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Quinze minutes sur le perron de Matignon, un soir d’octobre. Pas de journaliste, pas de question, pas d’annonce. Il aura fallu trois semaines de blocus et 266 000 manifestants pour que Sébastien Lecornu s’adresse au pays. Depuis, il n’a presque plus cessé de parler. De l’ordre, des casseurs, des couvre-feux. Des lycéens, presque jamais.
Quinze minutes, zéro réponse
Ce mutisme n’est pas un accident. Depuis son arrivée à Matignon, Sébastien Lecornu a fait de la parole rare une doctrine, qu’il résume d’une formule : « C’est mon caractère ». Pendant la bataille budgétaire, cela passait pour de la sobriété. Face à des adolescents qui défilent pour des profs absents et des salles délabrées, cela ressemble à de l’indifférence.
Le 7 octobre, l’allocution noie les lycées dans un inventaire : carburants, crise agricole, finances publiques. La seule annonce concrète porte sur le prix du gazole. Pour le reste, les lycéens sont renvoyés vers une plateforme de consultation en ligne et vers le débat budgétaire de novembre. Ils réclamaient des enseignants, des locaux dignes, des emplois du temps vivables, la fin de Parcoursup. La lettre de cadrage adressée aux ministres promettait cinq chantiers, dont le verbe dominant était « diagnostiquer ». À une génération qui dit son angoisse, l’État a tendu une grille d’audit.
La voix de l’ordre
Puis la voix revient, d’un coup. Au Sénat, il égrène le nombre de blessés. Dans la cour de Matignon, il tranche : « Cela ne ressemble plus à un mouvement lycéen ». Le soir du 17 octobre, il désigne l’ultragauche et promet de faire payer les casseurs. Deux jours plus tard, il réclame des couvre-feux et n’écarte pas l’état d’urgence. Ces mots-là, tout le monde les a entendus.
Rien n’excuse les pillages du 17 octobre, et un Premier ministre doit les condamner. On ne lui reproche pas de le faire. On lui reproche de ne faire que cela. En requalifiant le mouvement en violences urbaines, il a tracé une frontière commode entre une jeunesse qu’il n’écoute pas et des casseurs qu’il combat. L’opinion ne suit pas : 63 % des Français jugent le mouvement lycéen justifié. Un sondeur a nommé le risque, celui de « donner l’impression d’une surdité face à un mouvement social ».
Et il y a le bilan dont Matignon ne parle pas. Trois élèves gravement mutilés par des armes intermédiaires depuis le début du mouvement. Pour eux, pas d’allocution.
Mouvement lycéen : d’eux, sans eux
Mercredi 21 octobre, le Premier ministre reçoit les cinq syndicats représentatifs. Son courrier d’invitation évoque les demandes des lycéens et des étudiants. Leurs représentants, eux, ne sont pas conviés. Le lendemain, ce sont les partis politiques. Toujours pas les lycéens. On parle de la jeunesse, sans elle.
Sur Parcoursup, il a eu cette réplique : « Ceux qui veulent sa suppression ne disent jamais par quoi ils le remplacent ». L’argument se tient dans un débat. Il devient indécent dans la bouche de celui qui refuse le débat. Pour savoir ce que les lycéens proposent, encore faudrait-il les recevoir.
Faible, donc absent ?
Ses défenseurs invoquent la faiblesse : pas de majorité, un budget à faire passer, une censure à éviter. Sébastien Lecornu s’est lui-même décrit comme le Premier ministre « le plus faible » de la Ve République. Mais la faiblesse parlementaire n’interdit pas la présence. Elle l’exige. Quand on ne peut pas tout donner, on doit au moins tout expliquer.
L’Élysée l’a compris. Au lendemain du 17 octobre, Emmanuel Macron a dit sa colère et sa honte, et promis des réponses aux revendications légitimes. Ce que le président promet, Matignon devrait l’incarner. À la place, c’est le ministre de l’Éducation qui fera des annonces lundi, pendant que les appels à manifester s’enchaînent jusqu’à la grève du 5 novembre. Une fois encore, le chef du gouvernement aura délégué la seule parole qui comptait.
Ce qu’on attend de lui n’a rien d’extravagant. Recevoir les organisations lycéennes. S’asseoir sur un plateau et accepter les questions qui fâchent. Dire oui ou non, clairement, sur les moyens et sur Parcoursup. Gouverner, c’est aussi s’exposer. Un Premier ministre que l’on n’entend pas finit toujours par devenir un Premier ministre que l’on n’écoute plus.


