Rafale : les victoires que Washington lui a confisquées

De Séoul à La Haye, des évaluations favorables au Rafale ont cédé devant les pressions de Washington. Analyse d’un marché des avions de combat sous influence.

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Pendant quinze ans, l’avion de combat de Dassault Aviation a traîné une réputation d’appareil invendable. Aux Pays-Bas en 2008, il aurait pourtant devancé le F-35, le chasseur furtif de Lockheed Martin, dans une évaluation militaire que La Haye a fini par annuler. En 2018, le département d’État américain a bloqué la livraison à l’Égypte de missiles de croisière SCALP pour des puces américaines représentant environ 2 % de leurs composants.

En 2025, Bogota a découvert le prix d’un avion de combat équipé d’un moteur américain. La Colombie avait d’abord présélectionné le Rafale de Dassault Aviation, puis s’était tournée vers le Gripen du suédois Saab, jugé moins cher. L’administration Trump aurait alors refusé la licence d’exportation du F414, le réacteur de General Electric qui propulse l’appareil suédois. Le but supposé : ramener Bogota vers le F-16 ou le F-35, deux chasseurs de Lockheed Martin. Le procédé n’a rien de neuf. Washington l’a rodé vingt-trois ans plus tôt, à Séoul.

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En 2002, la Corée du Sud cherche à remplacer ses F-4 et ses F-5, deux chasseurs américains hérités de la guerre froide. Le programme FX, nom de l’appel d’offres, met quatre appareils en concurrence : le F-15K de Boeing, l’Eurofighter européen, le Su-35 russe et le Rafale. L’armée de l’air sud-coréenne les soumet à une grille de cinq critères techniques et opérationnels, et le Rafale arrive premier sur les cinq.

Les évaluateurs retiennent sa fusion de données, le calcul qui assemble en une seule image les informations du radar et des autres capteurs. Ils notent aussi SPECTRA, la suite de guerre électronique qui détecte, localise et brouille les menaces, ainsi qu’une manœuvrabilité qu’aucun concurrent n’égale.

Sur le terrain industriel, Paris pousse plus loin. L’offre française prévoit un transfert de technologie massif, destiné à aider Séoul à concevoir son propre avion de combat. Elle coûte 400 millions de dollars de moins que celle de Boeing. Un acheteur qui pèse l’avion, son prix et ses retombées industrielles n’a plus grand-chose à arbitrer.

Or l’acheteur pèse d’abord sa sécurité. Un an après les attentats du 11-Septembre, l’administration de George W. Bush fait peser sur le dossier tout le poids de l’alliance. Le message parvenu à Séoul lie le choix d’un chasseur non américain à l’engagement des 30 000 soldats américains stationnés dans la péninsule, face à une Corée du Nord qui n’a pas renoncé à la bombe. Un appel d’offres aéronautique devient ainsi une question de survie nationale.

Un officier refuse de laisser faire. Le colonel Cho, qui préside la commission d’évaluation, dénonce le truquage dans une interview télévisée enregistrée à l’insu de sa hiérarchie. Il est arrêté peu après, sous un motif que ses soutiens jugent fabriqué. Les autorités transfèrent ensuite les membres de la commission dans une caserne située à 40 kilomètres de Séoul, à l’écart des regards, où le rapport est réécrit.

La version d’origine survit à cette réécriture. L’épouse du colonel Cho la fait sortir et la rend publique. Quinze mille personnes défilent dans les rues de la capitale, et l’affaire monte jusqu’à la Cour suprême. Rien n’y fait : Séoul commande le F-15K.

Les chiffres de ce dossier racontent une transaction singulière. La Corée du Sud a renoncé à 400 millions de dollars d’économies et à un transfert de technologie pour conserver une garantie que personne n’avait formellement retirée. Séoul a payé une assurance.

Un scénario rejoué à La Haye et à Singapour

Trois ans après Séoul, Singapour rejoue la partition. La Republic of Singapore Air Force (RSAF), l’armée de l’air de la cité-État, aurait jugé le Rafale supérieur au F-15 de Boeing au terme de ses essais. L’état-major singapourien n’a jamais publié cette évaluation. Le gouvernement retient pourtant en 2005 le F-15SG, une version du chasseur américain adaptée à ses besoins, au terme d’un arbitrage où pèsent des arguments financiers et la présence du protecteur américain dans la région.

Les Pays-Bas offrent le cas le plus troublant. En 2008, un rapport confidentiel du ministère néerlandais de la défense aurait fuité. Le Rafale F3, la version la plus aboutie de l’appareil à cette date, y devancerait le F-35 sur la quasi-totalité des critères militaires. La Haye annule alors les résultats et réécrit un appel d’offres dont le cahier des charges épouse le profil de l’avion de Lockheed Martin.

Ce revirement s’éclaire par une date antérieure. Depuis 2002, les Pays-Bas financent le développement du Joint Strike Fighter, le programme d’où est né le F-35, et leurs industriels en fabriquent des pièces. Le gouvernement néerlandais avait payé son choix avant de le soumettre à l’épreuve. Une évaluation défavorable menaçait donc des contrats déjà signés et des emplois déjà créés.

De Séoul à La Haye, la séquence se répète. Les militaires testent, classent, recommandent, puis un échelon politique corrige le résultat quand il contrarie l’allié américain.

Le SCALP, otage de 2 % de composants

Cet échelon politique cède d’autant plus vite que Washington entretient des troupes sur son sol. Pour peser partout ailleurs, les États-Unis manient une arme juridique : l’ITAR (International Traffic in Arms Regulations, le règlement américain sur le commerce des armes). Sous couvert de contrôle des armements, ce texte confère au département d’État un droit de regard sur toute exportation d’un équipement intégrant un composant d’origine américaine, aussi minoritaire soit-il. Le veto vaut aussi pour la revente et les transferts ultérieurs.

L’Égypte en a fait l’expérience en 2018. Le Caire voulait le SCALP, le missile fabriqué par l’européen MBDA et tiré depuis le Rafale. Washington a invoqué l’ITAR pour bloquer la livraison, au motif de puces américaines représentant environ 2 % des composants du missile. La commande de Rafale supplémentaires que préparait l’armée de l’air égyptienne s’est trouvée suspendue à cette autorisation.

Rapportée à l’enjeu, la disproportion saute aux yeux. Avec 2 % de l’électronique d’un missile, Washington a gelé un contrat d’avions et privé un pays client d’une capacité de frappe qu’il avait choisie. Qui contrôle la puce contrôle la vente.

Le refus colombien de 2025 prolonge la logique d’un cran. Cette fois, le département d’État frappait le Gripen, concurrent européen du Rafale, par son moteur américain. Le levier atteint donc toute alternative à l’offre américaine, et l’acheteur en subit les effets avant même d’avoir signé.

Sous le parapluie de la B61

En Europe, Washington tient un levier plus puissant encore : la bombe nucléaire. Dans le cadre du partage nucléaire de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), les États-Unis stockent sur le sol de plusieurs alliés, dont la Belgique et l’Allemagne, des bombes B61, des armes tactiques de puissance limitée destinées au champ de bataille. Ces bombes sont emportées par des avions nationaux, que Washington seul certifie, c’est-à-dire autorise à les transporter et à les larguer.

La Belgique a choisi le F-35 en 2018. Berlin a suivi en 2022 pour remplacer ses Tornado, des chasseurs-bombardiers en service depuis les années 1980. Aucun de ces deux gouvernements n’a mené de comparaison sérieuse sur le coût de l’heure de vol ou les performances en combat. Le critère décisif, la capacité nucléaire, échappait à toute concurrence, puisque le vendeur en est aussi l’unique certificateur. Pour ces pays, la compétition était jouée avant d’être ouverte.

Trois heures contre soixante-douze

Belges, Allemands et Néerlandais volent désormais sur F-35, et mesurent ce qu’ils ont acquis. Lockheed Martin leur a livré un avion furtif, conçu pour échapper aux radars, et une dépendance avec lui. La maintenance de l’appareil transite par ALIS, devenu ODIN, le système informatique centralisé qui gère pièces, pannes et missions. Les forces aériennes utilisatrices partagent ainsi leurs données avec le Pentagone.

Une rumeur tenace, qu’aucun document officiel n’a établie, va plus loin. Elle prête à l’appareil un blocage automatique de ses systèmes après trente jours sans connexion aux serveurs américains. Plusieurs alliés la prennent au sérieux, signe du doute qui s’est installé chez eux.

Sur le terrain, l’écart se chiffre en heures. Les mécaniciens de l’US Air Force, l’armée de l’air américaine, mettent soixante-douze heures à remplacer le réacteur d’un F-35A sur une base terrestre. La flottille 12F, une unité de chasse de la marine nationale, change le moteur M88 de Safran d’un Rafale Marine, la version embarquée de l’avion, en trois heures, sur le pont du porte-avions Charles-de-Gaulle, en pleine mer.

Ces deux mesures se rejoignent. Le délai de maintenance donne la mesure d’une autonomie technique, le serveur central celle d’une autonomie politique. Sur l’une comme sur l’autre, les pays qui ont cédé à Washington ont acheté un avion assorti d’une tutelle.

Des commandes au Caire, à Doha et à Djakarta

Les pays qui refusaient cette tutelle ont commencé à acheter français en 2015. Cette année-là, l’Égypte signe la première commande du Rafale à l’étranger ; elle en a acquis 55 depuis. Le Qatar suit avec 36 appareils, puis l’Inde avec 36, auxquels s’ajoutent 26 Rafale Marine pour sa flotte. La Grèce en achète 24, la Croatie 12 d’occasion, la Serbie 12. L’Indonésie en commande 42, et les Émirats arabes unis 80, le plus gros contrat de l’histoire de l’avion.

La carte de ces acheteurs a un point commun. Aucun ne s’en remet à la seule protection américaine. Le Caire, Doha, Abou Dhabi et New Delhi diversifient leurs fournisseurs d’armes pour ne laisser à aucune capitale la clé de leur défense. Belgrade et Djakarta se tiennent hors des alliances américaines. Partout où le bras tordu manquait de prise, le Rafale a gagné.

Bagdad confirme cette logique. Équipé de F-16 dont Washington bride l’armement et rationne les pièces, l’Irak cherche à acquérir des Rafale.

Dassault Aviation revendique désormais un carnet de commandes supérieur à 46 milliards d’euros, et ses chaînes de Mérignac, près de Bordeaux, tournent à saturation. L’avionneur met en avant une chaîne de fournisseurs nationale : le radar RBE2 de Thales, la suite SPECTRA, les moteurs M88 de Safran, les missiles air-air Meteor et MICA de MBDA. Un pays qui achète le Rafale achète aussi l’assurance qu’aucune capitale étrangère ne pourra lui couper ses pièces détachées ou ses munitions.

Cette assurance attire désormais un client inattendu. L’Arabie saoudite, acheteuse historique de Boeing et de Lockheed Martin, aurait demandé à Paris un devis pour 54 Rafale, à une condition explicite : qu’aucun composant de l’avion ne relève de l’ITAR.



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