Afficher le sommaire Masquer le sommaire
- Quinze milliards partis en une semaine
- Ce que Terry Smith a écrit à ses clients
- « Renouvelé à 99 % », revenez dans huit ans
- Trois voix sur cinq, et personne au sommet
- Février 2026 : Antoine entre, les cadets attendent
- Ce que la Chine explique, et ce qu’elle ne paie pas
- Chez Hermès, la succession est écrite depuis 2010
- Faute de plan, la Bourse parie
Un gérant britannique a soldé cet été l’intégralité de sa ligne LVMH et en a donné la raison par écrit à ses clients. Bank of America a donné un nom à ce que ses analystes retranchent désormais de la valeur du premier groupe de luxe mondial. À 77 ans, Bernard Arnault continue de renvoyer à « sept, huit ans » les actionnaires qui l’interrogent sur l’après.
Quinze milliards partis en une semaine
Le 28 août 2026, l’action LVMH a clôturé à 458,15 euros sur Euronext Paris, en hausse de 2,40 % après une séance précédente terminée à 447,40 euros. Depuis le 1er janvier, le titre abandonne 28,97 %. Sur douze mois, il a évolué entre 440,00 et 654,70 euros, le bas de cette fourchette correspondant au plus bas niveau touché par le groupe depuis six ans.
Du 19 au 24 juillet 2026, Le Monde a publié une série en six volets intitulée « L’Empire Bernard Arnault ». Six mois d’enquête, de nombreux entretiens avec des proches et des collaborateurs du fondateur. Les journalistes y décrivent des rivalités entre les cinq enfants du PDG et une mésentente des deux aînés, Delphine et Antoine, nés du premier mariage avec Anne Dewavrin, avec leur belle-mère, la pianiste Hélène Mercier. Aucun document public émanant de LVMH ne permettait, à cette date, d’opposer un dispositif de succession à ce récit.
Le dimanche 26 juillet, le compte X du service de presse de LVMH a diffusé une lettre de trois pages signée Bernard Arnault, intitulée « Merci ». Le message inaugurait sa présence sur ce réseau. « Je n’avais pas eu droit à pareil traitement depuis la reprise de Boussac en 1984. On m’appelait alors “The Terminator”. Je préfère “la dernière famille royale”, c’est plus élégant », a-t-il écrit.
Sur les tensions décrites entre ses enfants, il a répondu par la même ironie. « Chez les Arnault, apparemment on ne discute pas, on complote ; on ne délibère pas, on rivalise […] Dans le monde réel, mes enfants dirigent des Maisons, forment des équipes, prennent des décisions et, sacrilège, s’appellent le dimanche », a-t-il ajouté.
Les trois pages ne démentent aucune des informations publiées par le quotidien. Bernard Arnault s’y borne à railler la mise en scène du récit, à reprocher au journal d’avoir « puni la transparence » après l’avoir reçu en tête-à-tête puis entouré de ses cinq enfants, et à relever qu’il s’estime moins bien traité que les frères Wertheimer, propriétaires de Chanel, qui n’ont pas ouvert leur porte aux journalistes. Il assure que les siens restent « tous présents, tous disponibles, tous unis ». Le calendrier de sa succession, le nom d’un successeur, l’existence d’une instance familiale chargée d’y travailler : ces trois points ne figurent nulle part dans la lettre.
Le marché a répondu dans la semaine qui a suivi. Le titre a reculé d’environ 10 %, avant de se stabiliser à un niveau inférieur d’environ 7 % à son point de départ. Près de 15 milliards d’euros de valeur boursière ont disparu entre les deux bornes, l’équivalent de la capitalisation de plusieurs sociétés du CAC 40, sans qu’aucune information sur l’activité du groupe ait été publiée dans l’intervalle.
Le Monde est en partie détenu par Xavier Niel, gendre de Bernard Arnault, marié à Delphine Arnault. Le PDG de LVMH s’est interrogé publiquement, dans la même lettre, sur « la géométrie exacte de l’indépendance éditoriale française ». Plusieurs titres de presse ont repris la formule.
Ce que Terry Smith a écrit à ses clients
Terry Smith, fondateur du fonds britannique Fundsmith et actionnaire de LVMH depuis 2020, a liquidé l’intégralité de sa position au premier semestre 2026. Dans sa lettre semestrielle aux actionnaires de juillet, il a détaillé son motif en deux phrases : « LVMH – The key China market seems unlikely to recover until the property market does. Family succession plans are also an increasing concern » (« Le marché chinois, pourtant essentiel, semble peu susceptible de se redresser avant celui de l’immobilier. Les plans de succession familiale sont eux aussi une préoccupation croissante »).
Le mot plans figure au pluriel dans un document que Fundsmith adresse à ses clients. Six ans de détention se sont soldés sur une inquiétude que LVMH n’a jamais documentée publiquement.
Bank of America a identifié dans ses travaux un facteur qu’elle nomme « décote de gouvernance ». Le mécanisme est simple : un investisseur qui ne sait pas qui dirigera une entreprise dans dix ans accepte de payer ses actions moins cher que ce que ses résultats justifieraient, en compensation du risque qu’il prend. Cette réduction de prix ne dépend ni des ventes ni des marges du groupe.
Ariane Hayate, gérante chez Edmond de Rothschild et actionnaire de LVMH, a daté le basculement. « Il y a dix ans, le sujet de la succession n’était pas à l’ordre du jour. Aujourd’hui, il devient un facteur de risque et induit une décote de gouvernance sur la société », a-t-elle déclaré.
Plusieurs actionnaires ont indiqué à Reuters que l’absence de transparence sur ce dossier constituait désormais un passif, « liability », pour l’entreprise. Le terme désigne, en comptabilité, une dette inscrite au bilan.
Les chiffres donnent la mesure de cette remise. Une action LVMH s’achète aujourd’hui pour environ 21 fois le bénéfice annuel qu’elle rapporte, contre 25 à 27 fois au cours des années précédentes : les investisseurs paient donc moins cher chaque euro de profit du groupe. En moyenne, les analystes qui suivent le titre estiment qu’il devrait valoir 568,12 euros, soit 24 % de plus que son cours du 28 août. Morningstar situe cette valeur à 620 euros et attribue à LVMH quatre étoiles sur cinq, sa note traduisant un titre nettement sous-évalué. L’action se négocie ainsi 26 % en dessous du prix que le bureau d’analyse juge justifié.
« Renouvelé à 99 % », revenez dans huit ans
Le 17 avril 2025, l’assemblée générale de LVMH a adopté par 99,18 % des voix un amendement statutaire portant à 85 ans la limite d’âge du président-directeur général. Bernard Arnault avait alors 76 ans. Il dirige le groupe depuis 1984, année de la reprise de Boussac qu’il évoque lui-même dans sa lettre de juillet.
Aux actionnaires qui l’interrogent en séance sur l’après-Arnault, le PDG répond qu’il a été renouvelé à 99 % l’an dernier et suggère de reposer la question « dans sept, huit ans ». Le résultat du vote lui sert donc d’argument pour écarter la question que ce vote même a soulevée.
Sollicité par Reuters sur l’existence d’un plan de succession, le groupe a indiqué que « lesdits plans n’ont pas vocation à être révélés publiquement, mais bien évidemment, ils existent ». La réponse n’a été suivie d’aucun calendrier, d’aucun nom, d’aucune instance identifiée.
Bank of America maintient sa décote. Terry Smith a vendu.
Trois voix sur cinq, et personne au sommet
Bernard Arnault a fait notifier à l’Autorité des marchés financiers (AMF), en juillet 2022, l’architecture qui verrouille le contrôle de LVMH pour trente ans, soit jusqu’en 2052. Elle repose sur une société familiale, Agache, dont l’organe appelé à la piloter demain, Agache Commandité, réunit Delphine, Antoine, Alexandre, Frédéric et Jean Arnault à hauteur de 20 % chacun.
Les documents d’entreprise cités par Fortune et Observer précisent la règle applicable en l’absence d’instructions du père : les décisions se prennent à la majorité de trois voix sur cinq. Aucun des cinq enfants ne peut bloquer seul une décision. Trois d’entre eux, en revanche, l’emportent sur les deux autres.
Ce montage organise la propriété du capital jusqu’en 2052. Il ne comporte, dans ce qui en a été rendu public, aucune clause désignant le futur président-directeur général du groupe. Les héritiers savent ce qu’ils posséderont ; personne ne sait qui commandera.
La famille détenait 49 % du capital et 64,81 % des droits de vote lors de l’assemblée générale d’avril 2025. Au 30 juin 2026, elle en contrôlait 50,21 % et 66,39 %. L’écart entre ces deux séries tient à un mécanisme prévu par la loi française : les actions détenues depuis plus de deux ans peuvent compter double au moment des votes, ce qui donne aux actionnaires de long terme un poids supérieur à leur part réelle du capital.
En février 2026, les Arnault ont renforcé leur participation sur des cours compris entre 532 et 547 euros. Ils ont acheté entre 74 et 89 euros au-dessus du niveau auquel le titre a clôturé le 28 août. La famille paie donc l’action à un prix que le marché ne lui accorde plus, en s’appuyant sur des informations qu’elle est seule à détenir.
Février 2026 : Antoine entre, les cadets attendent
Antoine Arnault a rejoint le comité exécutif de LVMH en février 2026. Il y siège aux côtés de sa sœur Delphine, membre depuis 2019 et directrice générale de Christian Dior Couture depuis 2023. Cette instance réunit les quelques dirigeants qui pilotent le groupe au quotidien.
« Cette nomination donne davantage de pouvoir à la fratrie issue du premier mariage de Bernard Arnault, avec Anne Dewavrin, au détriment des trois fils issus de sa seconde union avec la pianiste Hélène Mercier », a écrit Le Monde au moment de l’annonce. Fin avril 2026, Alexandre, Frédéric et Jean Arnault ne siégeaient toujours pas tous au comité exécutif.
Frédéric et Alexandre Arnault occupent en revanche des sièges d’administrateurs depuis avril 2024. Le conseil d’administration, qui se réunit quelques fois par an pour valider les grandes orientations, compte également des personnalités extérieures à la famille, dont Marie-Laure Sauty de Chalon, présidente du comité d’audit depuis février 2025.
Deux ensembles se dessinent, et ils ne se recouvrent pas. Delphine et Antoine, nés du premier mariage, détiennent aujourd’hui les postes exécutifs les plus élevés. Alexandre, Frédéric et Jean, nés du second, détiennent trois voix sur cinq chez Agache Commandité, soit la majorité prévue par le pacte familial. Le pouvoir opérationnel penche d’un côté, le pouvoir de décision de l’autre.
Une nomination au comité exécutif d’un groupe du CAC 40 se lit ordinairement comme une décision d’organisation interne. Celle de février 2026 a été analysée par la presse et par les gérants de fonds comme un signal successoral, faute de toute déclaration du PDG sur le sujet.
Ce que la Chine explique, et ce qu’elle ne paie pas
Jelena Sokolova, analyste chez Morningstar, place le ralentissement de la division mode et maroquinerie au premier rang des freins à la valorisation de LVMH. Les équipes de JPMorgan aboutissent à la même hiérarchie. La succession, selon Morningstar, « occupe l’esprit des investisseurs » sans constituer le facteur dominant. Le même bureau maintient par ailleurs son appréciation d’un « rempart concurrentiel solide » pour le groupe.
Le secteur entier recule. Hermès a cédé 23 % et Kering 17 % sur la période où LVMH abandonnait 28,97 %. Terry Smith, dans la lettre où il cite la succession, place la Chine et son marché immobilier avant elle. Le ralentissement du luxe explique donc la plus grande partie de la baisse du titre.
Il reste deux choses qu’il n’explique pas. Près de six points d’écart entre LVMH et Hermès, deux maisons françaises exposées aux mêmes marchés. Et les 15 milliards d’euros effacés dans les jours qui ont suivi la lettre du 26 juillet, une séquence dont aucun des deux concurrents n’a connu l’équivalent cet été.
LVMH a publié le 27 juillet 2026, au lendemain de la lettre, des comptes semestriels supérieurs aux attentes des analystes, qui tablaient sur 5,22 milliards d’euros de bénéfice net. Le groupe a annoncé 38,644 milliards d’euros de ventes, en repli de 3 % en données brutes mais en hausse de 2 % une fois neutralisés les effets de change et de périmètre, avec une accélération à 3 % au deuxième trimestre. Le bénéfice net revenant au groupe est ressorti à 5,697 milliards d’euros, stable sur un an.
Le résultat opérationnel courant s’est établi à 8,7 milliards d’euros, en baisse de 4 %. La marge opérationnelle est passée de 22,6 % à 22,5 %, la faiblesse du dollar face à l’euro ayant amputé les comptes d’environ 690 millions d’euros. Aucune de ces lignes ne porte la trace d’un dysfonctionnement lié à l’incertitude successorale.
Le marché avait vendu la veille. Il n’a pas racheté après la publication.
Chez Hermès, la succession est écrite depuis 2010
Les héritiers d’Hermès ont constitué en 2010 une holding, H51, qui regroupe 52 membres des branches Dumas, Guerrand et Puech. Elle détient 66,72 % du capital et plus de 76 % des droits de vote, avec des actions bloquées pour vingt ans, soit jusqu’en 2030 : aucun membre de la famille ne peut vendre sa part sur le marché.
Axel Dumas dirige la maison depuis 2013. Sa désignation n’a donné lieu à aucune séquence boursière comparable à celle qu’a connue LVMH fin juillet 2026.
En avril 2025, Hermès a brièvement dépassé LVMH en valeur boursière. Le sellier vend des sacs, de la soie et des montres ; le groupe de Bernard Arnault possède en plus Louis Vuitton, Dior, Moët & Chandon, Sephora et une soixantaine d’autres marques. Plusieurs observateurs attribuent ce dépassement à la lisibilité de la gouvernance familiale des Dumas. Une famille a signé un document il y a quinze ans et l’a rendu public ; l’autre n’en a publié aucun.
Les quatre documents que LVMH n’a jamais publiés
Panikkos Poutziouris, professeur à la Cambridge Judge Business School, chiffre à près de 70 % la proportion d’entreprises familiales qui ne survivent pas au passage de la première à la deuxième génération. Le choix d’un nom n’entre pas, selon lui, dans les facteurs déterminants.
Quatre pratiques figurent dans sa liste. Un conseil des actionnaires familiaux, chargé de séparer ce qui relève de la famille de ce qui relève de l’entreprise. Une charte familiale et un pacte entre actionnaires, rédigés avant l’apparition du conflit. Un plan de succession écrit, portant sur les valeurs autant que sur l’argent. Des instances de contrôle indépendantes, capables de fonctionner sans la présence du fondateur. LVMH n’a rendu publique aucune de ces quatre structures.
Ce que Bank of America décote ne porte donc pas sur l’identité du prochain PDG. La remise vise quatre documents que le groupe n’a jamais versés au débat, et sur lesquels sa seule réponse publique tient en deux mots transmis à Reuters : « ils existent ».
Fortune a rapporté que l’unité la plus performante du groupe au premier semestre 2026 n’est dirigée par aucun des cinq héritiers, mais par un dirigeant extérieur à la famille.
Stéphane Bianchi occupe depuis 2024 les fonctions de directeur général délégué, après le départ de Toni Belloni. Il assure aux côtés de Bernard Arnault la « supervision stratégique et opérationnelle des Maisons ». La conduite quotidienne du premier groupe de luxe mondial repose donc, depuis deux ans, sur un manager qui ne porte pas le nom Arnault.
Faute de plan, la Bourse parie
Il Sole 24 Ore a publié un scénario chiffré et daté : une transition engagée à partir de 2032, avec Frédéric Arnault au poste de président-directeur général, Antoine à la présidence de Christian Dior et d’un futur conseil de famille, Alexandre aux fusions-acquisitions.
Delphine Arnault figure en tête d’autres pronostics, son entrée au comité exécutif dès 2019 et la direction générale de Christian Dior Couture depuis 2023 lui donnant l’expérience de direction la plus longue de la fratrie. Jean Arnault, le cadet, est présenté par plusieurs publications comme le « prince héritier » après le repositionnement de l’horlogerie Louis Vuitton, dont il a la charge.
Ni LVMH ni aucun des cinq enfants n’a confirmé l’une de ces hypothèses. Toutes reposent sur des indices, une nomination au comité exécutif en février 2026, deux sièges d’administrateurs en avril 2024, une lettre publiée sur X en juillet, que la presse et les gérants de fonds interprètent faute de document officiel. Chaque nouvel indice relance les paris, et avec eux les mouvements du cours.
Bernard Arnault atteindra 85 ans en 2034, deux ans après la date à laquelle le quotidien économique italien situe le début de la transition. L’amendement voté le 17 avril 2025 l’autorise à présider LVMH jusque-là. Les actionnaires qui conserveront leurs titres auront porté la décote de gouvernance pendant huit exercices. Ceux qui ont vendu fin juillet ont réglé la facture d’un seul coup : environ 7 % du cours, quinze milliards d’euros.


