Hermès : le contrat encombrant qui rattrape LVMH

En 2017, LVMH reconnaissait un accord de 2002 pour acheter les actions Hermès de Nicolas Puech. En 2026, il affirme n'avoir jamais envisagé ce rachat.

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En 2017, devant la justice suisse, LVMH reconnaissait l’existence d’un accord signé en son nom pour racheter des actions Hermès appartenant à Nicolas Puech, héritier de la famille fondatrice du sellier, tout en affirmant ne l’avoir jamais exécuté. Le groupe de Bernard Arnault tient aujourd’hui un autre discours devant la justice française. Entre 2001 et 2009, il avait versé, avec la société qui porte les participations de la famille Arnault, au moins 20 millions de dollars à l’homme qui gérait la fortune de l’héritier. Le parquet de Paris, chargé des poursuites, enquête sur la disparition de six millions d’actions de Nicolas Puech et soupçonne un détournement « au profit de LVMH ».

Le document a près de vingt-quatre ans. Le 12 novembre 2002, Pierre Godé, conseiller historique de Bernard Arnault, PDG de LVMH, et Éric Freymond, gestionnaire de fortune suisse de Nicolas Puech, ont signé un accord prévoyant l’achat par le numéro un mondial du luxe de millions d’actions Hermès. Les titres visés appartenaient à Nicolas Puech, héritier de la famille fondatrice du sellier parisien, et à d’autres membres de sa branche familiale. L’agence Reuters en a révélé l’existence le 17 septembre 2026, dans une enquête fondée sur des pièces judiciaires qu’elle a consultées.

Les signataires avaient fixé un calendrier. Les acquisitions devaient commencer après le départ, alors attendu, de Jean-Louis Dumas, dirigeant emblématique d’Hermès, qui n’a quitté ses fonctions qu’en 2006. Pierre Godé et Éric Freymond suspendaient donc le passage à l’acte à un changement de direction chez la cible. Reuters décrit un accord signé au nom des parties, avec un objet précis et une échéance. Nicolas Puech, dont les actions étaient en jeu, ne figure pas parmi les signataires : son gestionnaire a paraphé pour les vendeurs.

En juin 2026, LVMH a déposé devant le tribunal judiciaire de Paris des conclusions, les écritures dans lesquelles une partie expose ses arguments au juge, qui disent l’inverse de ce contrat. Le groupe y assure qu’il n’a « jamais été question » pour lui « d’acquérir la participation de Nicolas Puech – a fortiori contre son gré et sans s’acquitter du prix de cession ».

LVMH a construit cette phrase en deux temps. La proposition principale écarte toute acquisition de la participation de l’héritier. La seconde, introduite par « a fortiori », renchérit en excluant une acquisition forcée et impayée. Or l’accord du 12 novembre 2002 porte précisément sur l’opération que la proposition principale déclare n’avoir jamais été envisagée. Le conseiller le plus proche de Bernard Arnault l’avait pourtant consignée par écrit, avec l’homme qui administrait les biens de l’héritier.

Reuters établit ainsi, pièces à l’appui, une intention d’achat formalisée. L’agence ne démontre ni l’exécution de l’accord, ni le transfert des titres de Nicolas Puech à LVMH, ni le versement d’un prix. Elle contredit la défense du groupe sur un point précis : l’existence même d’un projet d’acquisition.

Sollicité par Reuters, un porte-parole de LVMH n’a pas souhaité commenter l’accord de 2002, ni les paiements effectués à Éric Freymond.

La version suisse de 2017, un accord sous séquestre

LVMH avait pourtant décrit ce contrat lui-même. En 2017, dans un mémoire, le document écrit remis au juge, produit au cours d’un contentieux en Suisse, le groupe indiquait avoir accumulé 4,9 % du capital d’Hermès dès 2002 grâce aux services d’Éric Freymond. Il y reconnaissait l’existence de l’accord du 12 novembre, qu’il affirmait n’avoir jamais exécuté.

Le groupe avançait alors une raison qui renvoie à la signature du gestionnaire. Il expliquait n’avoir pas pu vérifier qu’Éric Freymond détenait l’autorisation de Nicolas Puech pour céder ses actions, ni déterminer les intentions réelles de l’héritier. En 2017, LVMH doutait donc lui-même que l’homme qui avait signé pour les vendeurs parlât au nom du principal intéressé. Selon cette version, l’accord aurait été placé sous séquestre, confié à un tiers dans l’attente de garanties sur les pouvoirs du gestionnaire. LVMH assure n’en avoir jamais demandé l’exécution et l’avoir détruit à la fin de 2010.

Entre 2017 et 2026, la défense a changé de terrain. En 2017, LVMH admettait qu’un projet d’achat avait été signé et soutenait ne jamais être passé à l’acte. Neuf ans plus tard, le groupe écarte jusqu’au projet dans ses conclusions parisiennes. Il a retiré de sa défense l’élément que ses propres écritures suisses concédaient.

La chronologie ajoute un second point. Au moment où Pierre Godé signait, LVMH bâtissait déjà discrètement sa position dans Hermès, avec le même intermédiaire, et en détenait ces 4,9 % dès 2002. L’accord du 12 novembre visait à étendre aux actions de la branche Puech une montée au capital déjà engagée.

Six millions d’actions, une fenêtre 2001-2014

Cette intention pèse parce que des titres manquent. Nicolas Puech affirme avoir découvert en 2022, après avoir rompu avec Éric Freymond, qu’il ne contrôlait plus les quelque six millions d’actions Hermès qui formaient l’essentiel de sa fortune, soit environ 6 % du capital du groupe.

Hermès en donnait le compte exact dans son rapport annuel 2013 : 6 082 615 actions associées à l’héritier, soit 5,76 % du capital, dont 900 000 au nom de sa fondation. Reuters évalue ce bloc à environ 10 milliards de dollars au cours de clôture du 16 septembre 2026, une valeur qui suit les fluctuations de la Bourse.

Nicolas Puech a porté l’affaire au civil le 15 mai 2025, par une assignation, l’acte qui ouvre un procès, devant le tribunal judiciaire de Paris. Il y chiffre son préjudice à environ 14 milliards d’euros et vise Bernard Arnault, LVMH, des holdings (sociétés de participations) liées au groupe, Éric Freymond ainsi que plusieurs personnes et structures suisses. D’après les documents consultés par Reuters, l’héritier cherche à préserver son droit d’obtenir la valeur des titres auprès de ceux que la justice pénale reconnaîtrait responsables de leur disparition.

Cette justice pénale mène en parallèle une instruction, l’enquête confiée à des juges indépendants. Le parquet de Paris y soupçonne Alexandre Montavon, un professionnel suisse, d’avoir participé entre 2001 et 2014 à un détournement d’actions Hermès appartenant à Nicolas Puech « au profit de LVMH ». L’accord de novembre 2002 tombe dans la deuxième année de cette fenêtre. Le soupçon du parquet suppose un acquéreur intéressé par ces titres, et la phrase des conclusions de juin visait à écarter cet intérêt. En signant l’accord de 2002, le conseiller de Bernard Arnault l’avait consigné par écrit.

LVMH conteste toute implication. Dans un communiqué diffusé en décembre 2025, le groupe et son actionnaire de contrôle affirmaient n’avoir « à aucun moment » détourné d’actions Hermès et ne détenir aucune action « cachée ». Ni le parquet ni les parties n’ont fait état, au 19 septembre, d’une mise en examen de LVMH ou de Bernard Arnault.

Éric Freymond, mandataire de l’un, payé par l’autre

Le cosignataire de l’accord occupait une double position. Selon la version originale en anglais de l’enquête de Reuters, LVMH et la holding familiale de Bernard Arnault ont versé au moins 20 millions de dollars à la société de gestion d’Éric Freymond entre 2001 et 2009, sous forme de commissions, de frais de gestion et d’honoraires de conseil. Pendant ces mêmes années, le gestionnaire aidait LVMH à accumuler des actions Hermès.

La relation s’est ensuite dégradée. En 2016, Éric Freymond a engagé une procédure en Suisse, s’estimant insuffisamment rémunéré pour son rôle dans les opérations sur Hermès. Les parties ont conclu en 2019 un règlement qui lui accordait 10 millions d’euros supplémentaires, selon les pièces judiciaires examinées par Reuters.

Dans cette procédure, LVMH justifiait ses paiements par la volonté d’entretenir la relation et d’empêcher le gestionnaire de faciliter la vente d’actions Hermès à des concurrents. Le groupe admettait avoir travaillé avec lui pour acheter des titres du sellier. Il soutenait en revanche que l’achat d’actions appartenant personnellement à Nicolas Puech n’aurait pu être qu’involontaire.

LVMH défendait cette thèse de l’achat involontaire alors que l’accord signé par son représentant nommait les actions de Nicolas Puech parmi celles à acquérir. L’homme qui signait pour les vendeurs gérait la fortune de l’héritier et recevait, dans la même période, des millions de l’acheteur. Reuters ne tire toutefois pas de ces versements la preuve qu’Éric Freymond a cédé sans autorisation les titres de son client, ni que LVMH connaissait l’origine des actions qu’il achetait.

Trois mises en examen au printemps 2026

L’instruction a changé de rythme au printemps. Le 9 avril 2026, les juges ont mis en examen Vanjia Mégevand, professionnelle suisse, pour tentative d’escroquerie en bande organisée au préjudice de Nicolas Puech. Cette mise en examen, prononcée lorsqu’existent des indices graves ou concordants de participation aux faits, ne vaut pas déclaration de culpabilité. François Besse a suivi le 18 mai, notamment pour complicité d’abus de confiance aggravé (le détournement de biens remis à une personne qui devait les gérer), recel d’abus de confiance (la détention du produit de ce détournement), faux et tentative d’escroquerie en bande organisée. Alexandre Montavon a été mis en examen le 27 mai, notamment pour complicité d’abus de confiance aggravé et recel.

Tous trois contestent les faits. Leurs mises en examen précèdent de quelques semaines les conclusions déposées par LVMH. Le groupe a donc écrit qu’il n’avait jamais envisagé d’acheter les titres de Nicolas Puech au moment où les juges venaient de viser un intermédiaire soupçonné de les avoir détournés à son profit.

Dans les comptes de l’héritier, un « écran »

Cet intermédiaire a décrit le circuit. Entendu en mai 2026 par les enquêteurs français, Alexandre Montavon, administrateur de Dilico, une société offshore, aurait exposé un dispositif proposé par Éric Freymond : utiliser les comptes de Nicolas Puech comme un « écran ». Les enquêteurs soupçonnent Dilico d’avoir servi d’intermédiaire dans des transferts de titres vers les banques impliquées dans les montages financiers de LVMH.

Selon la transcription de son audition consultée par Reuters, des actions appartenant à d’autres héritiers auraient transité par ces comptes, avec un financement de LVMH, afin de masquer l’identité de l’acquéreur final. Certains membres de la famille Hermès, a expliqué Alexandre Montavon, auraient pu refuser de vendre directement leurs titres à un concurrent.

Éric Freymond avait livré, de son vivant, une version compatible. Il reconnaissait avoir utilisé des comptes associés à Nicolas Puech pour acheter ou revendre à LVMH des actions appartenant à d’autres héritiers. Il contestait avoir vendu à l’insu de son client les titres qui appartenaient à celui-ci.

Les deux hommes s’accordent donc sur un point : les comptes de Nicolas Puech ont servi de passage à des titres qui n’étaient pas les siens. Or Pierre Godé et Éric Freymond avaient visé, en 2002, ses actions comme celles d’autres héritiers. Dans ces flux mêlés, les enquêteurs doivent distinguer les titres de l’héritier de ceux qui ne faisaient que transiter à son nom. Ils ne peuvent déduire d’un transfert depuis ces comptes la vente de ses propres actions.

Le conseil d’Alexandre Montavon soutient que son client n’a commis aucune faute et ignorait que LVMH pût acquérir des actions appartenant personnellement à l’héritier.

Fin 2010, un contrat détruit, une participation dévoilée

Ces montages ont pris fin avec la révélation publique de 2010, l’année où LVMH dit avoir détruit l’accord. Le 23 octobre, le groupe annonçait détenir directement 14,2 % du capital d’Hermès et pouvoir monter à 17,1 % après le dénouement d’instruments financiers, des contrats indexés sur le cours d’Hermès et convertibles en actions. Sa participation devait ensuite approcher 23 %. Selon sa propre version, LVMH a donc détruit le contrat l’année où il révélait sa position au marché.

Cette montée au capital a déjà valu une sanction au groupe. En juin 2013, la Commission des sanctions de l’Autorité des marchés financiers (AMF), le gendarme de la Bourse, a infligé à LVMH une amende de 8 millions d’euros. Elle lui reprochait des manquements à son obligation d’information sur la préparation de sa montée au capital et sur la présentation de son exposition à Hermès dans ses comptes consolidés, qui agrègent l’ensemble de ses filiales, pour 2008 et 2009. La sanction portait sur l’information due au marché ; la Commission n’a pas qualifié d’illégales les acquisitions.

LVMH et Hermès ont clos leur bataille en septembre 2014 par une conciliation : LVMH a distribué à ses propres actionnaires les actions Hermès qu’il détenait et s’est engagé, avec Christian Dior et Groupe Arnault, à ne pas en acquérir de nouvelles pendant cinq ans.

Du contrat de 2002 aux six millions de titres

Cette paix entre les deux groupes n’a pas réglé le sort des titres de Nicolas Puech. Reuters n’a pas pu déterminer quels héritiers avaient vendu leurs actions par l’intermédiaire d’Éric Freymond, s’ils savaient que LVMH en était l’acquéreur final, ni ce qu’il était advenu d’un éventuel prix versé pour les actions de l’héritier.

La justice suisse a déjà examiné une partie du dossier. Le 12 juillet 2024, une juridiction d’appel de Genève a rejeté les griefs de Nicolas Puech contre Éric Freymond, jugeant insuffisamment étayée l’accusation d’une « fraude gigantesque ». Les magistrats genevois relevaient l’étendue des pouvoirs accordés pendant des années au gestionnaire et la confiance exceptionnelle que lui témoignait son client. Leur décision ne lie pas la justice française, dont l’enquête s’appuie sur des pièces, des auditions et des mouvements financiers qui n’avaient pas forcément été soumis à Genève.

Éric Freymond ne répondra pas aux nouvelles pièces. Mis en cause dans la procédure française, il est mort en Suisse en juillet 2025 ; les autorités helvétiques ont conclu à un suicide.

Nicolas Puech a décliné les demandes de commentaire de Reuters en invoquant l’instruction en cours. Hermès n’a pas souhaité s’exprimer.

Les enquêteurs reconstituent désormais la chaîne de propriété des titres à partir des ordres de transfert, des comptes bancaires, des véhicules financiers, des paiements et des opérations sur ces contrats indexés sur le cours d’Hermès. Ils devront relier ou séparer trois ensembles de faits : le contrat signé le 12 novembre 2002 par le conseiller de Bernard Arnault, les circuits par lesquels LVMH a accumulé ses actions Hermès et la disparition des quelque six millions de titres de Nicolas Puech.



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