Les Grandes Gueules : l’émission qui a survécu à tout depuis 22 ans

Depuis le 30 août 2004, Les Grandes Gueules occupent la tranche 9h-midi de RMC. Audience, casting, polémiques, rentabilité : les rouages d'un phénomène qui dure 22 ans.

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Le jeudi 3 septembre 2026, Charles Consigny, chroniqueur des Grandes Gueules, a rouvert à l’antenne de RMC le débat sur l’existence d’un « racisme anti-blanc ». La séquence a été reprise dans la journée par la presse spécialisée dans les médias et a relancé les commentaires sur les limites de la liberté de ton que revendique l’émission. Trois jours plus tôt, Alain Marschall et Olivier Truchot avaient lancé leur vingt-deuxième saison avec deux nouveaux chroniqueurs.

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Sam Zirah, créateur de contenu suivi par plus de deux millions d’abonnés sur YouTube, et Jean-Philippe Cartier, patron de PME, ont rejoint l’équipe le 1er septembre. Ces deux recrutements répondent à un objectif assumé par la station, celui de capter une audience plus jeune, née sur les plateformes numériques. Marschall et Truchot avaient procédé de la même façon un an plus tôt, en recrutant le chef cuisinier Yves Camdeborde.

Les deux animateurs occupent la tranche 9 heures-midi depuis le 30 août 2004. Trois heures de débat quotidien, du lundi au vendredi, de la présidence de Jacques Chirac à celle d’Emmanuel Macron, sans changement d’horaire ni de formule.

Dans l’audiovisuel français, une émission de matinée est remplacée en moyenne au bout de cinq ans. Celle-ci en est à sa vingt-deuxième saison avec les mêmes animateurs et le même dispositif de débat. Le 3216, numéro que composent les auditeurs pour intervenir à l’antenne, n’a pas bougé non plus.

RMC a sorti l’émission de la seule radio en deux temps. La station l’a d’abord diffusée en même temps à la télévision à partir de 2016, sur une chaîne devenue RMC Story, où la matinée a rassemblé entre 110 000 et 138 000 téléspectateurs en juillet 2026. Elle a ensuite mis les émissions en écoute à la demande. La marque RMC totalise environ 17,6 millions de téléchargements de podcasts par mois selon Médiamétrie, et Les Grandes Gueules comptent parmi ses programmes les plus écoutés.

Ces deux extensions ont absorbé une partie de la baisse enregistrée sur les ondes. Le chiffre des podcasts porte sur l’ensemble de la station, pas sur la seule matinale, et le service commercial du groupe, qui vend les espaces publicitaires, applique ses propres méthodes de comptage.

Le « défouloir anti-élites » pensé dès 2004

Un médecin, un éleveur, un avocat, un professeur, un chef d’entreprise, un fonctionnaire. Depuis la première émission, les intervenants des Grandes Gueules viennent de la société civile, jamais des rédactions ni de l’université. Ils débattent entre eux et avec les auditeurs qui composent le 3216.

Alain Marschall et Olivier Truchot ont conçu leur programme comme un « défouloir anti-élites », en rupture explicite avec les émissions de débat animées par des experts ou des responsables politiques. Dans un ouvrage coécrit en 2018 avec Michel Taubmann, biographe de Dominique Strauss-Kahn, les deux animateurs revendiquent avoir accompagné depuis 2004 « une véritable insurrection verbale des Français contre les élites ».

Le sociologue Vincent Goulet, auteur de Médias et classes populaires, a analysé ce succès comme un cas d’école de média taillé à l’avance pour les attentes de son public. Il relève d’abord un accord de fond entre les positions défendues à l’antenne et celles des auditeurs. Il décrit ensuite une compatibilité de forme entre le ton de l’émission et les manières de parler des classes populaires, puis le fait que ces auditeurs se voient reconnaître à l’antenne la place qu’ils occupent dans la société. Ces trois ressorts n’ont pas eu à être réajustés depuis vingt-deux ans, et l’émission s’adresse en 2026 au même public qu’en 2004.

Olivier Truchot désigne lui-même son cœur de cible. L’animateur cite les artisans et les infirmières libérales, « la France qui travaille », a-t-il indiqué. Marschall et Truchot avaient installé ce positionnement dix ans avant la poussée du rejet des élites dans les urnes.

Seize ans à l’antenne, un message pour partir

Le 25 juillet 2025, Étienne Liebig, chroniqueur de l’émission depuis 2009, a annoncé son départ sur le réseau social X après seize saisons. La formulation retenue, allusive, a laissé penser à un départ qui n’était pas entièrement volontaire. Ni l’intéressé ni la station n’ont confirmé cette lecture depuis.

Yves Camdeborde l’a remplacé à la rentrée suivante. Le chef, ancien juré de MasterChef sur TF1, a pris le micro pour la première fois le vendredi 5 septembre 2025, recruté comme « porte-voix des restaurateurs ». Les animateurs modifient ce casting saison après saison, mais n’ont jamais révisé l’horaire, la durée ni le mode de débat.

Chaque chroniqueur arrive au nom d’un métier, d’un secteur ou d’une communauté identifiable, jamais au titre d’une expertise sur l’actualité. Yves Camdeborde parle pour une profession en difficulté, Jean-Philippe Cartier depuis une position patronale. Sam Zirah, lui, apporte une audience numérique de plus de deux millions d’abonnés.

Les arrivées et les départs produisent leur cycle d’articles dans la presse médias, sans que la station achète le moindre espace publicitaire. Aucun des trois chroniqueurs recrutés depuis septembre 2025 n’est journaliste.

L’euro de l’Arcom et la 17e chambre correctionnelle

Entre 2007 et 2013, l’émission a accumulé plusieurs mises en demeure du Conseil supérieur de l’audiovisuel, des avertissements formels du régulateur de l’époque, exposant la station à une sanction en cas de récidive. Aucune de ses concurrentes n’en avait reçu autant sur la période. Le régulateur, devenu l’Arcom en 2022, a cette fois sanctionné RMC Story par une décision du 17 décembre 2025, publiée au Journal officiel à la fin du même mois.

Cette décision porte sur un numéro diffusé le 12 novembre 2024, consacré à « l’antisémitisme décomplexé ». Un conseiller municipal y avait été présenté à tort comme membre de La France insoumise. L’Arcom a reproché à la chaîne de n’avoir « pas accompli les diligences de vérification » attendues et d’avoir laissé cette présentation erronée circuler sans qu’aucune voix la contredise sur le plateau. La sanction s’est élevée à un euro. Le régulateur a justifié ce montant par les correctifs apportés ensuite par la rédaction, qui avait diffusé un rectificatif et présenté ses excuses dès le lendemain, avant de retirer la séquence de ses rediffusions.

Barbara Lefebvre avait rejoint l’équipe en 2019. Première affaire, des propos tenus en 2024 sur les « gens du voyage », pour lesquels le tribunal correctionnel de Paris a condamné la chroniqueuse à une amende le 15 avril 2026, pour injure publique. RMC l’a suspendue de l’antenne, puis l’a réintégrée le 12 mai 2026.

Seconde affaire, née un an plus tôt. Le 20 février 2025, sur la chaîne israélienne i24News, Barbara Lefebvre avait évoqué le « vidage » de la bande de Gaza de ses habitants civils. Elle doit comparaître le 23 septembre 2026 pour apologie de crime contre l’humanité et incitation à la haine, devant la 17e chambre correctionnelle du tribunal de Paris, celle qui juge les délits de presse. Elle bénéficie de la présomption d’innocence.

Ni la sanction de décembre 2025 ni la condamnation d’avril 2026 n’ont conduit RMC à modifier le dispositif, reconduit à l’identique en septembre 2026.

Ce que CMA CGM n’a pas coupé

Pas de décor élaboré, pas de dispositif technique lourd, des chroniqueurs rémunérés à des tarifs modestes au regard des cachets d’animateurs vedettes, une fabrication quotidienne rodée sur vingt-deux saisons. Trois heures d’antenne remplies chaque matin à un coût que peu de formats atteignent dans le paysage radiophonique français.

De cette équation vient la protection dont bénéficie l’émission malgré ses 102 000 auditeurs perdus en un an. Tant que les recettes publicitaires de la tranche couvrent sa charge de production dans les proportions actuelles, la baisse d’audience à la radio ne déclenche aucun arbitrage.



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