobre 2023, un compte à son nom a repris une activité publique sur le réseau social X. Le site d’E&R, surtout, a gardé son audience. Selon le classement 2025 de Conspiracy Watch, l’observatoire du conspirationnisme, il enregistrait encore quelque 1,9 million de visites par mois en moyenne. Ce chiffre repose sur les estimations de la société d’analyse d’audience Similarweb, qui n’a pas accès aux statistiques internes de l’éditeur et compte des visites, un même internaute pouvant en produire plusieurs. Conspiracy Watch relève un recul par rapport à 2024. Le site conserve malgré tout la première place des plateformes conspirationnistes francophones que l’observatoire a retenues.
Facebook et YouTube ont donc écarté Soral en moins de trois ans. Cinq ans après la fermeture de ses chaînes vidéo, son site reste pourtant le plus consulté de la complosphère, l’ensemble des sites et comptes conspirationnistes de langue française. Le polémiste avait installé son public sur un domaine qu’il contrôle bien avant d’être chassé de ceux des autres. Les enquêtes journalistiques consacrées à son parcours décrivent ainsi l’un des pionniers français d’un entrepreneuriat politique en ligne. Soral y assemble une personnalité médiatique, une doctrine, une communauté militante, ses propres canaux de diffusion et une activité commerciale. Les sanctions qui devaient affaiblir cet édifice en sont devenues l’un des moteurs.
La sanction, brevet de dissidence
Chaque fermeture de compte a nourri le récit du dissident persécuté. Lorsque Facebook supprime ses pages en 2017, puis YouTube ses chaînes en 2020, Alain Soral présente ces décisions à son public comme la preuve qu’il dérange le « système ». Il procède de même avec les tribunaux : à chaque nouvelle condamnation, il se dit poursuivi pour avoir mis au jour les ressorts cachés du pouvoir.
Sa rhétorique enchaîne trois opérations. Le public y apparaît d’abord en victime, trompé, humilié et dépossédé par des élites qu’il ne voit pas. Soral s’attribue ensuite le rôle de celui qui a compris le mécanisme. Il désigne enfin un ennemi, responsable du désordre. Adhérer à cette lecture fait passer l’auditeur de la condition de victime passive à celle d’initié, capable de voir derrière les apparences ce que la majorité, abusée par les médias et les institutions, ne perçoit pas. Ce statut d’initié soude le groupe : on y entre en adoptant une grille de lecture, et on y reste parce que cette grille valorise celui qui l’adopte.
Soral referme ensuite le raisonnement sur lui-même. Derrière chaque décision publique, chaque crise économique, chaque évolution des mœurs, il place un commanditaire caché. L’absence de preuve devient alors la marque d’un complot bien dissimulé, et celui qui objecte passe pour un complice. Son public, qui prend la brutalité verbale pour du courage, n’a plus de prise par où la contradiction pourrait l’atteindre.
Le tribunal qui condamne Soral authentifie donc, aux yeux de ses fidèles, la parole qu’il sanctionne.
Des livres aux équipements survivalistes
Cette fidélité, les animateurs d’E&R l’ont prolongée par un parcours. L’internaute y lit un commentaire d’actualité, regarde une vidéo ou une conférence, puis croise un appel aux dons, la promotion d’un livre ou une offre commerciale. De la lecture, il peut passer à l’adhésion militante, puis de l’adhésion à l’achat.
Kontre Kulture, la maison d’édition du mouvement, vend les livres de Soral aux côtés de textes nationalistes, antisémites, conspirationnistes ou négationnistes, c’est-à-dire niant l’extermination des Juifs d’Europe. D’autres structures de la même galaxie ont commercialisé des produits alimentaires, des contenus audiovisuels payants et des équipements survivalistes, destinés à se préparer à un effondrement de la société. La boutique suit ainsi l’adhérent au-delà de la bibliothèque, jusqu’au garde-manger et au matériel de survie.
Le site d’information StreetPress a mesuré l’ampleur de ce commerce à partir de documents internes et de relevés bancaires. Selon ses enquêtes, Culture pour tous avait déclaré 640 400 euros de chiffre d’affaires en 2012. Des relevés ultérieurs font apparaître des encaissements de 170 000 euros en octobre 2014 et de 163 034 euros en mars 2015. Relevés à des dates différentes, ces montants ne s’additionnent pas et ne renseignent pas sur les revenus actuels. Les deux derniers donnent néanmoins l’ordre de grandeur d’un seul mois de ventes, d’adhésions et de contenus payants au milieu des années 2010.
Soral a bouclé ce circuit sur lui-même. La provocation attire l’attention, l’attention fait l’audience et l’audience nourrit les ventes. En entretenant l’image du dissident persécuté, les sanctions retiennent à leur tour des lecteurs qui sont aussi des clients. Doctrine, communauté et commerce forment chez Soral un seul appareil, qui a tenu près de vingt ans sans la moindre victoire électorale.
Deux ans de prison à Paris, l’exil à Moscou
Le 26 février 2026, le tribunal correctionnel de Paris a condamné Alain Soral à deux ans d’emprisonnement pour association de malfaiteurs et a délivré un mandat d’arrêt à son encontre. Le dossier, baptisé « Axe de la résistance » du nom que se donnent l’Iran et ses alliés régionaux, visait un réseau de chaînes numériques favorables à Téhéran. Certains messages publiés après les attaques du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023, ont été considérés comme relevant de l’apologie du terrorisme. Le tribunal a jugé qu’E&R avait activement soutenu la promotion de ce réseau. Il a prononcé une amende de 15 000 euros et cinq ans de privation des droits civiques, civils et de famille, qui retire notamment le droit de vote et d’éligibilité. Il a en revanche relaxé Soral du chef d’apologie du terrorisme pour le contenu qui lui était personnellement reproché. Les juges ne le qualifient pas d’agent de l’Iran et n’établissent pas qu’il ait reçu des instructions de Téhéran. Au 29 septembre, ni le parquet ni la défense n’avaient fait connaître un éventuel appel.
En France, la justice avait déjà condamné Soral à de multiples reprises, pour injure raciale, diffamation, provocation à la haine ou contestation de crimes contre l’humanité. En octobre 2021, la Cour de cassation, plus haute juridiction judiciaire française, a rendu définitive sa condamnation pour contestation de la Shoah, prononcée après la publication d’un dessin négationniste sur le site d’E&R. La Cour européenne des droits de l’homme a jugé en 2022 qu’une autre condamnation, visant un pastiche antisémite d’une une de Charlie Hebdo, ne violait pas sa liberté d’expression. En Suisse, où il vivait alors, le Tribunal fédéral, plus haute juridiction du pays, a confirmé en mars 2024 sa culpabilité pour incitation à la haine envers les personnes homosexuelles, avec une peine définitive de quarante jours de privation de liberté.
Soral a quitté la Suisse au début de 2026, alors que le parquet du canton de Vaud devait l’entendre dans une nouvelle procédure. Selon le communiqué du canton, il ne s’est pas présenté à son audition du 18 mars. Dès le lendemain, le procureur général vaudois l’a condamné par ordonnance pénale, une décision rendue sans procès et contre laquelle l’intéressé peut faire opposition. La peine s’élève à cinq mois de privation de liberté ferme et à trente jours-amende, une sanction financière comptée en jours, fixés ici à 170 francs suisses chacun. La procédure portait sur des vidéos, des images et des commentaires publiés de 2023 à 2025 sur le site d’E&R et sur ses comptes X et Telegram. Au milieu des infractions de parole (discrimination, incitation à la haine, injure), la liste vaudoise retient un objet : un spray d’autodéfense prohibé, qui vaut à Soral un délit par négligence à la législation sur les armes. Le canton précisait que l’ordonnance n’était pas encore entrée en force. Il n’a pas indiqué depuis si elle avait été notifiée, ni si Soral y avait fait opposition. Le parquet vaudois a par ailleurs ouvert une autre instruction sur des propos visant la communauté juive, diffusés à la fin de 2025 et en janvier 2026.
Soral se met désormais en scène depuis Moscou. Il affirme bénéficier depuis le 26 février du statut de « réfugié politique » en Russie, un statut que les autorités russes n’ont confirmé par aucun document public. Le pays lui offre un décor à la mesure de son récit. Depuis des années, il oppose un Occident soumis à la finance, aux États-Unis et au libéralisme culturel à une Russie souveraine, gardienne des valeurs traditionnelles. En mai 2025, lors d’une conférence à Moscou, il célébrait déjà Vladimir Poutine comme l’homme capable, selon lui, d’empêcher le triomphe du chaos occidental. Il entretient aussi des échanges anciens avec Alexandre Douguine, idéologue ultranationaliste et eurasiste (partisan d’un bloc continental sous direction russe), dont l’accès réel au pouvoir est discuté. Aucun des éléments rendus publics ne rattache Soral à un dispositif officiel d’influence du Kremlin.
Soral a fait du mandat d’arrêt parisien et de son statut revendiqué d’exilé les deux moitiés d’un même récit : celui du dissident que son pays poursuit pour ses idées. Il applique désormais à l’échelle d’un État le mécanisme qu’il réservait jusqu’ici aux plateformes et aux tribunaux. Ce goût de la scène remonte à ses débuts.
Un conseiller en look sur les plateaux
Alain Bonnet, dit Alain Soral, est né le 2 octobre 1958 à Aix-les-Bains, en Savoie. Frère de la comédienne Agnès Soral, il grandit dans une famille que sa sœur a décrite comme violente et profondément conflictuelle. Les portraits du polémiste ont souvent puisé dans cette histoire intime, qui n’explique pas à elle seule sa trajectoire politique.
Le jeune homme fréquente d’abord les milieux artistiques et intellectuels parisiens. Passé par les Beaux-Arts, il s’intéresse à la mode et aux comportements sociaux, puis apparaît à la télévision comme « conseiller en look ». Les archives de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) conservent ce premier personnage : un observateur des codes vestimentaires, habitué des plateaux et déjà attentif à sa propre mise en scène.
Soral élargit son public dans les années 1990 avec des essais sur les relations entre hommes et femmes. Il y défend une conception essentialiste des sexes, qui prête à chacun une nature fixe. Selon lui, une lutte entre hommes et femmes structurerait les rapports sociaux, et le féminisme aurait détruit la famille et les rôles traditionnels. Un mémoire universitaire consacré à sa rhétorique antiféministe de 1992 à 2012 montre comment il emprunte le vocabulaire de la lutte des classes pour plaider le retour d’une masculinité traditionnelle et d’une hiérarchie entre les sexes. Son auteur y décrit une « intersectionnalité des haines », dans laquelle antiféminisme, homophobie, antisémitisme et rejet de la modernité se renforcent mutuellement.
Soral mesure tôt ce que rapporte la transgression : la provocation lui assure de la visibilité. Son personnage se fixe alors sur trois registres. Il y a l’autodidacte qui explique seul la totalité du monde, le viriliste, adepte du culte de la force masculine, qui met en scène sa pratique des sports de combat, et le dissident qui dirait ce que journalistes, universitaires et élus n’osent pas formuler. Le conseiller en look des plateaux et le monologuiste d’ERTV exercent le même savoir-faire : composer une image et la tenir face à l’objectif. Avec Internet, Soral a gardé la caméra et s’est débarrassé du présentateur.
Comité central du FN, novembre 2007
Avant de trouver ce public, Alain Soral cherche un camp. Il revendique une adhésion au Parti communiste français (PCF) au début des années 1990, un engagement que les enquêtes sur son parcours décrivent comme bref, peu militant et difficile à documenter. Il en garde un vocabulaire : classes sociales, exploitation, travail, capital financier, domination impérialiste. Il en déplace aussitôt le sens. Sous sa plume, le capitalisme devient l’instrument d’une oligarchie cachée.
Au milieu des années 2000, il se rapproche de Jean-Marie Le Pen et participe à sa campagne présidentielle de 2007. En novembre de la même année, il entre au comité central, l’instance dirigeante du Front national. Il entend donner au parti une orientation « sociale » et reconquérir les catégories populaires. Il veut aussi attirer une partie des Français issus de l’immigration, notamment musulmans, autour du patriotisme, du conservatisme moral et de l’hostilité à Israël. Il popularise alors la formule qui résume ce projet : « la gauche du travail et la droite des valeurs ». Il s’agit de reprendre le langage de la lutte sociale, de l’adosser à un ordre moral autoritaire et de rassembler tous ceux qui se sentent dépossédés par la mondialisation, le libéralisme économique ou les bouleversements culturels.
La même année, Soral fonde Égalité & Réconciliation avec Philippe Péninque et Jildaz Mahé O’Chinal. Tous deux sont passés par le Groupe union défense (GUD), organisation étudiante de l’extrême droite radicale. Au moment même où il gravit l’appareil frontiste, le nouveau membre du comité central se dote d’une structure à lui.
En 2009, le FN lui refuse aux élections européennes la place qu’il réclame, et Soral quitte le parti. Il garde E&R, ainsi que les relations nouées à la périphérie du mouvement. La formule de 2007 reste le socle de sa doctrine.
L’héritage de Drumont et des Protocoles
Soral présente cette doctrine comme une explication totale de la société. Le travailleur serait dépossédé par la finance, le citoyen par les élites, l’homme par le féminisme, la nation par le mondialisme et le public par les médias. Ces griefs distincts, il les ramène à une volonté occulte qui leur donnerait une origine et une finalité communes.
La chercheuse Lucie Raymond place l’antisémitisme au centre de cette construction. Dans une étude publiée par la revue universitaire Quaderni, elle analyse la manière dont la rhétorique de Soral fédère une communauté autour du ressentiment, de l’opposition au « système » et de la désignation d’un groupe. Ce groupe est tenu pour responsable des bouleversements économiques, politiques et culturels.
Soral puise dans un fonds ancien. Il reprend l’antisémitisme d’Édouard Drumont, pamphlétaire de la fin du XIXe siècle, le mythe du complot judéo-maçonnique et les Protocoles des Sages de Sion, un faux forgé dans la Russie tsariste pour accréditer l’idée d’un plan juif de domination mondiale. Il en modernise le lexique avec des termes abstraits : « Empire », « oligarchie », « mondialisme », « réseaux d’influence ». Il assigne aussi un rôle précis à l’antisionisme, l’opposition au sionisme, le mouvement à l’origine de l’État d’Israël. La critique de la politique israélienne, que beaucoup formulent sans aucun antisémitisme, devient régulièrement chez lui le point de départ d’une accusation collective contre les Juifs. Il leur prête un pouvoir coordonné sur les médias, la finance et la politique.
Soral emprunte à la gauche la dénonciation des inégalités, de la financiarisation et de la domination américaine, puis la retourne contre des ennemis identitaires. L’oligarchie cachée, souvent ramenée aux Juifs, organiserait à la fois la finance mondiale, les médias, l’évolution des mœurs et l’affaiblissement des nations. De la « gauche du travail » de 2007, il ne garde que le vocabulaire.
Soral adosse l’ensemble à un second pilier : la défense d’un ordre hiérarchique. Antiféminisme, masculinisme (la défense des prérogatives masculines face au féminisme), homophobie et virilisme convergent dans une vision antimoderne. Les rôles sexuels, familiaux et nationaux y auraient été déstabilisés par les forces mêmes qu’il accuse de tenir la finance. Cette doctrine désigne un ennemi assez vaste pour rassembler des publics que rien d’autre ne réunit.
Une liste antisioniste à 1,30 %
L’humoriste Dieudonné M’bala M’bala apporte à Soral ce qui manquait à ce rassemblement : une scène, une audience populaire et la force du spectacle. L’essayiste lui fournit en retour une doctrine, des références et une infrastructure militante. Les deux hommes bâtissent ensemble une contre-culture de la « dissidence », faite de provocations antisémites, de dénonciation du système et de sentiment de persécution. Des militants de l’extrême droite nationaliste y côtoient une partie d’un public issu de l’immigration ou des quartiers populaires. Ce public se mobilise autour de la cause palestinienne, contre la guerre en Irak et contre les politiques américaine et israélienne. Soral cherche à convertir ces colères géopolitiques en adhésion à un projet nationaliste.
En 2009, Dieudonné conduit aux élections européennes en Île-de-France une liste dite « antisioniste ». Y figurent Soral et Yahia Gouasmi, responsable du Centre Zahra France, une association chiite. La coalition agrège des membres d’E&R, des militants du Parti antisioniste, des nationalistes catholiques et diverses personnalités radicales. Elle obtient 1,30 % des suffrages exprimés. Soral et Dieudonné annoncent ensuite la création de Réconciliation nationale, qui ne s’impose jamais comme un parti. Leur relation connaîtra plus tard des tensions.
Soral trouve chez Yahia Gouasmi un autre versant de sa coalition. Plusieurs enquêtes décrivent le Centre Zahra France comme un relais d’influence de la République islamique d’Iran, au croisement des réseaux pro-iraniens et de la mouvance conspirationniste française. En mars 2019, le gouvernement dissout le Centre Zahra France, la Fédération chiite de France, le Parti antisioniste et France Marianne Télé. Le décret leur reproche notamment de légitimer le djihad armé, de provoquer à la haine et de faire l’apologie du Hamas, du Djihad islamique palestinien et de la branche armée du Hezbollah libanais. En janvier 2021, le tribunal judiciaire de Dunkerque relaxe au bénéfice du doute quatre anciens responsables du Centre Zahra, dont Gouasmi. Ils étaient poursuivis pour avoir maintenu ou reconstitué les organisations dissoutes. La dissolution administrative de 2019 reste en vigueur.
Les électeurs franciliens ont refusé la coalition dès 2009. Soral a pourtant tenu la ligne de cette liste pendant dix-sept ans, jusqu’au soutien qu’E&R a apporté, selon le tribunal de Paris, à un réseau de chaînes pro-iraniennes. Il y rapproche des courants aux traditions opposées, extrême droite nationaliste et militants religieux chiites, dès lors qu’ils combattent les mêmes adversaires : Israël, les États-Unis et l’ordre libéral occidental.
Dans l’entourage de Jordan Bardella
Cette ligne a aussi touché les rangs du FN. Radio France décrit l’entourage de Jordan Bardella, au début des années 2010, comme un milieu où l’on consommait abondamment les vidéos et les thèses de Soral. Le groupe public cite, parmi ceux qui ont fréquenté cet univers, François Paradol, devenu depuis directeur de cabinet du président du RN. Depuis la fondation d’E&R, en 2007, Philippe Péninque, Jildaz Mahé O’Chinal et Frédéric Chatillon, autre figure issue du GUD, ont fait circuler des hommes, des compétences et des références entre l’extrême droite radicale et l’environnement du parti.
Ni Radio France ni Mediapart n’établissent pour autant d’alliance actuelle entre Soral et la direction du RN, ni d’influence sur les décisions de Jordan Bardella. Leurs enquêtes décrivent un foyer intellectuel installé, pendant plusieurs années, à la lisière de l’extrême droite partisane.
Soral a perdu depuis une part de sa centralité, sous l’effet des bannissements, des condamnations, du renouvellement des générations et de la concurrence d’influenceurs plus jeunes. Sa méthode, celle du complot qui explique tout et de la sanction qui prouve la persécution, lui a survécu. Des internautes qui ne se réclament plus de lui emploient aujourd’hui son lexique : « dissidence », « Empire », « mondialisme », « réseaux », « oligarchie ».


