Des Rafale nucléaires français pourraient décoller depuis des pays alliés

Dissuasion avancée : Paris veut associer dix pays européens à sa force de frappe. Au bout du chemin, des Rafale nucléaires sur des bases alliées.

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Paris pourrait un jour faire décoller des Rafale armés de missiles nucléaires depuis le territoire de ses alliés européens. Un rapport du Sénat décrit ce scénario, dernier stade de la « dissuasion avancée » annoncée par Emmanuel Macron. L’arme resterait française, et l’ordre de tir réservé au seul président de la République. Dix pays européens, dont l’Allemagne, la Pologne et la Finlande, participent déjà au dialogue qui pourrait y conduire.

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Les sénateurs Pascal Allizard et Patrice Joly parlent de « déploiements de circonstances ». Ils ont rédigé, pour la commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat, un rapport sur la dissuasion nucléaire, après plusieurs mois d’auditions. Ils y décrivent l’envoi, en pleine crise, de Rafale des forces aériennes stratégiques (FAS), l’unité de l’armée de l’air chargée de la mission nucléaire, sur la base d’un pays partenaire. Les avions y resteraient pour une durée limitée et pourraient en décoller armés d’ASMPA-R équipés de leur tête nucléaire. Le rapport paraît alors que le cercle des partenaires de Paris s’élargit : la Finlande a rejoint l’initiative française le 14 septembre, et la Lettonie a fait état, le 22 septembre, de l’ouverture de négociations.

Emmanuel Macron avait ouvert la voie le 2 mars, à l’Île Longue (Finistère), la base des sous-marins nucléaires. Le chef de l’État y annonçait une « dissuasion avancée » ouverte aux partenaires européens de la France. Les FAS, expliquait-il, pourraient « se disséminer dans la profondeur du continent européen », selon le principe d’un « archipel de forces » destiné à compliquer les calculs d’un adversaire. Ce jour-là, l’image restait abstraite. Le rapport sénatorial lui donne un avion, un missile, une tête nucléaire et une piste.

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Ce missile change la nature du geste. L’ASMPA-R (air-sol moyenne portée amélioré rénové) est un missile de croisière, un engin autopropulsé qui vole vers sa cible à la manière d’un petit avion. Il arme la composante aéroportée, le volet de la dissuasion française confié aux avions, à côté des sous-marins, et a pris la relève de l’ASMPA. Sa tête nucléaire ne pend pas seule sous l’appareil : elle est intégrée au missile, accroché en position ventrale, sous le fuselage du Rafale. Sur la piste d’un allié se trouverait donc l’arme opérationnelle complète, celle dont le président de la République peut ordonner le tir.

Pour le pays hôte, accueillir ces appareils reviendrait à engager physiquement l’arsenal français dans une crise qui menace sa propre sécurité. Paris n’a pas de signal politique et militaire plus fort à adresser à un partenaire européen. Le gouvernement qui ouvrirait sa base lierait, aux yeux de l’adversaire, son sort à celui de la force de frappe française.

Le scénario reste lointain. Les rapporteurs le situent à moyen ou long terme, et personne n’a fixé de calendrier. Les dialogues bilatéraux ouverts avec chaque capitale en régleront le rythme, selon le niveau de coopération que chacune recherche et selon la capacité des bases retenues à accueillir, protéger et soutenir des moyens de dissuasion. Entre l’annonce de l’Île Longue et le premier décollage armé depuis une base alliée, Paris et chaque partenaire doivent encore écrire leurs procédures de consultation, de protection, de soutien et de commandement. Sur ce dernier point, la France a déjà tranché.

L’Élysée, seul maître de l’ordre de tir

Aucune arme française ne stationnerait de façon permanente hors du territoire national, et le pays d’accueil n’en obtiendrait pas le partage. Paris garderait seul le contrôle de ses moyens nucléaires et de leur planification. Le président de la République conserverait la décision d’emploi, de même que la définition des intérêts vitaux, ce seuil au-delà duquel la France brandit son arme.

Ce seuil reste volontairement flou. Paris se garde de dire à quel moment la survie ou l’intégrité d’un partenaire européen toucherait aux intérêts vitaux français. La dissuasion avancée n’engage donc la France à aucune riposte automatique. L’allié qui accueille un Rafale gagne un lien politique, stratégique et opérationnel avec la force de frappe. Il n’obtient ni droit de regard sur son emploi ni promesse publique de riposte nucléaire. Quelle que soit la piste d’où l’avion décolle, l’ordre partirait de l’Élysée.

Le choix de l’avion découle de la doctrine. La France refuse de classer ses armes nucléaires en « tactiques », destinées au champ de bataille, et en « stratégiques », visant le cœur d’un pays adverse : toutes concourent, selon elle, à la dissuasion stratégique. Les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) garantissent la riposte après une attaque surprise. Au moins l’un d’eux patrouille en permanence depuis 1972, et ils sont conçus pour rester introuvables. La composante aéroportée, plus visible et plus mobile, assume le signalement en période de crise, c’est-à-dire les démonstrations de force qui adressent un message à l’adversaire. C’est elle qui voyagerait.

À rebours du modèle B61 de l’OTAN

L’Alliance atlantique (OTAN) a bâti un autre système. Les États-Unis entreposent des bombes nucléaires B61 sur plusieurs sites européens et en conservent la garde et le contrôle. En cas de mission nucléaire, des avions alliés certifiés, c’est-à-dire habilités à porter ces bombes, pourraient les charger. Il faudrait pour cela une approbation politique explicite du Groupe des plans nucléaires, l’instance de l’OTAN chargée des questions nucléaires, et l’autorisation de Washington. L’Alliance ne publie ni le nombre ni l’emplacement de ces bombes. Des chercheurs travaillant sur sources ouvertes les situent en Allemagne, en Belgique, en Italie, aux Pays-Bas et en Turquie, des estimations que l’OTAN ne confirme pas.

Le schéma français inverse cette mécanique : un Rafale français apporterait sa propre arme sur la base alliée, puis repartirait avec elle. L’avion, l’équipage et le missile resteraient français. Paris tient à garder ce dispositif à l’écart de la mission nucléaire de l’Alliance, tout en le présentant comme complémentaire. Un pays comme l’Allemagne, qui accueille déjà des B61 selon ces estimations, pourrait ainsi relever des deux régimes à la fois.

Quatre marches avant le vol armé

À l’Île Longue, Emmanuel Macron a décrit quatre niveaux de coopération, et le déploiement armé occupe le dernier. Les partenaires participeraient d’abord aux exercices de la dissuasion, puis aux actions de signalement conduites au-delà des frontières françaises. Ils engageraient ensuite des moyens conventionnels, c’est-à-dire non nucléaires, aux côtés des forces nucléaires françaises.

L’état-major des armées chargé des forces nucléaires, cité par le rapport, veut d’abord construire avec chaque partenaire une culture stratégique commune et des volets opérationnels taillés sur mesure. Les premiers exercices porteraient sur la guerre électronique (brouillage et interception des radars et des communications) et sur le renseignement. Les aviateurs alliés rejoindraient ensuite des activités en vol, puis des entraînements liés à la mission nucléaire. Parmi eux figureraient de « petits Poker », versions réduites des opérations Poker qui testent régulièrement la composante nucléaire aéroportée. Des manœuvres à l’échelle européenne pourraient suivre.

Lors de ces opérations Poker, les Rafale du raid volent avec des avions ravitailleurs A330 MRTT Phénix, des avions de surveillance et de renseignement, et des chasseurs conventionnels chargés de l’escorte ou de jouer les défenses adverses. Chaque année, l’armée de l’air et de l’espace mène aussi les missions Pégase, qui projettent à grande distance des Rafale et des avions de transport A400M ravitaillés par ses MRTT. Une autorité militaire auditionnée par les sénateurs, que le rapport ne nomme pas, juge ce modèle transposable au nucléaire. Des appareils alliés viendraient s’y greffer, étape après étape, autour d’un noyau formé par les FAS.

Les avions partenaires protégeraient et accompagneraient alors les Rafale français, dans l’espace aérien national comme dans le leur. Paris attend aussi de ses alliés qu’ils renforcent leurs capacités d’alerte avancée (la détection précoce des tirs de missiles), de défense aérienne et antimissile, de renseignement et de frappe dans la profondeur, loin derrière les lignes adverses. Autrement dit, la France leur demande de savoir défendre l’avion qu’ils accueilleraient.

Selon le rapport, les Poker n’embarquent aucune arme nucléaire opérationnelle. Les Rafale peuvent en revanche y porter des missiles inertes ou des maquettes représentatives de l’ASMPA-R. Un « petit Poker » partagé avec un allié reproduirait donc le scénario sénatorial geste pour geste, à l’exception de la tête nucléaire. Entre l’exercice et le déploiement armé, il reste cet objet et la décision présidentielle de le charger.

Dix capitales, de Berlin à Helsinki

Paris négocie pays par pays. Avec chacun, un groupe de pilotage bilatéral, le Nuclear Steering Group, doit fixer un niveau d’ambition et une feuille de route, pour le volet nucléaire comme pour l’« épaulement » conventionnel, l’appui que les forces alliées apporteraient aux moyens nucléaires français. Neuf États non dotés de l’arme ont répondu favorablement : l’Allemagne, la Belgique, le Danemark, la Finlande, la Grèce, la Norvège, les Pays-Bas, la Pologne et la Suède. Le Royaume-Uni, seule autre puissance nucléaire européenne, suit une voie distincte, en raison de son statut et de sa longue coopération stratégique avec Paris. Ces groupes avancent à des rythmes inégaux.

Berlin va le plus loin. Le 17 juillet, à Brühl, à l’issue du Conseil franco-allemand de défense et de sécurité, le chancelier allemand, Friedrich Merz, a annoncé que des moyens conventionnels allemands participeraient à un exercice nucléaire français avant la fin de 2026. Le même jour, un Rafale des FAS a été « déployé », selon le terme employé par l’Élysée, auprès de la 31e escadre aérienne tactique allemande « Boelcke », à Nörvenich (Rhénanie-du-Nord-Westphalie). L’Élysée n’a pas précisé ce que portait l’appareil : un ASMPA-R, une maquette ou aucune charge. Ce premier jalon franco-allemand mesure la distance qui reste à parcourir jusqu’au scénario des sénateurs, dont la tête nucléaire est précisément le cœur.

Après Berlin, Stockholm a réuni son premier groupe de pilotage avec Paris dès le 23 avril. Helsinki a officiellement rejoint l’initiative le 14 septembre, et les deux capitales ont annoncé la création, dans les prochains mois, d’un groupe chargé de lancer leur coopération. Cette adhésion n’annonce aucun stationnement permanent d’armes françaises sur le sol finlandais.

Plus au sud, les pays baltes frappent à la porte. Le premier ministre letton, Andris Kulbergs, a assuré le 22 septembre qu’Emmanuel Macron avait accepté d’ouvrir des négociations sur l’adhésion de Riga à l’initiative, ainsi que sur un renforcement de la présence militaire française dans le pays. Son homologue estonien, Kristen Michal, discute aussi avec Paris, mais prévient qu’une participation exigerait des capacités militaires, de la préparation et des procédures spécifiques. Tallinn n’a rien décidé. Vilnius n’a pas rejoint l’initiative, même si les partis lituaniens se sont accordés en juillet pour lever l’interdiction constitutionnelle des armes nucléaires et des bases étrangères.

Bases hôtes, cibles désignées

L’accueil a un prix. Pour recevoir un Rafale armé, une base devrait garantir la sécurité de l’arme et de la chaîne de commandement française, ainsi que des communications souveraines. Il lui faudrait aussi des procédures de protection, une défense aérienne et des moyens de renseignement et de guerre électronique. Les rapporteurs relèvent que l’« archipel de forces » compliquerait le calcul d’un adversaire, mais qu’il pourrait aussi faire des infrastructures hôtes des cibles prioritaires dans une crise majeure.

Moscou a saisi cet argument dès l’adhésion finlandaise. La diplomatie russe a jugé l’initiative française « imprudente » et soutient qu’un déploiement de moyens nucléaires français plus près de ses frontières créerait de nouveaux risques de sécurité. Elle affirme aussi que ces moyens seraient plus faciles à viser en cas de conflit. La position russe recoupe ainsi une vulnérabilité que les deux sénateurs identifient eux-mêmes : la dispersion censée renforcer la crédibilité de la dissuasion pourrait placer la base hôte dans le ciblage militaire russe dès les premiers stades d’une crise.

Les pays nordiques et baltes sont les plus exposés à ce calcul. Situés à proximité immédiate de la Russie, ils subissent déjà ses actions hybrides, mêlant sabotages, cyberattaques et désinformation, ainsi que ses intrusions aériennes, ses brouillages et ses pressions militaires. Paris devra convaincre chacun d’eux que le signal stratégique, la solidarité et la préparation opérationnelle compensent ce risque nouveau.

Escadrons en renfort, arsenal sans chiffre

Chaque partenaire convaincu ajouterait des missions aux FAS, qui enchaînent déjà opérations et exercices avec l’obligation de monter en puissance à très bref préavis. Pascal Allizard et Patrice Joly estiment que les activités menées avec les alliés européens alourdiraient encore leurs contrats opérationnels, c’est-à-dire les missions que l’état-major leur assigne. Ils recommandent d’étoffer la trame chasse affectée aux FAS, soit le nombre d’avions de combat qui leur sont dédiés, et n’excluent pas, à terme, la création de nouveaux escadrons. Les équipages, les ravitailleurs et les équipes de protection devraient suivre. Le ministère des armées n’a annoncé aucune décision sur un renforcement des FAS.

Le chef de l’État a en revanche décidé, le 2 mars, de rehausser l’arsenal nucléaire. La France avait ramené ses armes à moins de 300 têtes en 2008, après un maximum d’environ 600 pendant la guerre froide. La Federation of American Scientists, une organisation américaine qui suit les arsenaux à partir de sources ouvertes, évalue aujourd’hui le stock militaire français à environ 290 têtes. Emmanuel Macron n’a précisé ni le nombre de têtes supplémentaires, ni le calendrier, ni les crédits, ni leur répartition entre sous-marins et Rafale. Les sénateurs réclament plus d’avions pour la mission européenne, et la seule décision prise à ce jour ne dit pas si elle profitera à la composante aéroportée.

Le missile lui-même pourrait avoir changé d’ici là. Les FAS partagent l’ASMPA-R avec les Rafale Marine de la Force aéronavale nucléaire, la composante nucléaire de la marine, embarqués sur le porte-avions Charles-de-Gaulle. Il doit céder la place vers 2035 au futur missile stratégique ASN4G (air-sol nucléaire de quatrième génération). Si le scénario se concrétise, comme le prévoient les rapporteurs, à moyen ou long terme, c’est peut-être ce successeur qui se posera sur une base alliée.

Au-delà de quatre mois, le Parlement

Un Poker lancé depuis une base européenne resterait un exercice, selon les rapporteurs. En revanche, des Rafale armés d’ASMPA-R, déployés en pleine crise et prêts à l’engagement, présenteraient à leurs yeux les caractéristiques d’une intervention militaire extérieure.

Cette qualification renvoie à l’article 35 de la Constitution. Le texte oblige le gouvernement à informer le Parlement de toute intervention des forces armées à l’étranger au plus tard trois jours après son début. Si elle dure plus de quatre mois, sa prolongation doit être autorisée par les députés et les sénateurs. Faute de traité international encadrant ces déploiements, Pascal Allizard et Patrice Joly estiment que ce régime devrait s’appliquer aux « déploiements de circonstances ». Le Conseil constitutionnel ne s’est jamais prononcé sur cette lecture.

Le Parlement ne voterait jamais sur l’emploi de l’arme, qui reste une prérogative du chef de l’État. Il aurait en revanche son mot à dire sur la durée : selon l’analyse des deux rapporteurs, des Rafale des FAS armés et prêts à l’emploi ne pourraient rester plus de quatre mois sur le territoire d’un allié sans un vote du Parlement.



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1 commentaires sur « Des Rafale nucléaires français pourraient décoller depuis des pays alliés »

  1. Bonjour et merci pour l’article !
    Certains pays d’Europe continuent à acheter des armes américaines et refusent obstinément d’acheter Européen. Cela, même avec SAFE.
    Bien que l’Europe ne produise pas toutes les armes nécessaires à sa défense, elle en possède suffisamment.
    Alors pourquoi la France doit-elle les défendre ? Il faut les laisser se débrouiller avec leurs F35.

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