Satellites espions : la DGA sépare Airbus et Thales

Pour ses futurs satellites d'écoute, attendus vers 2032, la DGA associe Airbus à la PME bretonne Unseenlabs. Thales, co-mandataire de CERES, n'est pas retenu.

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En 2015, trois frères fondaient Unseenlabs près de Rennes pour repérer les navires en mer à leurs émissions radio. Onze ans plus tard, la PME bretonne figure parmi les deux industriels chargés de concevoir les satellites d’écoute qui relèveront, à l’horizon 2032, les trois satellites militaires CERES, en orbite depuis 2021. Thales, le groupe français d’électronique de défense qui partageait avec Airbus la responsabilité de CERES, n’a pas été retenu.

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En marge du Sommet international sur l’espace, réuni à Paris, la ministre des Armées, Catherine Vautrin, a annoncé vendredi 11 septembre que la Direction générale de l’armement (DGA), l’agence qui achète les équipements des armées, avait notifié, c’est-à-dire attribué officiellement, le contrat CASSIOPÉE à deux industriels. Le premier est Airbus Defence and Space, la branche militaire et spatiale du groupe européen. Le second, Unseenlabs, est une entreprise installée à Cesson-Sévigné (Ille-et-Vilaine).

Par ce contrat, la DGA désigne les constructeurs des futurs satellites français de renseignement d’origine électromagnétique, le ROEM dans le vocabulaire militaire. Ces satellites captent depuis l’orbite les émissions des radars et des systèmes de radiocommunication, localisent l’émetteur et en identifient le type. La DGA fixe aussi la hiérarchie entre les deux lauréats. Airbus sera mandataire, c’est-à-dire responsable de l’ensemble du programme devant l’État. Unseenlabs sera cotraitant : membre du groupement titulaire du contrat, elle répond de sa propre part.

Au groupe européen revient l’intégration, le travail qui consiste à faire fonctionner chaque élément du système avec les autres. Airbus fournira le centre de contrôle, d’où les opérateurs pilotent les satellites, et le segment spatial, les satellites eux-mêmes. Il les construira sur sa plateforme S250, la structure qui porte les instruments et assure l’alimentation et la propulsion, déjà retenue pour CO3D, une constellation de satellites d’observation.

Unseenlabs prend en charge la mission, c’est-à-dire ce que les satellites doivent capter et la manière d’en tirer du renseignement. L’entreprise bretonne apporte son expertise sur ce terrain et conçoit les traitements des signaux, à bord comme au sol. Elle fournit en outre le segment sol utilisateur, les installations où les militaires exploitent les données. Elle livrera enfin, selon Airbus, une « charge utile innovante », l’ensemble des antennes et récepteurs embarqués, dont aucun des deux industriels n’a décrit la nature.

Le partage des rôles reprend celui de CERES, à un nom près. Sur la génération actuelle, Airbus tenait déjà l’intégration et le segment spatial. Thales, co-mandataire, répondait de la chaîne de mission et de ses performances, de la charge utile jusqu’au segment sol utilisateur. Unseenlabs, qui revendique un peu plus de 140 collaborateurs, hérite de ce périmètre, et avec lui de ce que les satellites écoutent et de ce que les armées en retirent.

Le ministère des Armées et les deux industriels n’ont rendu publics ni le montant du contrat, ni le nombre de satellites commandés, ni le calendrier de leurs lancements. Le système que ces satellites remplaceront est mieux connu.

Relève en 2032

Les armées françaises pratiquent l’écoute depuis l’espace de manière opérationnelle depuis le 16 novembre 2021. Ce jour-là, les trois satellites militaires CERES ont été placés en orbite basse, à environ 700 kilomètres d’altitude. Chacun pèse 516 kg, selon le Centre national d’études spatiales (CNES) et la Direction du renseignement militaire (DRM). Avec eux, la France a obtenu sa première capacité opérationnelle de ROEM spatial, qui s’ajoute aux capteurs terrestres, navals et aéroportés des armées.

Pour relever ces trois satellites, le ministère a engagé le programme CELESTE, dont CASSIOPÉE forme, selon la formule officielle, le « cœur souverain à haute performance ». Le nouveau système doit succéder à CERES « à l’horizon 2032 », avec de meilleures performances techniques et une réactivité accrue. Le ministère n’a pas précisé si cette échéance désigne le premier lancement, la qualification en orbite (la validation des performances une fois le satellite en place) ou l’entrée en service du système complet.

Onze ans séparent donc le lancement de CERES de la date fixée pour sa relève. Sur ce cycle, Airbus et Unseenlabs, notifiés en 2026, disposent de six ans pour concevoir, construire et placer en orbite le successeur de trois satellites que les armées exploitent en continu.

De la surveillance maritime aux signaux terrestres

Unseenlabs a appris l’écoute en mer. Jonathan, Clément et Benjamin Galic ont fondé l’entreprise en 2015 pour surveiller les océans par la détection des radiofréquences. Ses satellites repèrent et géolocalisent les navires à partir de leurs émissions radio, y compris ceux qui n’apparaissent pas sur l’AIS, le système d’identification automatique par lequel les bateaux signalent leur position. Le premier d’entre eux, BRO-1, a été lancé en 2019.

Depuis, la société revendique 112,5 millions d’euros levés et 23 satellites lancés. Le 7 juillet, elle a placé en orbite BRO-31, son premier microsatellite (un satellite de petite taille) de deuxième génération, à bord d’une fusée Falcon 9 de SpaceX partie de la base californienne de Vandenberg. Selon Unseenlabs, cette nouvelle génération doit étendre ses services, jusque-là surtout maritimes, à la détection de signaux dans les environnements terrestres et spatiaux.

La technique reste la même d’un marché à l’autre : capter depuis l’orbite une émission radio et remonter jusqu’à sa source. En quittant le seul domaine maritime, Unseenlabs se rapproche du champ du ROEM militaire, radars et télécommunications compris. Ni la DGA ni les deux industriels n’ont indiqué si la charge utile de CASSIOPÉE dériverait des technologies de BRO-31. Ils n’ont pas davantage dévoilé l’orbite, la masse ou les performances du futur système, des données sensibles pour un programme de renseignement.

Thales, partenaire d’Airbus sur CERES

Le choix de ce binôme s’est fait au détriment de Thales. La DGA avait adressé son appel d’offres aux trois entreprises en juillet 2025, avant de retenir le groupement formé par Airbus et Unseenlabs.

Un rapport de l’Assemblée nationale, publié en février 2026, retrace une rupture plus ancienne. Selon ses auteurs, la DGA avait remis en cause, dès la mi-2024, l’organisation industrielle associant Airbus et Thales qui avait été demandée en 2021. Les parlementaires invoquent un décalage entre les ressources financières allouées et les moyens nécessaires pour atteindre le niveau de performance réclamé par les armées.

Entre cette remise en cause et la notification de septembre 2026, Airbus a changé de partenaire pour la mission. L’organisation demandée en 2021 n’a pas survécu à la génération suivante.

Le groupe n’a pourtant perdu que ce contrat. Rien de ce qui a été annoncé le 11 septembre ne l’exclut des autres composantes de CELESTE, et il partage toujours avec Airbus la responsabilité de CERES. Les trois satellites qui écoutent aujourd’hui radars et radiocommunications pour les armées volent sur des plateformes fournies par Thales Alenia Space, la filiale spatiale commune de Thales et de l’italien Leonardo.



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