Satellites espions : un contrat de plus d’un milliard se prépare

La DGA s'apprêterait à commander à Airbus et Thales deux satellites espions IRIS pour plus d'un milliard d'euros. Leur mise en service est visée en 2035.

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Le ministère des Armées a longtemps hésité à construire la relève de ses satellites d’observation. Lancé en 2019, le programme IRIS prévoyait un premier satellite avant la fin de 2030. La loi de programmation militaire, qui fixe les moyens des armées jusqu’en 2030, a été actualisée le 16 août et repousse la cible à 2035, un report que la ministre Catherine Vautrin attribue au temps nécessaire pour mûrir les technologies. Avec 3,9 milliards d’euros supplémentaires pour l’espace, la France fait le choix de bâtir deux satellites souverains et d’acheter sur le marché une partie de ses images.

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La Direction générale de l’armement (DGA), qui conduit les achats d’équipements du ministère des Armées, s’apprête à commander les successeurs des satellites espions français. Selon La Tribune, qui l’a révélé mardi 29 septembre, elle doit notifier prochainement la réalisation du programme IRIS, pour « Instruments de renseignement et d’imagerie spatiale », à deux industriels : Airbus Defence and Space, la branche défense et espace du groupe européen, et Thales Alenia Space, la filiale spatiale de Thales et de l’italien Leonardo.

La commande, d’après le quotidien économique, porte sur deux satellites militaires d’observation et sur leur segment sol, les installations terrestres qui pilotent les engins et traitent leurs images. Son montant dépasserait 1 milliard d’euros, un chiffre que ni la DGA ni les deux industriels n’avaient confirmé mardi, pas plus que la date exacte de la notification.

Le contrat couvre, toujours selon La Tribune, les phases C, D et E du programme. Dans la nomenclature des projets spatiaux, ces trois lettres désignent la conception détaillée, la fabrication et les essais, puis la mise en service et l’exploitation. Après sept ans de préparation, IRIS entre dans le dur.

Airbus et Thales Alenia Space connaissent déjà le dossier. La DGA leur avait confié en décembre 2023 une phase B consacrée aux technologies, pour 170 millions d’euros, selon le même journal. Les documents budgétaires du ministère confirment l’engagement de cette phase en 2023, après un report dicté par les arbitrages de la loi de programmation militaire (LPM), mais n’en publient ni le montant ni la date.

D’une commande à l’autre, la DGA multiplie sa mise par six environ, et en change l’objet. En 2023, elle finançait la mise au point des technologies dont les futurs satellites auraient besoin. En 2026, elle paie les satellites eux-mêmes, et le réseau au sol qui les fera travailler. Le ministère passe de l’étude à la fabrication.

Ce passage engage la relève de la Composante spatiale optique (CSO), la constellation qui fournit aujourd’hui l’essentiel du renseignement d’origine image, celui que l’on tire des photographies, dont dispose la France depuis l’espace. Il clôt aussi plusieurs mois de doute au sein du ministère.

La tentation des images achetées sur étagère

Ce doute a gelé le programme plusieurs mois, rapporte La Tribune. Certains responsables du ministère des Armées envisageaient alors de renoncer à de nouveaux satellites patrimoniaux, c’est-à-dire possédés et exploités par l’État, au profit de services d’imagerie achetés à des opérateurs. Les documents publics, qui ne mentionnent aucune décision d’abandon, consignent un calendrier décalé et une architecture révisée.

La ministre des Armées, Catherine Vautrin, a défendu ce décalage au printemps 2026, lors des débats parlementaires sur l’actualisation de la LPM. Selon elle, les calendriers d’IRIS et de CELESTE, le futur système français de renseignement électromagnétique par satellite, chargé d’intercepter les émissions radio et radar, ont été aménagés pour consolider le besoin opérationnel et laisser aux industriels le temps de développer les technologies critiques.

Le législateur a tranché en votant l’actualisation. La loi maintient l’objectif de deux satellites IRIS et y ajoute l’achat de données commerciales. Le ministère attend de ses propres satellites la confidentialité des missions et la maîtrise de la programmation, soit le choix des cibles photographiées et du moment de la prise de vue. Il compte sur les images du commerce pour grossir le volume disponible et multiplier les passages au-dessus de certaines zones.

Le contrat donne un débouché aux deux options débattues au ministère. L’État construira le cœur de son renseignement spatial et paiera des opérateurs privés pour une partie du reste. Il a fallu, pour en arriver là, sacrifier plusieurs années.

Cinq ans de retard sur le calendrier

Ce choix se compte en années. Le ministère a lancé IRIS en phase de préparation en juillet 2019, pour anticiper le remplacement de CSO. L’échéance de 2030, encore associée au programme dans certains documents et articles, ne vaut plus.

La LPM actualisée prévoit deux satellites CSO en service à la fin de 2030, puis une cible de deux satellites IRIS à l’horizon 2035. La programmation précédente attendait un premier IRIS avant la fin de 2030. Pour combler ce retard, le ministère prolongera ses satellites CSO et achètera des images optiques à des opérateurs extérieurs.

La Direction du renseignement militaire (DRM), qui hiérarchise et programme les demandes de prises de vues, retient une formule plus large. Dans une présentation actualisée le 2 septembre, elle annonce une relève « à partir des années 2030 », sans reprendre la date de 2035 inscrite dans la loi.

Seize ans séparent ainsi le lancement des études de la cible fixée par la LPM. Signé en 2026, le contrat laisse environ neuf ans aux industriels pour concevoir, fabriquer et mettre en orbite deux satellites. La commande fixe le point de départ d’un calendrier déjà repoussé. Reste à savoir si les satellites actuels tiendront jusque-là.

CSO, à 800 et 480 kilomètres d’altitude

Le plus récent d’entre eux, CSO-3, a décollé le 6 mars 2025 à bord d’Ariane 6. Ce lancement inaugurait les vols commerciaux du nouveau lanceur lourd européen. CSO-3 a rejoint CSO-1 et CSO-2, mis en orbite en décembre 2018 et en décembre 2020 dans le cadre d’un programme piloté par la DGA.

Les trois satellites se partagent le travail selon leur altitude. CSO-1 et CSO-3 tournent sur une orbite héliosynchrone, qui les fait passer au-dessus d’un même point à la même heure solaire, à environ 800 kilomètres de la Terre. Ils assurent la reconnaissance : couvrir de larges zones, photographier les théâtres d’opérations, où les armées sont engagées, et repasser souvent. CSO-2 orbite à environ 480 kilomètres pour obtenir des images à extrêmement haute résolution, réservées à l’identification.

Ces engins captent des images dans plusieurs bandes du visible et de l’infrarouge. Les armées s’en servent pour reconnaître, identifier et localiser des objectifs, puis pour préparer le ciblage, la désignation des objectifs à frapper, et conduire les opérations. Le Commandement de l’espace, chargé des opérations spatiales au sein de l’armée de l’air et de l’espace, fait fonctionner la constellation à partir des demandes que lui transmet la DRM.

La DRM estime que CSO restera en service « encore au moins dix ans ». Lancé en 2025, CSO-3 atteindrait ainsi l’horizon de 2035, celui-là même que la loi fixe à IRIS. Le plus jeune satellite de la constellation rend le retard supportable. La DRM ne précise pas en revanche la date de retrait de chacun des trois engins, alors que CSO-1 tourne depuis bientôt huit ans.

Du trio CSO au duo IRIS

Ces trois satellites seront remplacés par deux. Selon La Tribune, IRIS comptera deux engins aux performances différentes : un premier satellite, désigné EHRmin, précédera un second modèle plus puissant, EHRmax. La DRM leur assigne les missions de CSO, avec des performances et une activité accrues.

Le ministère compte compenser la perte d’un satellite par trois compléments. Il achètera des données commerciales. Il intégrera CO3D, une constellation de minisatellites à usage à la fois civil et militaire, que la trajectoire adoptée par l’Assemblée nationale range parmi les capacités françaises de renseignement image à la fin de 2030 comme en 2035. Il ajoutera enfin le radar, qui voit à travers les nuages et de nuit : le Centre national d’études spatiales (CNES) doit lancer en 2029 un démonstrateur baptisé DESIR, avant une capacité opérationnelle à l’horizon 2035.

La France entend aussi maintenir la coopération et l’échange d’images avec ses partenaires européens.

Le milliard d’euros paie donc le noyau d’un dispositif qui mobilisera aussi CO3D, les images du commerce et, plus tard, le radar. Ce noyau restera entre les mains des industriels qui ont construit CSO.

Airbus et Thales, un duo reconduit

Selon La Tribune, Airbus Defence and Space assurera la maîtrise d’œuvre d’ensemble d’IRIS, c’est-à-dire la responsabilité du système complet, ainsi que la réalisation du segment sol. Thales Alenia Space prendra en charge la maîtrise d’œuvre des instruments optiques des deux satellites. Le quotidien cite parmi les principaux sous-traitants envisagés Sodern, filiale d’ArianeGroup, le constructeur des lanceurs Ariane, Thales SESO, spécialiste de l’optique de précision, Lynred, coentreprise de Safran et de Thales qui fabrique des détecteurs infrarouges, et le groupe de gaz industriels Air Liquide.

Cette répartition, que la DGA et les industriels n’ont pas encore officialisée, reprend celle de CSO. Airbus Defence and Space avait construit les satellites actuels comme maître d’œuvre, et Thales Alenia Space leur avait fourni l’instrument optique de très haute résolution.

Le ministère reconduit ainsi l’attelage de 2018. La commande donne à Airbus, à Thales Alenia Space et à leurs fournisseurs une visibilité jusqu’au milieu de la prochaine décennie. Elle entretient une chaîne de compétences rare : plateformes de satellites, optique de très haute résolution, détecteurs infrarouges, systèmes cryogéniques, qui refroidissent ces détecteurs à très basse température, et traitement des données.

Ces industriels voient arriver la commande quelques semaines après un relèvement du budget des armées.

3,9 milliards d’euros de plus pour l’espace

Promulguée le 16 août 2026, l’actualisation de la LPM ajoute 36 milliards d’euros de ressources aux armées sur la période 2026-2030. Le spatial militaire en reçoit 3,9 milliards, soit 65 % de plus que dans la programmation antérieure. Sur l’ensemble de la LPM 2024-2030, l’effort consacré à l’espace atteint 10,1 milliards d’euros.

Cette enveloppe finance bien davantage qu’IRIS. Les armées y puiseront pour les communications par satellite, la surveillance de l’espace, l’achat de données et de services, l’imagerie radar, les installations au sol et les nouvelles capacités d’action dans l’espace.

Six semaines séparent la promulgation de la loi des révélations de La Tribune. Rapporté aux 10,1 milliards d’euros de la programmation, le contrat d’IRIS pèserait autour d’un dixième de l’effort spatial, un ordre de grandeur à manier avec prudence : les paiements d’un programme livré vers 2035 s’étaleront bien au-delà de 2030.

Satellites souverains, données commerciales

Le ministère justifie ces dépenses par la souveraineté. Avec ses propres satellites, la France collecte et exploite ses images militaires sans dépendre d’un fournisseur étranger ou commercial. Ses états-majors en tirent une appréciation autonome des crises, une veille stratégique et la préparation des opérations.

L’espace, pourtant, se durcit. Les satellites y subissent le brouillage, les cyberattaques et les manœuvres d’engins hostiles qui s’en approchent en orbite, tandis que plusieurs puissances développent des armes antisatellites. Dans ce contexte, le ministère présente IRIS comme le futur noyau souverain de l’observation militaire française.

Ce noyau s’entourera d’images achetées. En attendant IRIS, l’État accroît la part des données commerciales dans son renseignement, au moment même où il invoque l’indépendance pour financer ses satellites.

D’ici à 2035, la DGA devra conduire de front le maintien de CSO, l’achat d’images et la construction des deux satellites IRIS, pour qu’aucune rupture ne s’ouvre dans le renseignement image français avant leur mise en service.



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