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Lundi 19 octobre, en Lettonie, les armées françaises brancheront leur futur système de commandement sur celui que l’OTAN a acheté à Palantir, le spécialiste américain de l’analyse de données. Selon Le Monde, l’exercice DiBaX/FUSE, prévu jusqu’au 30 octobre, doit vérifier qu’Arcadia, le programme français, et Maven, la plateforme de renseignement et de ciblage de l’Alliance, savent travailler ensemble. Les officiers chargés du test devront aussi s’assurer que cette connexion laisse intactes les exigences nationales de contrôle.
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Le ministère des Armées a présenté Arcadia à la presse le 29 septembre, au Mont-Valérien, dans un centre de données enterré. Le Commissariat au numérique de défense, que dirige le général Erwan Rolland, le décrit comme un système de commandement interarmées (commun à l’armée de terre, à la marine et à l’armée de l’air et de l’espace), souverain, centré sur la donnée, renforcé par l’intelligence artificielle et conçu pour dialoguer avec les systèmes alliés. Les armées en attendent deux gains : rapprocher les informations des forces qui en ont besoin, accélérer la conduite des opérations.
Le brouillage des communications, la destruction d’infrastructures, mais aussi les « règles d’extraterritorialité que veulent nous imposer certains partenaires » : le général Rolland range ces trois menaces sous une même expression, le « déni d’accès numérique », dans un entretien au Monde. L’extraterritorialité désigne l’application d’une loi nationale hors des frontières du pays qui l’a votée. Le mot « partenaires », lui, désigne des alliés. Dans la doctrine des armées, une vulnérabilité peut donc naître chez l’adversaire qui attaque un réseau comme chez le fournisseur d’une technologie, tenu par les lois de son propre pays.
En moins de trois semaines, le ministère a montré Arcadia à la presse, publié un plan de maîtrise des dépendances numériques et fixé la date de sa confrontation avec Maven. Dans ce plan, daté du 16 octobre, le Commissariat retient deux orientations : diversifier les fournisseurs, réduire le recours aux solutions extra-européennes.
À mesure que l’intelligence artificielle gagne les états-majors et les systèmes d’armes, posséder un équipement ne suffit plus. Une armée doit aussi maîtriser les données, les serveurs et les fonctions logicielles nécessaires à son emploi. Le ministère et ses industriels avancent ainsi sur trois fronts : Arcadia pour le commandement ; un accord-cadre (un contrat qui fixe à l’avance les conditions des commandes futures) conclu avec Mistral AI pour l’IA générative, celle qui produit textes et analyses à la demande ; l’alliance de l’avionneur Dassault Aviation avec la jeune entreprise française Harmattan AI pour les fonctions embarquées, intégrées aux futurs avions et drones de combat.
Parmi les règles extraterritoriales que vise le général Rolland, les armées doivent d’abord mesurer la portée d’une loi américaine, le Cloud Act.
Le Cloud Act, une portée au-delà des frontières
Le Congrès américain a adopté le Cloud Act en mars 2018. Les législateurs y ont clarifié la portée géographique des obligations imposées à certains fournisseurs de services de communication électronique et d’informatique à distance, le cloud, relevant de la juridiction américaine. Ces entreprises doivent conserver et communiquer, sur demande légale, les informations placées en leur possession, sous leur garde ou sous leur contrôle, y compris lorsqu’elles les stockent à l’étranger. Un ministère qui confie ses données à l’un de ces fournisseurs ne les met donc pas à l’abri en choisissant un centre de données situé en France.
Washington n’a pas obtenu pour autant un accès général et permanent aux systèmes étrangers. Les autorités américaines doivent passer par des procédures légales de communication, que le fournisseur peut contester dans certains cas, sous des conditions précises. L’éditeur américain d’un logiciel ne contrôle pas non plus, du seul fait de sa vente, les données que ses clients traitent avec ce logiciel.
Les armées doivent donc examiner chaque service à partir de quatre questions : quelle entité l’exploite, qui administre les serveurs, quels prestataires peuvent accéder aux informations, quelles juridictions peuvent les contraindre. Un acheteur ne trouve la réponse ni dans le nom commercial du produit ni dans l’adresse du centre de données.
L’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), chargée de la cybersécurité de l’État, applique cette grille avec SecNumCloud, son label de confiance pour les offres de cloud. Avant de l’accorder, elle examine la sécurité technique de l’offre, l’organisation du prestataire, ses dépendances et les conditions d’accès aux données, notamment face aux législations extraterritoriales. L’agence qualifie une offre précise ; un fournisseur qualifié pour celle-ci ne l’est pas pour ses autres activités, ni pour les applications que ses clients hébergent chez lui. Le ministère doit appliquer la même grille à ses propres contrats, à commencer par ceux qui le lient à Microsoft.
Chez Microsoft, une commande ramenée à trois ans
Le 27 mai 2026, le Journal du Net (JDN) a révélé que le ministère des Armées préparait une nouvelle commande de solutions Microsoft par l’intermédiaire de l’Union des groupements d’achats publics (Ugap), la centrale d’achat de l’État. Selon deux sources du site, le ministère aurait ramené la durée envisagée de cinq à trois ans. Une échéance plus courte rapproche le moment où il pourra rouvrir le dossier.
Le JDN décrivait des systèmes et des applications hébergés sur les serveurs du ministère, en mode « on-premise », c’est-à-dire installés dans ses propres locaux. Le site ne faisait état d’aucune migration générale vers Azure, le cloud de l’éditeur. Ses interlocuteurs s’inquiétaient d’une dépendance durable à l’écosystème Microsoft, l’ensemble de ses logiciels et services conçus pour fonctionner ensemble, et d’une connexion progressive de certains services à Azure. Le média annonçait une signature à venir, sans publier de contrat précisant son montant ni son périmètre, et ne documentait aucun transfert de données opérationnelles ou classifiées vers un cloud public américain.
Le ministère fait donc face, dans ce dossier, à une dépendance industrielle : un engagement de plusieurs années envers un éditeur dont ses équipes utilisent les outils au quotidien. Tant que les logiciels tournent sur ses serveurs, Microsoft n’a pas les données sous sa garde. L’exposition au Cloud Act surgirait le jour où des services basculeraient vers Azure, où l’éditeur détiendrait les informations.
Le ministère décrit sa propre stratégie en deux étages : un cloud privé pour garder la maîtrise des données et la résilience des systèmes, complété par des offres de confiance pour les usages moins sensibles. Il présente notamment deux plateformes, C1DR pour les informations en diffusion restreinte, le premier niveau de protection des documents sensibles, et C1NP pour les usages Internet. Il doit ainsi examiner un par un ses systèmes, ses contrats et ses accès techniques, y compris ceux qu’il partage avec ses alliés.
Maven, le choix de l’OTAN en 2025
Ces alliés ont fait leurs propres choix. Le 25 mars 2025, l’Agence de communication et d’information de l’OTAN (NCIA) a finalisé auprès de Palantir l’acquisition de Maven Smart System NATO, destiné au Commandement allié Opérations, l’état-major chargé de conduire les opérations de l’Alliance. L’OTAN a rendu l’achat public le 14 avril. Elle entend s’en servir pour fusionner le renseignement, désigner des cibles, suivre la situation sur le champ de bataille et planifier les opérations.
Selon Le Monde, ce choix a compté parmi les électrochocs qui ont accéléré la réponse française. Le quotidien rapporte aussi que Microsoft a obtenu le cloud non classifié de l’Alliance, et le cabinet de conseil Accenture, associé au groupe italien de défense Leonardo, celui des documents à diffusion restreinte. Le Monde ne décrit aucun contrat portant sur les informations classées secret.
Paris ne peut pas tourner le dos à ces outils : ses forces opèrent avec leurs alliés, partagent certains renseignements et se connectent à des systèmes communs. Entre l’achat de Maven, en mars 2025, et le test de Lettonie, dix-huit mois plus tard, la position française s’est fixée : se brancher sur l’outil allié en décidant soi-même de ce que chaque utilisateur peut voir, pour éviter à la fois une dépendance excessive à un écosystème extérieur et un partage indifférencié des informations.
Des clés USB aux « data hubs » de 2029
Ce contrôle commence chez soi. Le ministère des Armées exploite entre 1 500 et 2 000 systèmes d’information, selon les chiffres rapportés par Le Monde. Avec un parc aussi dispersé, les armées échangent mal entre elles et exploitent leurs données avec retard. Certains échanges entre réseaux passaient par l’extraction de disques durs ou des transferts sur clé USB : Jean-Baptiste Paing, ingénieur général de l’armement chargé du programme, a décrit ces pratiques à RFI le 4 octobre.
Arcadia doit remplacer ces bricolages par une infrastructure de commandement et de contrôle, la chaîne qui fait circuler ordres et informations, en rapprochant renseignements, données de capteurs (radars, sonars, caméras) et comptes rendus. Les ingénieurs y intègrent des modules de situation tactique, qui montrent la position des forces amies et ennemies, de guerre électromagnétique, consacrée au brouillage et à l’écoute des émissions adverses, et de ciblage. Ils veulent fluidifier les échanges en conservant le « droit d’en connaître », la règle qui réserve chaque information à ceux qui en ont besoin. Le ministère prévoit de filtrer les accès selon la fonction, les autorisations et la nationalité de chaque utilisateur, condition pour ouvrir le système aux alliés.
Les ingénieurs règlent ainsi la question de savoir quel officier consulte quelle donnée. Reste celle que pose le Cloud Act : quel prestataire peut, techniquement, accéder aux serveurs qui hébergent ces données ?
Selon Le Monde, les armées ont testé la plateforme pendant l’exercice Orion, en février 2026, puis à bord d’une frégate multimission, un navire de combat polyvalent de la marine. Les responsables du programme annoncent une première capacité opérationnelle, c’est-à-dire un premier usage en opération, à partir de la fin 2027. Ils visent aussi plusieurs centaines de « data hubs », des centres de données déployables de différents formats, d’ici à 2029, selon les propos recueillis par le quotidien. Les forces attendent encore ces machines : le ministère n’en a annoncé aucune livraison en nombre.
L’argent européen manque à l’appel. Le 14 octobre, La Lettre a rapporté que Paris n’avait pas obtenu les financements européens recherchés pour Arcadia. Selon le média, les évaluateurs ont jugé à ce stade trop franco-français le projet, porté notamment par Mistral AI, le groupe d’électronique de défense Thales et l’équipementier Safran, face à des candidatures associant davantage de pays. Le ministère n’a pas précisé les conséquences de ce refus sur le calendrier. Deux jours plus tard, son plan fixait pour cap la réduction des dépendances extra-européennes : pour obtenir l’argent de Bruxelles, Paris devra d’abord rallier des partenaires européens.
1 024 puces au Mont-Valérien
Mistral AI, l’un de ces industriels, travaille déjà pour le ministère. Le 8 janvier 2026, celui-ci lui a attribué l’accord-cadre évoqué plus haut. L’Agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de défense (AMIAD), qui le pilote, ouvre ainsi les modèles, logiciels et services de la start-up aux armées, directions et services du ministère, ainsi qu’à plusieurs organismes associés : le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), l’Office national d’études et de recherches aérospatiales (Onera) et le Service hydrographique et océanographique de la marine (Shom).
Mistral assure, selon ses déclarations rapportées par Reuters, que ses solutions seront installées sur des infrastructures françaises et ses modèles adaptés aux données de défense. Le ministère a ainsi fixé les conditions dans lesquelles ses services pourront commander ; il n’a pas annoncé, en janvier, de généralisation de ces outils.
Les armées ont aussi bâti leurs propres moyens de calcul. Le 4 septembre 2025, le ministère a inauguré au Mont-Valérien, sur le site même où Arcadia a été présenté, le supercalculateur classifié de l’AMIAD. Selon sa présentation officielle, la machine compte 1 024 puces de dernière génération, n’est pas connectée à Internet et n’est exploitée que par des personnels habilités. L’AMIAD compte y entraîner des modèles de fondation, ces grands modèles généralistes sur lesquels s’appuient les IA génératives, et y traiter des signaux radar ou acoustiques.
Le constructeur informatique HPE et l’opérateur Orange ont participé à sa réalisation. En coupant la machine d’Internet, le ministère ferme une porte d’entrée et garde la main sur les accès comme sur les conditions d’exploitation. La fabrication des composants, les logiciels et la maintenance soulèvent d’autres questions, que la présentation officielle laisse de côté. La même logique de maîtrise gagne désormais les armes elles-mêmes.
L’IA embarquée sur le Rafale
Dassault Aviation, le constructeur du Rafale, l’applique à ses futurs appareils. Le 12 janvier 2026, Reuters a rapporté une levée de fonds de 200 millions de dollars conduite par l’avionneur dans Harmattan AI. La jeune entreprise revendiquait à cette occasion une valorisation de 1,4 milliard de dollars. Dassault a mené ce tour de table sans le financer seul.
Dans son communiqué, l’avionneur rattache le partenariat au développement de l’« autonomie maîtrisée » et de l’IA de combat aérien. Il cite le Rafale F5, la prochaine version de l’avion, le futur drone de combat UCAS et des fonctions d’IA destinées notamment au contrôle de drones. Dassault avait signé en juin 2025 un accord avec l’AMIAD pour explorer les usages de l’IA en combat aérien, puis conclu en novembre un partenariat stratégique avec Thales, rappelle Reuters.
Avec Harmattan, Dassault cherche à maîtriser des fonctions critiques et leur intégration dans les systèmes d’armes. Le droit américain sur les données n’y joue aucun rôle direct. La question de la dépendance se loge dans le code qui guidera demain des drones aux côtés des pilotes.
Le 22 septembre 2026, Dassault a annoncé avoir testé en vol sur Rafale deux nouveaux algorithmes d’IA, l’un développé en interne, l’autre avec cortAIx, l’entité de Thales consacrée à l’intelligence artificielle. L’avionneur les juge éligibles à de prochaines évolutions de l’appareil, dans une démarche d’IA maîtrisée et supervisée au service de l’équipage. Il n’en a pas détaillé les fonctions et n’a annoncé aucune installation sur les avions en service. Ces essais relèvent de la coopération avec Thales, distincte du partenariat avec Harmattan. Les industriels portent ainsi la compétition jusqu’au cockpit, où les algorithmes accompagneront directement les équipages et les drones.
Saisie, coupure, verrouillage
Des serveurs aux cockpits, une armée peut perdre la main sur ses outils de trois façons. Une autorité étrangère peut contraindre un fournisseur à communiquer des données. Un prestataire peut interrompre un service. Un éditeur peut enfermer son client dans un environnement logiciel dont il peine à sortir. Washington agit, avec le Cloud Act, par la première voie. Le ministère affronte surtout la troisième dans le dossier Microsoft, tant que les logiciels tournent sur ses propres serveurs. Dans les trois cas, l’utilisateur voit sa liberté d’action se réduire.
Le ministère n’a confié à aucun de ses trois fronts, Arcadia, Mistral ou Harmattan, la chaîne entière, du traitement de l’information à son usage en opération. Leur efficacité tiendra à leur articulation.
Les armées devront surtout pouvoir exploiter ces outils, les maintenir et les faire évoluer le jour où les conditions politiques, juridiques ou commerciales changeront. Dans un entretien au Monde publié le 16 octobre, le chercheur Rupert Barrett-Taylor souligne le poids croissant des entreprises privées dans la continuité des opérations militaires qui utilisent leurs technologies. À partir de lundi, en Lettonie, les officiers français mettront Arcadia à l’épreuve face à l’outil de l’une d’elles, Palantir.


