Côte d’Ivoire : la succession impossible d’Alassane Ouattara

Côte d’Ivoire : comment Ouattara a bâti un système qui rend sa succession impossible.

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Il y a un an, le 25 octobre 2025, Alassane Ouattara était réélu avec 89,77 % des voix pour un quatrième mandat qu’il avait placé sous le signe de la « transmission générationnelle ». Douze mois plus tard, rien n’a été transmis. Pas de dauphin, pas de calendrier, pas de règle du jeu. À 84 ans, le président ivoirien a bâti un système si dépendant de sa personne qu’il rend sa propre succession impraticable. C’est le vrai bilan de cette première année.

Il y a des silences qui en disent plus long que les discours. Celui d’Alassane Ouattara sur l’après-Ouattara est de ceux-là. Depuis février 2022, le chef de l’État répète qu’il pense à « une demi-douzaine » de successeurs possibles. Il n’en a jamais nommé un seul. Une source de son entourage le résumait à l’AFP au lendemain du scrutin : aucun ne coche toutes les cases.

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La formule se voulait rassurante. Elle est en réalité un aveu. Un homme qui gouverne depuis 2011 et qui ne trouve personne à sa hauteur ne décrit pas la faiblesse de ses lieutenants. Il décrit le système qu’il a construit.

Deux dauphins morts, un pouvoir qui ne se transmet plus

Tout commence par une tragédie. En mars 2020, Alassane Ouattara renonce à un troisième mandat et désigne son Premier ministre, Amadou Gon Coulibaly, comme candidat du RHDP. Évacué en France début mai pour des problèmes cardiaques, Gon Coulibaly reprend son poste le 6 juillet et meurt le 8, après un malaise en plein Conseil des ministres. Hamed Bakayoko, qui lui succède à la primature, est emporté par un cancer le 10 mars 2021.

Deux héritiers perdus en huit mois : le choc est réel, et il faut le reconnaître. Mais ce qui a suivi relève du choix politique, pas de la fatalité. Dès juillet 2020, Adama Bictogo, alors patron du parti, expliquait sur RFI qu’Ouattara restait le seul capable de rassembler et d’éviter les querelles de chapelles. Le troisième mandat est né de cette phrase. Le quatrième aussi.

Depuis, la direction du RHDP part d’un postulat simple : seul Ouattara peut tenir le parti. Ce postulat est devenu une doctrine. Et une doctrine qui fait d’un homme la condition de survie d’une organisation interdit, par construction, de lui trouver un remplaçant.

Le président lui-même n’avait pourtant pas toujours tenu ce discours. En août 2018, il appelait à « transférer le pouvoir à une nouvelle génération » dès 2020. En février 2022, sur RFI et France 24, il souhaitait encore que les Ivoiriens choisissent en 2025 « quelqu’un de plus jeune que moi et mes prédécesseurs ». Trois ans plus tard, il était candidat. Chaque échéance repousse la suivante, et la succession devient un horizon qui recule à mesure qu’on avance.

La transmission générationnelle, une promesse de septuagénaires

Le 29 juillet 2025, en annonçant sa candidature, Alassane Ouattara a promis que ce mandat serait celui de la « transmission générationnelle ». La formule a fait le tour des agences. Elle n’était pas neuve : en mars 2020 déjà, en renonçant à un troisième mandat, il disait vouloir passer la main à « des Ivoiriens plus jeunes ».

Regardons qui tient aujourd’hui les leviers de l’État. Le vice-président, Tiémoko Meyliet Koné, est né en 1949. Le Premier ministre, Robert Beugré Mambé, en 1952. Le président de l’Assemblée nationale, Patrick Achi, en 1955. Le vice-Premier ministre, Téné Birahima Ouattara, en 1955 ou 1956 selon les sources. La génération à qui l’on promet le témoin a entre 70 et 77 ans.

Aucune règle ne viendra trancher à la place du président. En 2016, la Constitution qu’il a portée a supprimé la limite d’âge de 75 ans pour les candidats à la présidentielle. L’opposition y voyait déjà une manière de lui ouvrir la route. Le verrou de l’âge a sauté ; celui du renouvellement n’a jamais été posé.

On objectera que le gouvernement compte des quinquagénaires, comme Mamadou Touré, né en 1976 et ministre de la Jeunesse depuis 2018. Celui de janvier 2026 a aussi accueilli cinq nouveaux venus, dont Djibril Ouattara, ancien directeur général de MTN Côte d’Ivoire. C’est exact. Mais une génération qui occupe des ministères n’est pas une génération qui hérite du pouvoir. La relève existe dans l’organigramme ; elle n’existe pas dans la succession.

L’article 62 : une continuité sans légitimité

Les défenseurs du régime ont un argument solide : la Constitution a tout prévu. Son article 62 dispose qu’en cas de décès, de démission ou d’empêchement absolu, le vice-président devient président « de plein droit ». En 2022, le président du Conseil constitutionnel l’a précisé : il ne s’agit pas d’un intérim, mais d’un chef de l’État chargé de terminer le mandat en cours.

Sur le papier, la continuité est donc garantie. En pratique, elle repose sur un homme que personne n’a élu. Le vice-président est nommé par le président, avec l’accord du Parlement. Tiémoko Meyliet Koné a dirigé la BCEAO de 2011 à 2022. C’est un technocrate respecté, sans fief, sans base militante, sans appareil. En cas de vacance, il gouvernerait la Côte d’Ivoire jusqu’en 2030 sans avoir jamais affronté un électeur.

L’histoire du poste invite à la prudence. Il est resté vide près de deux ans, entre le départ de Daniel Kablan Duncan, acté en juillet 2020, et la nomination de Koné en avril 2022. Pendant ces deux années, l’article 62 n’avait tout simplement personne à installer.

Le mécanisme règle donc la question juridique. Il ne règle pas la question politique. Le jour où il s’appliquera, la vraie bataille commencera : celle des héritiers du RHDP, qui n’auront pas été départagés de son vivant.

Le frère, la nièce et l’ombre dynastique

Le 23 janvier 2026, la Côte d’Ivoire s’est découvert un poste inédit : vice-Premier ministre. Son premier titulaire s’appelle Téné Birahima Ouattara. Le frère cadet du président conserve au passage le ministère de la Défense, qu’il dirige depuis 2021 et dont relèvent les armées et la gendarmerie. Élu député d’Abobo en décembre 2025, il est aussi vice-président du RHDP. Selon Africa Intelligence et Jeune Afrique, il occupe depuis août le deuxième rang d’un nouveau comité de direction de vingt membres, derrière Gilbert Koné Kafana.

Le décret de nomination a été lu par Masséré Touré-Koné. Secrétaire générale de la présidence depuis décembre 2023, elle est la nièce du chef de l’État. Ce détail n’est pas anecdotique : les deux postes les plus proches du pouvoir présidentiel, l’un sécuritaire, l’autre administratif, sont tenus par la famille.

Il faut être précis, car c’est ici que la rumeur prospère. Rien d’officiel ne désigne « Photocopie », comme le surnomment les Ivoiriens, comme dauphin. Interrogé par Fraternité Matin en août 2025, il disait seulement que figurer dans la « demi-douzaine » serait un honneur. Africa Confidential rappelle d’ailleurs que la rumeur d’une onction familiale circulait déjà en 2021, sans suite.

Mais en politique, les faits accumulés finissent par former un message. Africa Confidential rapporte que certains reprochent au clan Ouattara de transformer le pays en entreprise familiale. Chaque promotion du frère alimente ce soupçon, que le pouvoir ne fait rien pour dissiper. Une succession familiale serait légale. Elle serait aussi la négation de la « transmission générationnelle » promise : le passage du témoin d’un frère à l’autre, à près de quatorze ans d’écart.

Le RHDP, parti-chef en sursis

La séquence de janvier 2026 ressemble à une partie d’échecs jouée par un seul joueur. Le 17 janvier, Patrick Achi est élu au perchoir avec 215 voix. L’ancien Premier ministre, longtemps présenté comme un dauphin, remplace Adama Bictogo, que le président n’a pas souhaité reconduire. Le 23 janvier, Kobenan Kouassi Adjoumani quitte le gouvernement sans explication officielle, en pleine crise de mévente du cacao qu’il gérait comme ministre de l’Agriculture. Trois jours plus tard, il est recasé comme ministre d’État, conseiller spécial à la présidence.

Personne n’est sacrifié, personne n’est consacré. Chacun reçoit une place, aucun ne reçoit un mandat. C’est l’art d’Ouattara : distribuer les rôles sans jamais désigner le premier d’entre eux. Pendant ce temps, Jeune Afrique décrit le nord du pays, fief électoral du pouvoir, comme redevenu un territoire de conquête où les lieutenants se disputent une succession dont personne ne prononce le nom.

La restructuration du parti va dans le même sens. Depuis le congrès de juin 2025, le RHDP a créé quatre nouveaux organes, dont un Conseil des sages et de médiation et un Conseil de discipline. Il revendique 1,29 million de militants enrôlés. Une machine plus grande, plus encadrée, et toujours suspendue à un seul homme.

La méthode ne change pas. Ce 20 octobre encore, la lettre confidentielle Africa Intelligence, relayée par L’Infodrome, rapporte que le chef de l’État envisage un nouveau remaniement. Il en aurait confié la préparation à un trio : Tiémoko Meyliet Koné, Robert Beugré Mambé et Téné Birahima Ouattara.

Le danger est connu depuis longtemps. Africa Confidential jugeait peu probable que le RHDP survive au départ de son fondateur, faute de successeur accepté par les autres barons. Un parti qui n’a jamais organisé de compétition interne pour sa tête ne sait pas comment en sortir vivant. Il apprendra le jour où il n’aura plus le choix.

La santé, angle mort d’un régime

Alassane Ouattara a eu 84 ans le 1er janvier. Aucun bulletin de santé n’a été rendu public. Depuis février, il a effectué au moins quatre séjours en France, soit près de sept semaines hors du pays : du 14 au 25 février, avec un entretien à l’Élysée, du 18 au 28 mars, du 3 au 18 juillet, puis du 14 au 28 août. Pour les trois derniers, la présidence s’en est tenue à évoquer des séjours privés ou des consultations de travail. En avril, des rumeurs de « disparition » ont envahi les réseaux sociaux. Cissé Bacongo, secrétaire exécutif du RHDP, a répondu que le président se portait « très très très bien ».

Ce triple adverbe résume la méthode : l’affirmation à la place de l’information. Elle laisse le champ libre à la désinformation, dont une partie vient des pays de l’AES. Africa Check a dû démonter une vieille vidéo présentée comme une chute du président à son retour de France. Le pouvoir dénonce à juste titre ces manipulations. Il oublie qu’il en fournit le terreau.

Il ne s’agit pas d’exiger un dossier médical. Il s’agit de constater une évidence : dans un pays où tout dépend d’un octogénaire, sa santé n’est plus une affaire privée. Plus la succession reste indécise, plus chaque absence devient une crise potentielle. Désigner un successeur, ce serait aussi désamorcer la rumeur. Le silence l’entretient.

Une succession en vase clos, sans alternance possible

Il reste une question que l’on pose rarement : et si la succession ne venait pas du RHDP ? En démocratie, c’est l’hypothèse normale. En Côte d’Ivoire, elle est aujourd’hui bloquée.

Tidjane Thiam, chef du PDCI, vit en France depuis mars 2025. Il dirige le principal parti d’opposition à distance et affronte une procédure en destitution dont le verdict est attendu le 22 octobre. Laurent Gbagbo, radié de la liste électorale depuis 2020, reste inéligible malgré la grâce présidentielle de 2022.

Quant à la commission électorale, dissoute le 6 mai 2026, son successeur n’existe toujours pas. Le PDCI a remis ses propositions le 28 septembre, une coalition d’autres partis d’opposition un texte commun le 5 octobre, le RHDP le sien le 15. Le gouvernement analysera seul ces textes avant de transmettre un projet à l’Assemblée, où le RHDP détient 197 sièges sur 255. Son porte-parole dit n’avoir aucune information sur le dialogue national réclamé par l’opposition.

La conséquence est mécanique. L’après-Ouattara ne se jouera pas entre le pouvoir et l’opposition, arbitrés par les électeurs. Il se jouera à l’intérieur du RHDP, entre clans, arbitré par personne. C’est exactement le scénario qui a fait basculer d’autres régimes de la région : une succession tranchée dans les couloirs plutôt que dans les urnes.

Quatre issues se dessinent. Un dauphin désigné tard, vers 2028 ou 2029, comme Gon Coulibaly en 2020. Une succession familiale, légale mais explosive. Une vacance du pouvoir, réglée juridiquement par l’article 62 et ouverte politiquement. Ou un cinquième mandat, dont personne ne parle et que rien n’interdit. Aucune de ces options ne ressemble à une transmission organisée.

Ce que l’histoire retiendra

Il serait injuste de réduire Alassane Ouattara à cette impasse. Il a hérité en 2011 d’un pays sortant d’une guerre qui avait fait plus de 3 000 morts. Il en a fait l’une des économies les plus dynamiques d’Afrique subsaharienne : selon la Banque mondiale, la croissance a atteint 8,2 % par an en moyenne entre 2012 et 2019, puis 6 % en 2024. Même dans l’opposition, beaucoup reconnaissent ce bilan, tout en dénonçant la vie chère et une croissance mal partagée.

C’est précisément pour cela que la question de la succession pèse si lourd. Félix Houphouët-Boigny, dont Ouattara se réclame, avait bien inscrit une règle dans la Constitution : l’article 11 désignait le président de l’Assemblée nationale pour le remplacer. Mais il s’était gardé de laisser émerger un héritier politique incontesté.

À sa mort, le 7 décembre 1993, Henri Konan Bédié et le Premier ministre de l’époque, un certain Alassane Ouattara, se sont brièvement disputé le pouvoir. Le pays l’a payé de près de deux décennies de crises : l’ivoirité, le coup d’État de 1999, la rébellion de 2002, puis la crise post-électorale de 2010-2011. Ouattara connaît cette histoire mieux que personne : il l’a vécue de l’intérieur.

Les grands bâtisseurs ne se jugent pas seulement à ce qu’ils construisent, mais à ce qu’ils laissent en état de fonctionner sans eux. À ce jour, la Côte d’Ivoire d’Alassane Ouattara a des routes, des ponts et des taux de croissance enviés. Elle n’a pas de mode d’emploi pour l’après.

Il lui reste quatre ans pour l’écrire. Nommer un successeur, rétablir une compétition ouverte au sein de son parti, rendre à l’opposition le chemin des urnes : ces gestes ne coûteraient rien à son bilan. Ils en seraient le couronnement. À défaut, la « transmission générationnelle » restera ce qu’elle est aujourd’hui : une promesse de campagne, et non un héritage.



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