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Le scénario tient en une phrase. « L’emprise a subi une attaque chimique déclenchée par des drones », écrit l’armée de l’Air et de l’Espace (AAE) dans le compte rendu publié le 12 octobre par le ministère des Armées et des Anciens combattants. L’emprise en question est la base aérienne 116 de Luxeuil-Saint-Sauveur. L’attaque était fictive. Elle a été jouée du 23 septembre au 2 octobre lors de BASEX, l’exercice qui confronte deux fois par an toutes les bases aériennes de métropole à des scénarios de crise. L’AAE n’a précisé ni l’agent toxique simulé, ni le nombre de drones engagés. Elle a en revanche détaillé la riposte, étape par étape.
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Les aviateurs ont d’abord bouclé la zone d’épandage, celle où le produit est retombé, puis la zone de propagation, que le produit pouvait gagner après sa dispersion. Ce bouclage a tracé une frontière entre l’espace contaminé et le reste de la base, avant tout autre geste. Les personnels pris dans ce périmètre ont ensuite été recensés, puis isolés. Le recensement établit qui a été exposé et à quel endroit. L’isolement évite qu’une tenue ou une peau contaminée transporte le toxique vers les zones saines, comme un pied boueux salit tout un couloir.
Une fois la contamination circonscrite, les militaires ont évacué les personnels exposés vers une zone non contaminée. Là, des spécialistes NRBC (nucléaire, radiologique, biologique, chimique) les ont pris en charge. L’AAE a illustré son compte rendu d’une photographie légendée « Simulation d’une prise en charge par des spécialistes NRBC suite à l’attaque chimique par drone ».
La dernière consigne éclaire les quatre précédentes. Pendant toute la séquence, le reste des effectifs a été maintenu à l’extérieur de la zone d’exclusion, « pour maintenir les capacités opérationnelles », précise l’AAE. Seule la portion touchée a été neutralisée, et les aviateurs restés au-dehors ont continué de faire tourner la base. Pour l’armée de l’Air, se préparer à une attaque chimique revient donc à soigner des victimes tout en gardant une base en état de faire décoller ses avions.
Cette exigence de continuité traverse tout l’exercice. Selon le ministère, BASEX devait vérifier que Luxeuil garde « l’ensemble de ses installations opérationnelles disponibles pour poursuivre son activité, quelles que soient les menaces auxquelles elle est confrontée ». Le ministère situe ce test dans un contexte marqué, écrit-il, par « la multiplicité des crises et la désinhibition de l’usage de la force ». Pendant près de dix jours, jour et nuit, militaires et civils de la défense ont été mobilisés. L’AAE assure que ces épreuves ont confirmé l’aptitude des personnels et des structures de la base, sans livrer d’évaluation détaillée.
Luxeuil, future base de la dissuasion
Le choix de Luxeuil tient à son avenir. Le 18 mars 2025, Emmanuel Macron y a annoncé le retour de la mission nucléaire, que la base avait assurée de 1966 à 2011. Le chef de l’État a promis près de 1,5 milliard d’euros d’investissements pour adapter les infrastructures. Luxeuil accueillera deux escadrons de Rafale au standard F5, la future version de l’avion de combat de Dassault Aviation. Ces appareils seront armés de l’ASN4G, le missile nucléaire hypersonique (plus de cinq fois la vitesse du son) que développe MBDA. Les premiers avions sont attendus à partir de 2032. D’ici 2035, les effectifs doivent doubler pour approcher 2 000 militaires et civils.
Devant les députés, le 22 octobre 2025, le général Bellanger a ajouté qu’un escadron de défense sol-air y serait également déployé. Cette précision donne la mesure de l’enjeu. Une base qui mettra en œuvre une partie de l’arme nucléaire française portée par avion doit pouvoir encaisser une attaque sans cesser d’opérer. L’exercice de septembre a testé cette capacité sur le site même qui en aura le plus besoin.
Dix jours de crises simultanées
L’attaque chimique n’était qu’un incident parmi d’autres. Pendant BASEX, les cellules de crise de Luxeuil ont aussi affronté des manifestations hostiles, des attaques cyber, des survols de drones, des actes terroristes et des opérations de lutte informationnelle, ces campagnes de fausses nouvelles destinées à semer le doute. Les incidents se superposaient, et plusieurs ont exigé l’intervention coordonnée de différentes équipes spécialisées.
À Bordeaux, le commandement territorial de l’armée de l’Air et de l’Espace (CTAAE) tirait les ficelles. Depuis son centre des opérations, il animait le scénario général et injectait les événements au fil des jours pour tester la réactivité de chaque base. Les équipes de protection ont été renforcées par des aviateurs non spécialistes, issus de toutes les unités, et par de nombreux réservistes convoqués pour l’occasion. Luxeuil avait déjà joué la première édition de l’année, du 30 mars au 3 avril.
Un second volet, moins visible, a accompagné ces crises. L’AAE a dispersé une partie de ses avions selon l’approche FRA-ACE (France Agile Combat Employment), qui consiste à répartir les appareils sur des terrains secondaires pour qu’une frappe sur une base ne les immobilise pas tous. Des Rafale ont ainsi opéré depuis l’aéroport civil de Pau, et un avion de transport Casa CN-235 depuis celui de Dinard.
La riposte chimique et la dispersion répondent au même problème par deux voies. La première tient la base sous le feu, la seconde garde des avions en vol si la base cède. À Luxeuil, l’attaque par drones a ainsi été jouée comme une brique d’une doctrine de résilience, qui combine défense sur place et capacité de repli.
Après « Toile d’araignée », un test jugé perfectible
Cette doctrine a été mise à l’épreuve un an plus tôt, après un raid ukrainien. Le 1er juin 2025, le service de sécurité ukrainien (SBU) a lancé l’opération « Toile d’araignée » contre l’aviation stratégique russe. Des drones FPV, pilotés à distance en vision immersive, ont décollé de camions garés près de leurs cibles, jusqu’à plus de 4 000 kilomètres de l’Ukraine. Le ministère russe de la défense a reconnu des attaques dans cinq régions, en affirmant en avoir repoussé trois. Kiev a revendiqué 117 drones engagés et 41 avions touchés. Deux responsables américains, cités par Reuters, ont revu ce bilan à la baisse : une vingtaine d’appareils atteints, dont une dizaine détruits.
Ce raid a montré que des engins de quelques centaines de dollars pièce pouvaient frapper des bombardiers stratégiques garés sur leur tarmac. L’AAE a voulu savoir si ses propres bases résisteraient. Lors de l’édition d’automne 2025 de BASEX, elle a simulé une attaque saturante, c’est-à-dire un nombre de drones suffisant pour déborder les défenses. Le 15 octobre 2025, devant la commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat, le général Bellanger en a livré le bilan : « Nous avons un peu stressé le modèle il y a quinze jours avec l’exercice Basex, fondé sur un scénario d’attaque saturante ; le résultat est perfectible. »
Le chef d’état-major a désigné l’une des faiblesses : le recours au Mica, le missile air-air des chasseurs français, pour abattre des drones. « Il n’est pas soutenable d’utiliser des Mica à plus de 1 million d’euros pour abattre un drone à quelques milliers de dollars », a-t-il expliqué aux sénateurs. Chaque tir coûte des centaines de fois le prix de la cible.
L’exercice de 2025 avait donc montré qu’une base française peinait à contrer la saturation. Celui de 2026 a gardé le même vecteur et lui a ajouté une charge chimique. L’AAE a ainsi fait monter la difficulté sur le point que son propre chef jugeait déjà fragile.
Gaz CS et chloropicrine sur le front ukrainien
La charge toxique, elle aussi, a déjà été observée en Ukraine. Le 1er mai 2024, le département d’État américain a accusé la Russie d’employer contre les soldats ukrainiens de la chloropicrine, un agent suffocant déjà utilisé pendant la première guerre mondiale, ainsi que des agents antiémeute « comme méthode de guerre ». Washington a assorti cette accusation de sanctions contre trois entités publiques russes liées aux programmes chimiques et biologiques de Moscou. Le Kremlin a démenti.
L’armée ukrainienne, citée par Reuters, affirme que des drones russes larguent sur les tranchées des grenades chargées de CS et de CN, deux gaz lacrymogènes utilisés par les forces de l’ordre. L’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC), qui veille à l’application de la convention de 1993 sur les armes chimiques, a confirmé une partie de ces faits. Entre novembre 2024 et juin 2025, ses trois rapports ont établi la présence de CS dans des échantillons prélevés sur la ligne de front, dans la région de Dnipropetrovsk. Or cette convention interdit l’emploi d’agents antiémeute sur un champ de bataille. L’OIAC ne désigne pourtant aucun responsable et n’a pas enquêté sur la chloropicrine.
Les autorités ukrainiennes avancent un ordre de grandeur bien plus large. Devant l’OIAC, elles revendiquent près de 11 000 cas d’emploi de substances chimiques par les forces russes, recensés jusqu’en septembre 2025.
Ces chiffres décrivent des armes rudimentaires : un drone du commerce modifié, une grenade conçue pour disperser des manifestants. Leur faible technicité rend le scénario plausible loin du front, sur une base aérienne française.
Des drones au-dessus de l’Île Longue
Encore faut-il qu’un drone atteigne sa cible. En France, plusieurs l’ont fait sans être interceptés. Dans la nuit du 25 au 26 novembre 2025, des drones ont survolé la base de Creil, dans l’Oise, qui abrite des installations de la direction du renseignement militaire. Les militaires ont tiré au fusil de calibre 12 ; l’hélicoptère antidrone dépêché sur place est arrivé après leur départ.
Le 4 décembre, cinq drones ont été détectés au-dessus de l’Île Longue, la base finistérienne des quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. Les fusiliers marins chargés de la garde du site ont activé un brouilleur, un appareil qui coupe la liaison radio entre le drone et son pilote. Ils n’ont abattu aucun appareil ni identifié de pilote. Le parquet de Rennes a précisé qu’aucun lien avec une ingérence étrangère n’était établi.
La Belgique a connu les mêmes intrusions. Après trois nuits de survols, du 31 octobre au 2 novembre 2025, au-dessus de Kleine-Brogel, base de l’OTAN qui abrite des F-16 à capacité nucléaire, le chef de la défense belge, le général Frederik Vansina, a ordonné le 3 novembre d’abattre les drones non identifiés. Aux États-Unis, entre le 9 et le 15 mars 2026, des vagues de 12 à 15 drones ont survolé la base de bombardiers stratégiques de Barksdale, en Louisiane, selon un document interne consulté par ABC News. Leurs liaisons longue portée résistaient au brouillage.
Aucun de ces drones ne transportait de charge. Tous ont pourtant atteint des sites nucléaires ou de renseignement et en sont repartis. C’est la condition préalable du scénario joué à Luxeuil.
Canons de 40 mm, brouilleurs et filets
Le Parlement a traduit ces menaces en crédits. Promulguée le 16 août 2026, la loi actualisant la programmation militaire, qui fixe le budget des armées jusqu’en 2030, ajoute 1,6 milliard d’euros à la défense aérienne, à la défense sol-air et à la lutte antidrone sur 2026-2030, soit une hausse de 32 %. L’enveloppe atteint 6,9 milliards d’euros sur 2024-2030. L’armée de l’Air doit recevoir d’ici 2030 dix SAMP/T de nouvelle génération, un système sol-air de moyenne portée, soit deux de plus que prévu. La première livraison a toutefois glissé à fin 2027, selon le calendrier présenté en juin au salon de l’armement terrestre Eurosatory.
Devant les députés, le 14 avril, lors de l’examen du texte, le général Bellanger avait annoncé neuf systèmes VL-MICA, la version terrestre du missile, et sept systèmes RapidFire, des canons antiaériens de 40 millimètres. Il a justifié ces achats par le risque qu’un drone vienne « s’abattre sur une tour de contrôle et causer plusieurs décès ». Sa liste couvre aussi les roquettes à guidage laser, les fusils brouilleurs, les armes à énergie dirigée (lasers et micro-ondes) et les drones intercepteurs. Ces équipements répondent à la demande d’armements à bas coût qu’il formulait dès l’automne 2025, face au prix du Mica.
Les bases se protègent aussi par des moyens passifs. Dans une réponse parlementaire publiée le 12 mai 2026, le ministère indique que le service d’infrastructure de la défense expérimente cette année, sur des bases aériennes, la couverture des avions stationnés hors des hangars, la pose de filets et le camouflage. Le ministère a aussi revu son calendrier d’acquisitions pour équiper en priorité les sites critiques de brouilleurs et de leurres.
Intercepter le drone, protéger les avions, puis contenir la contamination : l’exercice de Luxeuil a testé la troisième et dernière de ces lignes de défense. Chaque plan de protection de base intègre désormais un volet consacré aux drones.


