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L’éditeur de logiciels de paie Payfit, dont le dirigeant Firmin Zocchetto revendique la rentabilité depuis juillet, a choisi le licenciement comme ressort comique de sa nouvelle campagne. Le taux de chômage vient d’atteindre 8,3 % de la population active, son plus haut niveau depuis l’automne 2020. L’Insee prévoit 52 000 emplois salariés en moins d’ici à la fin de l’année. Ces affiches inaugurent pourtant une marque que l’entreprise veut « plus claire, humaine et affirmée ».
Des visuels aux couleurs fluorescentes, et un verbe à double sens. Depuis le 14 septembre, les voyageurs du métro parisien peuvent lire sur les quais : « Un salarié viré rapidement, c’est un salarié content. » Quelques couloirs plus loin : « Prendre soin de ses salariés, c’est aussi savoir bien les virer. » Payfit, éditeur français de logiciels de paie, a baptisé l’opération « Le Virement ». L’agence de publicité Steve l’a conçue pour deux semaines d’affichage à Paris et en Île-de-France. Ses promoteurs annoncent plus de 400 emplacements dans le métro et 250 écrans numériques, des chiffres que la régie publicitaire du réseau (la société qui commercialise ses espaces d’affichage) n’a pas confirmés.
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Tout le calembour tient dans un verbe. « Virer » évoque d’abord le salarié renvoyé, puis désigne, dans l’intention de l’annonceur, le virement du salaire, que Payfit promet rapide et exact. Le lecteur passe donc par le licenciement avant d’arriver à la paie, et l’agence tire son effet comique de ce détour.
Payfit connaît pourtant le premier sens du verbe. En mars 2023, la licorne française (une start-up valorisée à plus d’un milliard de dollars) annonçait un plan portant sur environ 200 postes, soit 20 % d’un effectif mondial alors proche de 1 000 salariés. Le plan réduisait aussi les équipes commerciales en Espagne et fermait le bureau allemand.
En France, l’entreprise a organisé ces départs par une rupture conventionnelle collective. Ce dispositif encadre, par un accord collectif, des départs volontaires que le droit range parmi les ruptures à l’amiable du contrat de travail. Les quelque 200 postes de 2023 ne se comptent donc pas comme autant de licenciements : l’entreprise a d’abord négocié les départs.
Un an plus tard, Payfit changeait de procédure. En mars 2024, l’entreprise engageait une deuxième restructuration, portant cette fois sur environ 14 % de ses effectifs, par un plan de sauvegarde de l’emploi (PSE), la procédure que le code du travail impose aux licenciements économiques collectifs au-delà de certains seuils de taille d’entreprise et de nombre de salariés concernés. Un an après les départs volontaires, les licenciements économiques.
Additionner les deux opérations donnerait un total trompeur. La première mêlait des départs volontaires, et Payfit n’a pas rendu public le bilan d’exécution des deux plans, ce qui laisse inconnu le nombre exact de salariés licenciés. Un fait demeure établi : en deux ans, l’entreprise a réduit deux fois ses effectifs dans des proportions importantes, la première fois d’un cinquième.
Cette histoire récente change la lecture de l’affiche. « Prendre soin de ses salariés, c’est aussi savoir bien les virer » : la phrase émane d’une entreprise qui a vu partir, en deux plans successifs, une part importante de ses propres équipes. Ceux qui ont quitté Payfit en 2023 ou en 2024 retrouvent dans le métro, sous forme de plaisanterie, l’expérience qu’ils ont traversée chez l’annonceur. Cette expérience, tout salarié licencié la partage, avec des étapes que l’affiche passe sous silence.
Convocation, entretien, lettre
L’agence Steve dit vouloir « détourner avec humour un mot redouté du monde du travail ». Le qualificatif vient de l’agence elle-même. Il désigne la source de l’effet recherché : la campagne tire son ressort de la crainte que le mot inspire.
Cette crainte a des causes précises. Pour licencier un salarié pour motif personnel (lié à sa personne, une faute par exemple), l’employeur doit le convoquer, le recevoir en entretien préalable, puis lui adresser une lettre qui motive la décision. Lorsque les suppressions de postes sont collectives et économiques, l’employeur doit en outre consulter le comité social et économique (CSE), l’instance élue qui représente le personnel, et, au-delà des seuils évoqués plus haut, bâtir un PSE. Chacune de ces étapes laisse une trace écrite, datée, adressée à une personne nommée.
Une autre épreuve commence au bout de la procédure. Santé publique France, l’agence nationale de santé publique, souligne que le chômage peut dégrader la santé, en particulier la santé mentale. L’agence décrit une relation qui joue dans les deux sens : une santé fragile accroît aussi le risque de perdre son emploi et complique le retour à l’activité. Le licenciement peut ainsi ouvrir un engrenage dont le salarié sort difficilement.
Payfit n’a retenu du licenciement que le mot. Ses affiches ne montrent ni convocation, ni entretien, ni lettre, ni l’après. L’agence a choisi un terme assez connu, et assez craint, pour que le glissement vers le virement de salaire fasse sourire. Ce sourire suppose un lecteur à l’abri, ce que les voyageurs du métro francilien sont de moins en moins.
Un chômage à 8,3 %, au plus haut depuis 2020
Le calendrier aggrave l’effet. Au deuxième trimestre 2026, le taux de chômage au sens du Bureau international du travail (BIT), qui compte les personnes sans emploi, disponibles et en recherche active, atteint 8,3 % de la population active en France hors Mayotte, selon l’Insee, l’institut national de la statistique. L’institut relevait 7,9 % au quatrième trimestre 2025, puis 8,1 % au premier trimestre 2026. Sur un an, la hausse atteint 0,7 point.
Ces pourcentages recouvrent des personnes. En trois mois, 62 000 chômeurs supplémentaires sont venus grossir des rangs qui en comptent désormais environ 2,7 millions. Pour trouver un taux plus élevé, il faut remonter à l’automne 2020, en pleine crise sanitaire. Parmi les 15-24 ans présents sur le marché du travail, l’Insee dénombre 21,6 % de chômeurs, 0,4 point de plus en un trimestre.
L’Île-de-France, où Payfit a acheté son affichage, suit la même pente. Le taux de chômage régional s’élève à 8,2 %, un chiffre encore provisoire, contre 7,9 % au premier trimestre et 7,3 % un an plus tôt. En douze mois, la région a donc pris près d’un point. Près d’un actif francilien sur douze cherche aujourd’hui un emploi, et une partie d’entre eux emprunte chaque jour les couloirs où s’affiche « un salarié viré rapidement, c’est un salarié content ».
La suite s’annonce plus sombre. Le produit intérieur brut (PIB) a reculé de 0,2 % au premier trimestre, puis stagné au deuxième : faute de deux trimestres consécutifs de recul, la France échappe à la récession technique. L’Insee a pourtant intitulé sa note de conjoncture de septembre « Vigilance orange sur la croissance ». L’institut n’y prévoit plus que 0,4 % de croissance du PIB sur l’ensemble de 2026. Il anticipe un chômage à 8,6 % en fin d’année et 52 000 emplois salariés de moins sur douze mois. Si ces prévisions se vérifient, des dizaines de milliers de salariés perdront leur poste dans les mois qui suivront la campagne.
Rentabilité revendiquée, effectifs réduits
L’annonceur, lui, affiche une meilleure santé. En juillet 2026, le cofondateur et directeur général de Payfit, Firmin Zocchetto, a revendiqué la rentabilité de l’entreprise, une annonce relayée par Les Échos et plusieurs médias économiques spécialisés. Le dirigeant n’a pas précisé l’indicateur retenu : résultat net positif, équilibre opérationnel ou mesure financière interne. Les comptes de l’exercice 2026 ne sont pas encore publiés, et Payfit, qui n’est pas cotée en Bourse, échappe aux obligations de publication financière des sociétés cotées.
Cette annonce intervient après les deux plans. Payfit comptait près de 1 000 salariés dans le monde au printemps 2023, et elle en revendique aujourd’hui environ 700, pour 22 000 entreprises clientes en France, en Espagne et au Royaume-Uni. L’entreprise fait aussi état de quelque 80 millions d’euros de revenus annuels récurrents, l’ARR (pour annual recurring revenue), un indicateur qui projette sur douze mois les abonnements en cours, sans valeur de chiffre d’affaires comptable.
Payfit n’a pas détaillé la part des réductions d’effectifs dans ce redressement, et les chiffres publiés n’établissent aucun lien de cause à effet. La chronologie, en revanche, est connue : une rupture conventionnelle collective en 2023, un PSE en 2024, l’annonce de la rentabilité en juillet 2026, puis, deux mois plus tard, la campagne du « Virement ». L’entreprise parle du licenciement depuis la position de celle qui a traversé ses plans sociaux et s’en est relevée. C’est de cette position qu’elle lance sa nouvelle marque.
Une marque « plus humaine » sur les quais du métro
Cette marque arrive avec une nouvelle identité. Payfit veut cesser d’être perçue comme un simple logiciel en libre-service. L’entreprise se présente désormais comme une plateforme qui associe automatisation de la paie, outils d’intelligence artificielle et accompagnement par des experts. Sur son site, elle dit avoir imaginé une marque « plus claire, humaine et affirmée » et se veut un partenaire de confiance, capable de simplifier la paie et les ressources humaines.
Le premier grand affichage de cette marque « humaine » prend pour ressort comique l’une des expériences les plus brutales de la vie professionnelle. Payfit demande aux employeurs de lui confier la paie de leurs salariés, et les aborde en plaisantant sur la manière de s’en séparer.
Face au Jury de déontologie publicitaire
La loi tolère le mauvais goût. Une publicité provocante, offensante ou jugée déplacée n’enfreint pas automatiquement le droit, et Payfit ne semble tomber sous le coup d’aucune interdiction manifeste. La profession s’est toutefois donné des règles plus exigeantes que la loi.
L’Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP), l’organisme d’autorégulation du secteur, prévoit qu’une communication commerciale ne doit pas, sans raison valable, exploiter le malheur ou la souffrance. Ses règles proscrivent aussi les représentations qui portent atteinte à la dignité humaine. Sur le papier, une campagne qui fait du licenciement un sujet de plaisanterie s’approche de ces principes.
Le double sens qui rend la campagne méprisante la met pourtant probablement à l’abri. Les affiches ne représentent aucune personne licenciée ni aucune scène de souffrance. L’application des règles de l’ARPP à ce jeu de mots reste donc incertaine, et aucun manquement n’est établi tant que le Jury de déontologie publicitaire, l’instance chargée d’examiner les plaintes contre les publicités, ne s’est pas prononcé.
Ce jury, toute personne physique ou morale peut le saisir gratuitement dans les deux mois qui suivent la diffusion d’une publicité. Il rend des avis publics sur le respect des règles professionnelles, sans prononcer de sanction judiciaire. Au 21 septembre, sa base publique ne mentionne aucun avis sur la campagne de Payfit, ce qui n’exclut pas qu’une plainte récente soit en cours d’examen.
Le bad buzz, un pari sur l’indignation
Payfit et l’agence Steve ont conçu une campagne pour être remarquée, quitte à provoquer un bad buzz, cet emballement critique qu’une marque déclenche parfois à dessein. Des publications critiques ont suivi l’apparition des affiches sur les réseaux sociaux. Leur poids exact reste inconnu : aucune enquête d’opinion ne mesure le rejet parmi les voyageurs, et ni la RATP, l’exploitant du métro, ni Payfit n’ont communiqué de décompte des réclamations. Le malaise existe en ligne, sans que son ampleur puisse être chiffrée.
Payfit n’a pas davantage publié de résultats commerciaux liés à l’opération, si bien que le rendement de la provocation échappe encore à toute mesure. Or la provocation peut accroître la notoriété d’une marque autant qu’entamer sa crédibilité, quand elle contredit les valeurs que la marque revendique. Payfit prend ce risque au moment où elle demande aux employeurs de lui accorder leur confiance.
Les affiches doivent quitter le métro parisien à la fin du mois de septembre. Le délai de saisine du Jury de déontologie publicitaire court, lui, jusqu’en novembre.


