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En mai 2025, le Pakistan a revendiqué la destruction de trois Rafale indiens, alors que les sources occidentales convergent vers la perte d’un seul appareil. Depuis, quatre puissances ont chacune une raison de ternir l’image de l’avion de Dassault Aviation, dont 61 % des commandes sont parties à l’étranger. Le Kremlin assure que les Rafale promis à l’Ukraine ne changeraient rien au front, et Washington pousse son F-35 auprès des mêmes clients. Reste à savoir lesquelles sont passées de l’intérêt à la manipulation.
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Deux contrats attendent encore leur signature. L’Inde négocie depuis février l’achat de 114 Rafale, l’Ukraine celui d’une première tranche de 16 appareils, et ni New Delhi ni Kiev n’ont signé. Les deux capitales discutent donc l’achat d’un avion dont la France accuse la Chine d’avoir sali la réputation depuis plus d’un an.
Une campagne « virulente et persistante » : c’est ainsi que le ministère français des armées qualifie l’offensive qu’il impute à Pékin depuis les combats indo-pakistanais de mai 2025. Il lui prête trois buts : discréditer le Rafale et l’industrie française, affaiblir le partenariat stratégique entre Paris et New Delhi, promouvoir les armements chinois concurrents. Le premier vise le produit, le deuxième le client qui négocie 114 appareils, le troisième le marché mondial des avions de combat.
Pékin avait un intérêt direct à l’issue de ces combats. L’armée de l’air pakistanaise vole sur des J-10CE, des chasseurs de conception chinoise, armés de PL-15, des missiles air-air chinois. Chaque Rafale présenté comme abattu par ce couple valait argument de vente pour l’industrie chinoise, puisque l’adversaire était l’un des avions occidentaux les plus réputés et que la confrontation avait eu lieu en conditions réelles.
Pour diffuser ce récit, le ministère décrit un arsenal numérique : images anciennes ou falsifiées, contenus générés par intelligence artificielle, séquences de jeux vidéo présentées comme des preuves, comptes créés pour l’occasion. Les médias d’Etat chinois ont repris ces contenus, ce qui leur a donné l’apparence d’informations recoupées.
Le second volet se joue dans les ambassades. Selon l’Associated Press, qui s’appuie sur une évaluation du renseignement français, des attachés de défense chinois, les militaires affectés auprès des ambassades, ont contacté des pays clients ou prospects pour mettre en doute les performances du Rafale et vanter les avions chinois. L’Indonésie figure parmi les pays démarchés. Jakarta a déjà commandé 42 Rafale et compte, pour Dassault Aviation, parmi les marchés stratégiques d’Asie du Sud-Est. Le gouvernement indonésien n’a annoncé aucune annulation ; les pressions décrites porteraient sur d’éventuels achats supplémentaires ou une extension de la flotte.
L’Inde et l’Indonésie ont un point commun : toutes deux ont acheté l’avion français. La campagne décrite par Paris les atteint par deux voies, le partenariat politique pour la première, le démarchage diplomatique pour la seconde. Selon ce dossier, Pékin a cherché ses futurs clients parmi ceux de Dassault.
Ces accusations ont franchi l’Atlantique. La Commission d’examen économique et sécuritaire Etats-Unis-Chine (USCC), créée par le Congrès américain pour suivre la relation avec Pékin, les a reprises dans son rapport annuel 2025, en y ajoutant la promotion par la Chine de ses chasseurs J-10 et J-35. Cette commission n’appartient pourtant ni au renseignement ni à l’exécutif américain. Elle a puisé l’essentiel de son dossier dans les éléments français et dans l’enquête de l’Associated Press : elle donne un poids institutionnel aux accusations de Paris sans les avoir recoupées par une enquête propre.
« Rumeurs sans fondement », « calomnies » : le ministère chinois de la défense a rejeté en bloc ces accusations. Son homologue des affaires étrangères a retourné le reproche contre la commission américaine, qu’il accuse de fabriquer elle-même de la désinformation.
Paris n’a pas rendu publics les éléments classifiés qui fondent son attribution, et n’a pas démontré que chacun des comptes relais obéissait à l’Etat chinois. Pour relier la campagne à Pékin, la France s’appuie surtout sur deux éléments : les démarches prêtées aux attachés de défense chinois et la reprise du récit par les médias d’Etat. Ce récit, Pékin et Islamabad l’ont tiré d’un affrontement bien réel.
Un Rafale perdu, trois revendiqués
L’Inde a déclenché l’opération Sindoor dans la nuit du 6 au 7 mai 2025, deux semaines après l’attentat de Pahalgam, qui avait tué 26 personnes le 22 avril au Cachemire sous administration indienne. New Delhi visait des infrastructures de groupes armés liés au Pakistan ; Islamabad a nié toute implication dans l’attentat. Frappes aériennes, tirs de missiles, drones, artillerie : les deux armées se sont affrontées quatre jours, jusqu’à l’arrêt des opérations le 10 mai.
Dès les premières heures, le Pakistan a revendiqué cinq avions indiens abattus, dont trois Rafale. Certains responsables pakistanais ont ensuite porté ce bilan à six appareils, sans publier de preuve identifiant trois épaves distinctes de Rafale. L’Inde a admis des pertes sans jamais en dresser l’inventaire. Le bilan de six avions est « absolument incorrect », a tranché le général Anil Chauhan, chef d’état-major des armées indiennes.
Trois sources occidentales désignent la perte d’un Rafale. Deux responsables américains ont affirmé à Reuters, avec un niveau de confiance élevé, que des J-10 pakistanais avaient abattu au moins deux avions indiens, dont un Rafale. Un responsable du renseignement français l’a confirmé séparément à CNN. Le chef d’état-major de l’armée de l’air et de l’espace, le général Jérôme Bellanger, a déclaré avoir vu des éléments indiquant trois pertes indiennes, un Rafale, un Sukhoï de conception russe et un Mirage 2000 français, sans publier les données techniques de cette évaluation. La perte d’au moins un Rafale est donc hautement probable, et Islamabad a ajouté deux Rafale au bilan qu’étayent ces sources.
Ce tir s’explique en partie par une erreur indienne. Selon des responsables indiens interrogés par Reuters, l’état-major avait sous-estimé la portée opérationnelle du PL-15, si bien que certains équipages se croyaient hors d’atteinte. Des responsables pakistanais affirment que le missile a été tiré à environ 200 kilomètres, une distance que nul n’a vérifiée de manière indépendante. Le général Chauhan a reconnu une erreur tactique initiale, étudiée puis corrigée ; les forces indiennes ont frappé dans les jours suivants plusieurs installations en profondeur au Pakistan.
Un combat aérien moderne mobilise des radars au sol, des avions de guet aérien (des radars volants qui surveillent l’espace à grande distance), l’interception des émissions électroniques adverses, des liaisons de données qui partagent la situation tactique en temps réel, du brouillage et des règles d’engagement, les conditions dans lesquelles un pilote est autorisé à tirer. Le Pakistan a démontré la cohérence de cette chaîne, et ses J-10CE comme ses PL-15 ont prouvé une capacité opérationnelle crédible. Ce tir réussi ne classe pas pour autant le J-10 au-dessus du Rafale. Islamabad en a pourtant tiré un classement.
Islamabad, premier diffuseur des fausses preuves
Ce classement servait d’abord le Pakistan. Face à une Inde aux moyens militaires et économiques très supérieurs, trois Rafale abattus transformaient un engagement limité en victoire stratégique et symbolique.
Le 6 mai, une photographie a circulé comme celle d’un Rafale indien détruit. Elle montrait un MiG-21 accidenté en 2021. Le ministère français des armées a relevé d’autres détournements du même ordre et compté une centaine de comptes, créés autour du 7 mai, qui ont fait circuler ces contenus en se faisant passer pour des internautes ordinaires. Des organes de presse pakistanais ont ensuite pris le relais.
Ces relais ont continué après le cessez-le-feu. En novembre 2025, la chaîne pakistanaise Geo TV a prêté à un officier français, présenté sous le prénom erroné de Jacques, des propos qui confirmaient la supériorité aérienne pakistanaise et les pertes de Rafale indiens. La Marine nationale a contesté l’article point par point. L’officier s’appelle Yvan Launay ; il n’avait pas autorisé la publication des propos qui lui étaient attribués, il n’a ni confirmé ni infirmé les pertes indiennes, il a refusé de commenter un éventuel brouillage chinois et n’a jamais évoqué le J-10.
Six mois séparent la photo du MiG-21 de la fausse interview, et le procédé n’a pas varié. Les auteurs partent d’un élément authentique, un accident d’avion, un entretien accordé par un officier, y greffent un faux, puis le présentent comme la confirmation indépendante d’un récit déjà installé. Leur cible était un avion dont l’essentiel des ventes se joue à l’export.
323 avions exportés sur 533 commandés
Cette dépendance à l’export tient à la nature du produit. Le pays qui choisit un avion de combat s’engage pour plusieurs décennies : formation des pilotes, maintenance, armement, mises à niveau, échanges de données, coopération politique avec le fournisseur. Un client qui doute de l’avion doute aussi du partenaire avec lequel il devra travailler pendant toute cette durée.
Le Rafale ajoute à cet engagement une singularité politique. Avec lui, la France vend un système de combat complet à des pays qui ne veulent dépendre ni d’une plateforme américaine ni d’un fournisseur russe ou chinois. Cette autonomie fait vendre l’avion, et elle désigne aussi la cible : abîmer sa réputation revient à affaiblir l’ensemble de la filière française de défense et la crédibilité de Paris comme fournisseur de long terme.
Les chiffres de Dassault Aviation mesurent l’enjeu. Depuis le lancement du programme, l’avionneur a enregistré 533 commandes fermes, dont 323 à l’exportation, soit 61 %. Au 30 juin 2026, son carnet de commandes, les avions vendus mais pas encore livrés, comptait 208 Rafale : 165 pour des clients étrangers et 43 pour la France. Les clients étrangers représentent donc 79 % des appareils restant à produire.
Un doute semé à Jakarta ou à New Delhi atteint ainsi la part du carnet qui fait tourner les chaînes de Dassault. Chacun des concurrents de l’avion a une raison de semer ce doute. Moscou a la sienne, et elle passe par Kiev.
Le Kremlin et les 16 Rafale de Kiev
La Russie défend son industrie aéronautique, combat la réputation des armements occidentaux et cherche à empêcher leur transfert vers l’Ukraine. Le Rafale cumule ces trois motifs depuis novembre 2025, quand Emmanuel Macron et Volodymyr Zelensky ont signé une lettre d’intention qui envisage l’acquisition à long terme d’un maximum de 100 Rafale avec leurs armements. Ce texte n’engageait aucune vente.
En juillet 2026, Paris et Kiev ont adopté une feuille de route plus concrète pour une première tranche de 16 appareils, appelés à entrer en service ukrainien à partir de 2028-2029. Le 22 juillet, Eric Trappier, directeur général de Dassault Aviation, précisait que le contrat n’était pas signé et que l’Etat français devait encore en finaliser les conditions financières. Ni Paris ni Dassault n’ont depuis annoncé de commande ferme.
Le Kremlin a répondu en accusant la France d’alimenter la guerre et en affirmant que l’arrivée de Rafale ne modifierait pas la dynamique du front. Moscou disqualifie ainsi le fournisseur et minimise par avance l’effet militaire d’un avion que l’armée ukrainienne n’a pas encore reçu.
La Russie possède pourtant les outils d’une campagne plus large. Le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères, Viginum, a analysé 77 opérations rattachées à Storm-1516, le nom donné à un réseau russe de manipulation de l’information actif contre les espaces informationnels français et européens. Ni Viginum ni le gouvernement français n’ont attribué à Moscou une opération dirigée contre les ventes du Rafale après les combats indo-pakistanais. Les attaques russes documentées visent les Rafale destinés à l’Ukraine.
À Washington, la carte du F-35
Les Etats-Unis affrontent le Rafale sur une partie du marché occidental des avions de combat. Leur F-35, construit par Lockheed Martin, s’appuie sur la puissance industrielle américaine, sur l’interopérabilité au sein de l’OTAN, c’est-à-dire la capacité à opérer avec les forces alliées, et sur un vaste réseau international d’utilisateurs.
Washington ajoute à ces atouts des leviers que Paris ne possède pas à la même échelle : l’accès au renseignement américain, les garanties de sécurité, l’intégration dans les opérations de coalition. Quand l’achat d’un avion se négocie avec ces contreparties, la compétition devient déséquilibrée.
Aucune enquête gouvernementale ni aucune investigation d’une grande agence de presse n’a pourtant établi que les Etats-Unis aient eu recours à de faux comptes, à de fausses images ou à des témoignages fabriqués contre le Rafale. L’USCC a même conforté la position française en consacrant une partie de son rapport 2025 à l’exploitation du conflit indo-pakistanais par Pékin. Une institution du principal concurrent occidental du Rafale a ainsi donné du crédit aux accusations françaises contre la Chine.
114 Rafale en négociation à New Delhi
L’Inde reste le test décisif. Si New Delhi avait jugé la perte de mai 2025 rédhibitoire, l’armée de l’air indienne aurait eu du mal à justifier une nouvelle acquisition massive. Neuf mois après les combats, le 12 février 2026, le Conseil indien d’acquisition de défense a pourtant accordé une Acceptance of Necessity, l’autorisation de principe qui ouvre une procédure d’achat, au programme d’avions de combat multirôles MRFA, en désignant explicitement le Rafale. Le communiqué gouvernemental précise que la majorité des appareils devront être fabriqués en Inde.
Le gouvernement indien n’a pas chiffré la commande dans ce communiqué. Dassault Aviation indique, dans son rapport semestriel, que la décision ouvre une négociation de gré à gré, sans mise en concurrence, pour 114 Rafale. Le prix, le partage industriel, la part de fabrication locale, l’intégration d’armements indiens et les conditions de soutien restent à arrêter. Le parc indien pourrait alors atteindre 176 appareils : les 36 Rafale déjà acquis par l’armée de l’air, les 26 Rafale Marine, la version embarquée sur porte-avions, sous contrat, et les 114 en discussion.
Le client qui a perdu un Rafale au combat est celui qui en négocie le plus. Le deuxième objectif que Paris prête à Pékin, affaiblir le partenariat franco-indien, n’a pas arrêté la procédure. Les dirigeants indiens ont jugé que la perte probable d’un appareil ne justifiait pas d’abandonner la plateforme.
Le carnet de Dassault Aviation n’a pas davantage cédé. Il atteignait 45,4 milliards d’euros au 30 juin 2026, en comptant les Falcon, les avions d’affaires du groupe. Au premier semestre, l’avionneur a livré douze Rafale, dont dix à des clients étrangers.


