Jordan Bardella, auteur de messages antisémites ? Ce que révèle Mediapart

Mediapart attribue à Jordan Bardella des messages antisémites échangés entre 2013 et 2015. Le président du RN dénonce des faux et annonce des poursuites.

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Pierre Moscovici, alors ministre de l’Économie, accusé de vouloir « venger Moïse », et le polémiste Dieudonné salué pour son « vrai combat d’idée » : le site d’investigation Mediapart attribue à Jordan Bardella des messages privés antisémites qui remontent à l’été 2013. Le futur président du Rassemblement national avait alors 17 ans et fréquentait déjà les réunions de formation du Front national. Le journal dit avoir recoupé ces écrits auprès d’anciens militants du parti, sans rendre public son protocole d’authentification. Jordan Bardella dénonce des « faux grossiers » et annonce des poursuites, un démenti sans nuance qui engage le candidat de Marine Le Pen au poste de Premier ministre pour 2027.

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Mediapart a mis en ligne lundi 28 septembre, à 15 h 27, une enquête qui attribue à Jordan Bardella des propos antisémites et complotistes. Ils auraient été tenus dans des conversations privées, au début de son engagement au Front national (FN), devenu Rassemblement national (RN) en 2018. Le président du parti nie en être l’auteur.

Le matériau est abondant. Selon l’agence Reuters, Mediapart a examiné plusieurs dizaines de messages échangés entre 2013 et 2015. Le site d’investigation évoque pour sa part de « nombreuses conversations privées », qu’il affirme avoir authentifiées. Les extraits les plus explicites, repris par l’Agence France-Presse (AFP) et BFMTV, datent de l’été 2013. Ils déclinent, un échange après l’autre, trois motifs que l’antisémitisme européen ressasse depuis plus d’un siècle.

L’argent vient en premier. Dans l’un des messages cités par Mediapart, Jordan Bardella aurait affirmé que « les banques sont toutes détenues par des juifs ». L’assertion assimile les juifs à la finance, puis la finance au pouvoir réel.

Dans un autre échange, l’auteur des messages passe de l’argent à la domination. Il aurait écrit : « Le juif doit dominé [sic] les autres peuples, les écraser et les voler », la mention [sic] signalant que la faute figure dans l’original. Il aurait ensuite établi un lien entre judaïsme et sionisme. En deux phrases, le propos glisse de la religion vers la politique et prête à une communauté entière un projet collectif de prédation.

Israël ferme la boucle. Les messages évoqueraient un « Nouvel Ordre Mondial dominé par Israël », dont Jérusalem serait la capitale. L’expression « Nouvel Ordre mondial », chère aux milieux conspirationnistes, désigne un gouvernement occulte de la planète. L’auteur des messages en confie les commandes à l’État hébreu, et relie ainsi les banques du premier message à la domination du second.

Pris ensemble, les trois registres dessinent la grille complète du complot juif : la banque, les peuples asservis, le gouvernement mondial. Si le corpus est authentique, leur retour d’une conversation à l’autre rend improbable l’hypothèse d’une formule lâchée dans une discussion houleuse. Mediapart fait de cette répétition le cœur de sa démonstration et qualifie l’ensemble d’« antisémitisme obsessionnel ». La formule appartient au journal, qui livre là son analyse ; aucune juridiction ne l’a reprise à son compte.

Moscovici, Fabius, Valls, trois ministres ciblés

Les messages visent aussi des personnes. Pierre Moscovici, ministre de l’Économie et des Finances du gouvernement de Jean-Marc Ayrault en 2013, y aurait été accusé de vouloir « sauver les entreprises » pour « venger Moïse ». Un autre message affirmerait que les ministères les plus importants étaient confiés à des personnalités pour lesquelles « Israël et l’intérêt bancaire » primeraient sur les intérêts français. Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères, et Manuel Valls, ministre de l’Intérieur, figureraient parmi les responsables mis en cause.

L’accusation porte un nom dans l’histoire de l’antisémitisme : la double loyauté. Elle prête à des responsables juifs, ou supposés tels, une fidélité première à Israël. Dans les messages sur les banques, l’auteur l’énonçait en termes généraux. Il l’applique ici à trois membres identifiés du gouvernement de François Hollande.

Le corpus contiendrait enfin un message favorable à Dieudonné, présenté comme menant un « vrai combat d’idée ». Le polémiste avait déjà été condamné à l’époque pour provocation à la haine, rappelle l’AFP.

Ces références ancrent le corpus dans l’actualité de 2013. Cette année-là, le gouvernement Ayrault vient de fêter sa première année et Dieudonné traîne déjà une condamnation. Chaque nom fournit ainsi un repère de date. Un expert chargé d’examiner les fichiers pourrait confronter les messages au calendrier politique et vérifier que leur contenu correspond à la période où ils auraient été écrits.

Une authentification sans protocole public

À l’appui de son authentification, Mediapart cite les témoignages d’anciens militants du Front national, qu’il désigne par leur prénom et l’initiale de leur nom.

La méthode, elle, n’a pas été détaillée publiquement. Mediapart n’a précisé ni la messagerie d’où proviennent les échanges, ni le format des données originales. Le journal ne dit rien non plus des métadonnées qu’il détient, ces informations techniques attachées à chaque message (date, heure, identifiant de l’expéditeur). Il n’a pas indiqué si les conversations lui sont parvenues complètes ou par fragments, ni s’il a commandé des expertises numériques.

L’attribution tient donc à la parole d’un seul journal, adossée à des témoins partiellement anonymes. Rien, dans cette réserve, n’indique une falsification. Elle impose toutefois une rigueur de vocabulaire : tant qu’aucune expertise contradictoire ni aucune décision de justice n’a tranché, ces écrits restent des messages attribués à Jordan Bardella par Mediapart.

« Barbouzerie » : la stratégie du démenti absolu

Sollicité par Mediapart avant la publication, le président du RN a répondu par courrier électronique. Il y conteste « formellement » avoir tenu, « en public, comme en privé, par oral ou par écrit », des propos racistes ou antisémites de cette nature. Il avance deux arguments : il était encore mineur à l’été 2013, et il n’était pas alors « militant actif » du Front national. Ces deux éléments, selon lui, auraient dû alerter les journalistes sur le caractère mensonger de leurs sources.

La publication de l’enquête a durci le ton. Jordan Bardella qualifie les documents de « faux grossiers », relevant d’une « opération de barbouzerie », terme tiré de « barbouze », l’agent secret officieux, pour désigner une manœuvre de basse police. Sur le réseau social X, il accuse Mediapart de lui prêter des propos « délirants et antisémites » qu’il n’aurait jamais écrits. Il indique avoir donné instruction à son avocat d’engager « toutes les procédures nécessaires », sans préciser lundi si une plainte avait été déposée, ni sous quelle qualification.

Marine Le Pen, candidate du RN à l’élection présidentielle de 2027, a pris sa défense le jour même. Interrogée sans avoir encore lu l’intégralité de l’enquête, elle a assuré que personne de « normalement constitué » ne pouvait croire à cette « dinguerie ». Elle a évoqué « un faux, une manip, une barbouzerie » et s’en est prise aux méthodes du journal. Sa réaction relève du soutien politique : elle n’a fait état d’aucun examen des documents.

Les deux dirigeants ont retenu une seule hypothèse, celle de la falsification. Ni l’un ni l’autre n’a évoqué publiquement celle de messages anciens, écrits par un adolescent dont l’adulte se serait depuis désolidarisé. L’âge invoqué par Jordan Bardella lui ouvrait pourtant cette ligne de défense. Il l’a écartée au profit d’une position qui ne laisse aucune issue intermédiaire : si les messages sont authentiques, le démenti de l’adulte s’ajouterait aux propos de l’adolescent. Mediapart, de son côté, a engagé sa responsabilité éditoriale en l’identifiant comme leur auteur. Chacun des deux camps joue désormais sa crédibilité sur la même question.

17 ans à l’été 2013, adhérent depuis 2012

Jordan Bardella est né le 13 septembre 1995 à Drancy (Seine-Saint-Denis), selon sa fiche officielle au Parlement européen. Il avait donc 17 ans jusqu’au 12 septembre 2013 et en a eu 18 le lendemain.

L’argument s’arrête là. Mediapart situe le corpus entre 2013 et 2015 sans avoir rendu publiques les dates de chaque message. Or Jordan Bardella était majeur pendant plus de deux des trois années couvertes par l’enquête. Tout message postérieur au 13 septembre 2013 aurait été écrit par un adulte.

Le calendrier de son ascension accentue ce décalage. Le 7 juillet 2014, à 18 ans, Jordan Bardella est nommé secrétaire départemental du FN en Seine-Saint-Denis, c’est-à-dire responsable du parti dans ce département, et devient l’un des plus jeunes cadres de ce rang. En décembre 2015, il obtient son premier mandat, comme conseiller régional d’Île-de-France. Si l’attribution était confirmée pour des messages postérieurs à juillet 2014, leur auteur aurait été le dirigeant local du parti. La datation précise des pièces, que Mediapart n’a pas publiée, pèse dès lors aussi lourd que leur contenu.

L’autre argument, celui du militant inactif, se heurte à son parcours documenté. Jordan Bardella a adhéré au FN en 2012, à 16 ans, environ un an et demi avant les conversations estivales rapportées par Mediapart. Dans un portrait qui lui était consacré, Le Monde a raconté qu’en 2013 il se rendait chaque mercredi au « Forum ». Dans cet appartement du 13e arrondissement de Paris, le parti formait ses jeunes militants franciliens. François Paradol, devenu plus tard son directeur de cabinet, se souvenait d’un adolescent discret, qui prenait des notes pendant les réunions.

Adhérent, formé chaque semaine au Forum, Jordan Bardella appartenait bien en 2013 aux réseaux militants du FN. Le Monde et François Paradol ne disent pas pour autant s’il était actif à chacune des dates du corpus, ni s’il a écrit les messages publiés. L’âge et l’adhésion laissent la question de la paternité entière. Seule une confrontation des pièces pourrait la trancher.

Diffamation et secret des sources

Une plainte en diffamation organiserait cette confrontation. La loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse définit la diffamation comme l’allégation ou l’imputation d’un fait qui porte atteinte à l’honneur ou à la considération d’une personne. Le délai de prescription, au-delà duquel aucune poursuite n’est plus possible, est ordinairement de trois mois à compter de la publication. Pour une enquête mise en ligne le 28 septembre, Jordan Bardella a donc jusqu’à la fin du mois de décembre pour agir.

Devant le juge, Mediapart pourrait plaider la bonne foi, qui exonère le journaliste même lorsque les faits allégués portent atteinte à l’honneur de la personne visée. Les tribunaux l’apprécient à partir de critères éprouvés : la base factuelle que détenait le journal, le sérieux de l’enquête, la prudence de l’expression et l’intérêt général du sujet. Le protocole d’authentification, les recoupements et les témoignages d’anciens militants, aujourd’hui hors de portée du public, seraient alors examinés contradictoirement.

Un procès n’obligerait pas le journal à livrer ses informateurs. L’article 2 de la même loi protège le secret des sources, le droit du journaliste à taire l’identité de ceux qui l’ont renseigné, auquel il ne peut être porté atteinte qu’en cas de nécessité et de manière proportionnée. Mediapart pourrait ainsi défendre l’authenticité de ses pièces sans exposer les anciens militants qui ont témoigné.

Du « bouclier des Juifs » aux messages de 2013

En novembre 2023, Jordan Bardella présentait le Rassemblement national comme « probablement le meilleur bouclier des Juifs de France ». Le président du RN résumait ainsi la stratégie de normalisation conduite par son parti, qui cherche à se détacher de l’antisémitisme ayant marqué l’histoire du Front national. Quelques jours plus tôt, il avait pourtant déclaré ne pas croire que Jean-Marie Le Pen, fondateur du FN, était antisémite. Le Monde recensait alors six condamnations de celui-ci pour des propos de cette nature. Face à la polémique, Jordan Bardella avait parlé d’une « maladresse », affirmant que Jean-Marie Le Pen s’était « évidemment enfermé dans un antisémitisme ». En mai 2024, lors d’un débat avec Valérie Hayer, tête de liste de la majorité présidentielle aux élections européennes, il avait reconnu chez le fondateur du FN des propos « éminemment antisémites ».

Jusqu’ici, ses adversaires l’interrogeaient sur son regard à l’égard de l’histoire de son parti. Mediapart déplace la controverse vers ses propres écrits. Si l’attribution était confirmée, le président du RN aurait partagé, au début de son parcours, les représentations qu’il condamne aujourd’hui en public. Le récit d’une génération de dirigeants étrangère aux outrances de l’ancien FN, que le parti oppose à ses détracteurs depuis des années, en serait atteint à la racine.

Le dispositif présidentiel du RN le serait du même coup. Marine Le Pen a désigné Jordan Bardella comme son futur Premier ministre en cas de victoire à l’élection présidentielle de 2027, et elle a lié lundi sa défense à la sienne. À l’inverse, des documents falsifiés ou mal attribués signeraient une faute journalistique majeure et nourriraient le discours du RN sur l’hostilité de certains médias à son égard. Mediapart, qui revendique plusieurs dizaines de messages authentifiés, a publié son enquête en connaissant ce démenti, reçu par courriel avant la mise en ligne.



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