Afficher le sommaire Masquer le sommaire
Trois fois depuis la pandémie, les maisons de luxe ont annoncé le retour du client chinois, et trois fois le rebond s’est éteint au bout d’un trimestre. Cette fois, les acheteurs américains, japonais et coréens ralentissent en même temps, pendant que le conflit au Moyen-Orient coûte au groupe de Bernard Arnault un point de croissance qu’il chiffre lui-même dans ses comptes. Le patron de LVMH, première fortune mondiale en 2024, occupe aujourd’hui le douzième rang du classement Forbes.
A LIRE AUSSI
LVMH : la succession de Bernard Arnault est devenue un facteur de risque
Le plancher de 2020 a cédé
L’action LVMH est descendue à 415,30 euros mercredi 9 septembre 2026, un niveau que le titre n’avait plus touché depuis la fin de l’année 2020, en pleine crise sanitaire. La veille, il avait clôturé à 426,55 euros. La séance du 9 septembre s’est déroulée entre 414 et 422 euros, sans qu’aucun acheteur ne vienne enrayer le mouvement.
Le groupe, qui réunit Louis Vuitton, Dior, Moët & Chandon, Sephora et Tiffany, abandonne 35,73 % depuis le 1er janvier, selon les données compilées par MarketScreener. Son plus haut des douze derniers mois se situait à 654,70 euros. Plus d’un tiers de sa valeur en Bourse a disparu en moins d’un an.
La capitalisation boursière, c’est-à-dire le prix que le marché met sur la totalité de l’entreprise, est revenue autour de 212 milliards d’euros début septembre. Au sommet de 2023, elle dépassait 330 milliards. Près de 120 milliards se sont volatilisés entre les deux dates, davantage que la valeur boursière de la plupart des sociétés du CAC 40 prises isolément.
Hermès a longtemps servi de refuge aux gérants de fonds qui voulaient rester exposés au luxe sans subir les à-coups du secteur. La maison du faubourg Saint-Honoré recule de 27 % depuis janvier. Avec LVMH, elle signe l’une des deux plus mauvaises performances du secteur en 2026, derrière des maisons que les investisseurs jugeaient jusqu’ici plus fragiles. Richemont, propriétaire de Cartier, et le danois Pandora figurent parmi les rares titres à limiter leurs pertes.
Pékin n’est plus le seul coupable
Bank of America a diffusé le 3 septembre une étude chiffrant à environ trois points de pourcentage le ralentissement de la demande mondiale de produits de luxe au troisième trimestre par rapport au deuxième. La banque américaine relève une faiblesse simultanée en Chine, aux États-Unis, au Japon et en Corée du Sud.
Depuis 2023, les directions financières du secteur défendent le même raisonnement devant leurs actionnaires : les marchés occidentaux et le Japon absorbent le trou d’air chinois en attendant le redémarrage de Shanghai et de Chengdu. Les chiffres de Bank of America privent ce raisonnement de son point d’appui, puisque les quatre zones ralentissent ensemble. Aucune clientèle de report ne subsiste.
La sanction a été immédiate à la Bourse de Paris. Hermès a perdu 3,1 % le 3 septembre, Kering 2,6 %. LVMH a cédé 2 %. Les trois valeurs ont occupé les trois dernières places du CAC 40 ce jour-là.
Fin août, l’escalade des tensions militaires entre l’Iran et les États-Unis a dégradé le jugement des investisseurs sur les entreprises européennes qui vivent des voyageurs internationaux. Les Chinois, les Américains et les habitants du Golfe achètent une part importante de leurs sacs et de leurs montres hors de chez eux, dans les boutiques de Paris, de Milan ou de Tokyo. Quand les flux touristiques se contractent, les ventes du luxe européen se contractent avec eux.
Bank of America n’a pas dégradé pour autant ses recommandations. La banque maintient son conseil à l’« Achat » sur LVMH, Hermès et Richemont, et décrit dans son étude une reprise du secteur « progressive plutôt que linéaire ».
Le quatrième faux départ chinois
Les ventes réalisées dans les centres commerciaux de luxe chinois ont chuté de 12 % en juillet, selon une note du bureau de recherche Bernstein publiée début septembre. Le premier trimestre s’était déjà soldé par une croissance proche de zéro, après une année 2025 sans reprise.
Un premier redémarrage avait été annoncé fin 2023, à la sortie des restrictions sanitaires. Il s’est essoufflé en un trimestre. Fin 2024, puis de nouveau fin 2025, les mêmes signaux ont été lus de la même façon par les mêmes analystes, avec le même résultat. Bernstein qualifie la séquence en cours de quatrième faux départ.
Une donnée fiscale s’est ajoutée cette année au tableau. Les autorités chinoises ont renforcé le contrôle des avoirs détenus à l’étranger par les grandes fortunes du pays, ce qui aurait freiné les dépenses de la clientèle la plus aisée. Ce segment restait l’un des rares soutiens de la demande locale, la classe moyenne urbaine chinoise ayant déjà réduit ses achats de maroquinerie et d’horlogerie.
Bernstein a répercuté ces chiffres sur ses propres calculs. Le bureau a ramené sa prévision de croissance du secteur pour 2026 à 5,1 %. Il a également abaissé de 1 % ses prévisions de bénéfice par action de LVMH, la part du profit annuel qui revient à chaque titre détenu, pour les exercices 2026 et 2027. La révision paraît minime. Elle porte sur les deux années à partir desquelles le marché calcule aujourd’hui le prix qu’il est prêt à payer pour l’action.
Un point de croissance perdu au Moyen-Orient
LVMH a chiffré lui-même l’effet du conflit au Moyen-Orient sur son activité. Le communiqué de résultats semestriels du groupe fait état d’une croissance de 3 % au deuxième trimestre, et de 4 % hors effet de ce conflit. Sans la guerre, les ventes du groupe auraient donc progressé d’un tiers de plus.
Rares sont les entreprises cotées qui donnent publiquement dans leurs comptes le coût précis d’une crise géopolitique.
La région concentre à la fois des boutiques implantées à Dubaï, à Doha ou à Riyad, et une clientèle qui prend habituellement l’avion pour acheter en Europe. Les deux canaux se sont refermés en même temps, au moment où la Chine décrochait de nouveau.
Bernard Arnault, président-directeur général de LVMH, s’est exprimé sur ce point devant les actionnaires réunis en assemblée générale en avril 2026. Interrogé sur le calendrier d’un retour à la croissance, il a déclaré : « Tout dépendra de l’évolution de cette crise. » Le groupe n’a depuis avancé aucune date.
Ce que les comptes de juillet disaient déjà
Les trois facteurs que le marché sanctionne aujourd’hui figuraient déjà, chiffrés, dans les comptes publiés par LVMH le 27 juillet. Le chiffre d’affaires du premier semestre s’établit à 38,6 milliards d’euros, en baisse de 3 % une fois converti en euros, mais en hausse de 2 % à taux de change constants. L’écart entre les deux mesures tient au dollar et au yen, dont la baisse face à l’euro a coûté 686 millions d’euros de profit au groupe en six mois.
Le résultat opérationnel courant, qui mesure ce que rapporte l’activité avant impôts et éléments exceptionnels, ressort à 8,7 milliards d’euros, en repli de 4 %. Sur 100 euros vendus, LVMH en conserve 22,50 à ce stade du compte de résultat, une proportion inchangée par rapport à l’an dernier et que peu de groupes européens atteignent.
Le bénéfice net revenant aux actionnaires est resté stable à 5,7 milliards d’euros. L’argent disponible une fois payés les investissements et les loyers a même progressé de 2 %, à 4,1 milliards. Les caisses du groupe ne se vident pas au rythme du cours de Bourse.
Louis Vuitton, Dior et Loro Piana appartiennent à la même division, Mode et Maroquinerie, qui fournit à elle seule l’essentiel des profits du groupe. C’est aussi celle dont les clients chinois et les voyageurs internationaux constituent la part la plus importante, ce qui la place en première ligne du ralentissement décrit par Bank of America et par Bernstein. Ses ventes reculent de 1 % à taux de change constants sur le semestre, et de 5 % en euros. Son résultat opérationnel courant tombe de 7 %, à 6,2 milliards d’euros, et sa rentabilité passe de 34,7 % à 34,1 %.
Le deuxième trimestre a toutefois ramené cette division en croissance, de 1 %. Trois mois positifs ne font pas un retournement, et la chute de 12 % des ventes chinoises en juillet, relevée par Bernstein, a été enregistrée juste après la clôture de ce trimestre.
Montres et Joaillerie a fait mieux que le reste du groupe sur le semestre, portée par Tiffany et par Bvlgari.
Le conseil d’administration n’a modifié ni le montant ni le calendrier des versements aux actionnaires. Le solde du dividende au titre de 2025, de 7,50 euros par action, a été versé le 30 avril 2026. Un premier versement au titre de 2026, de 5,50 euros par action, a été décidé le 28 juillet et sera payé le 3 décembre. Une entreprise en difficulté de trésorerie commence en général par réduire ce poste.
Sept mois plus tôt, la publication des comptes annuels avait déjà provoqué une secousse. Le 27 janvier 2026, l’action avait plongé jusqu’à 8,2 % en une seule séance, effaçant 24 milliards d’euros de valeur boursière. Le bénéfice net 2025 reculait de 13 %, à 10,9 milliards d’euros. Les ventes annuelles cédaient 5 %, à 80,8 milliards. Bernard Arnault avait prévenu ce jour-là que 2026 « ne serait pas simple », en citant les crises géopolitiques et une fiscalité française qu’il a qualifiée d’« anti-entreprises ».
Ce que la chute coûte à Bernard Arnault
Le classement en temps réel de Forbes plaçait Bernard Arnault au douzième rang mondial des fortunes le 9 septembre, avec 133,6 milliards de dollars. Il occupait la première place en 2024. Sa participation dans LVMH constitue l’essentiel de son patrimoine, qui suit donc les mêmes courbes que la consommation chinoise et que les ventes au Moyen-Orient.
Un cours de Bourse en baisse ne prive pas LVMH de ses recettes. Il renchérit ses acquisitions futures, qui se paient souvent en actions, et il expose davantage le capital d’un groupe dont la famille fondatrice doit conserver le contrôle.
LVMH a finalisé le 2 septembre la vente de Marc Jacobs à WHP Global et à G-III Apparel Group, pour 850 millions de dollars. L’accord avait été annoncé à la mi-mai. La maison new-yorkaise appartenait au groupe depuis près de trente ans, et faisait partie des marques acquises pendant la phase d’expansion des années 1990.
La direction a annoncé vouloir limiter ses frais et ses dépenses afin de préserver une trésorerie qui atteignait 11,3 milliards d’euros à fin 2025.
Deux facteurs sans rapport avec la demande mondiale alourdissent la sanction boursière. L’agence Reuters Breakingviews a identifié la succession de Bernard Arnault, âgé de 77 ans, comme un motif de rabais appliqué par les investisseurs au prix de l’action. Le dirigeant a abordé le sujet devant les actionnaires en avril 2026, sans désigner de successeur.
Il conteste par ailleurs la surtaxe sur les bénéfices des grandes entreprises, maintenue dans le budget français pour 2026.
580 euros contre 415 euros
Rothschild & Co Redburn a relevé son objectif de cours sur LVMH à 580 euros le 7 septembre, quarante-huit heures avant que le titre ne touche son plus bas depuis 2020. Un objectif de cours correspond au prix qu’un analyste estime justifié à un horizon de douze mois. Grupo Santander vise 500 euros. HSBC s’en tient à 490 euros, avec un conseil de simple conservation du titre, le plus prudent des trois.
Aucun de ces bureaux n’a construit de scénario de poursuite de la baisse. Tous parient sur le même enchaînement : une consommation chinoise qui redémarre, un conflit au Moyen-Orient qui s’apaise, une demande américaine et japonaise qui se stabilise.


