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Depuis la visite du directeur de la CIA, John Ratcliffe, à Moscou, le 25 août, plusieurs capitales européennes redoutent un scénario précis, révèle le quotidien espagnol El Mundo : des drones Gerbera de 18 kilos, dissimulés dans le conteneur d’un cargo et catapultés vers les côtes méditerranéennes. Leur autonomie annoncée atteint 600 kilomètres. L’Espagne, la France et l’Italie, qui votent toutes en 2027, figurent parmi les cibles envisagées.
Le 16 septembre, Emmanuel Macron a réuni le Conseil de défense, l’instance où le chef de l’Etat arrête avec les principaux ministres et chefs militaires les décisions de sécurité nationale. Deux jours plus tard, le président de la République convoquait à l’Elysée les dirigeants de tous les partis ainsi que les candidats à l’élection présidentielle de 2027. Cette réaction exceptionnelle coïncide avec un avertissement venu des services de renseignement américains.
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Washington a recueilli des informations sur les plans d’escalade du Kremlin et les a partagées avec plusieurs gouvernements européens, selon le quotidien espagnol El Mundo, qui a publié ces informations le 23 septembre. D’après des sources au fait de l’alerte citées par le journal, l’Espagne, la France et l’Italie ont été prévenues que la Russie préparait une possible opération de drones contre l’un de ces trois pays. Plusieurs analystes de défense consultés par El Mundo confirment l’existence d’un rapport de la CIA qui a circulé dans les chancelleries (les ministères des affaires étrangères) européennes et qui décrit l’attaque avec une grande précision. Les autorités françaises, assurent-ils, lui ont accordé beaucoup de crédit.
Ce rapport désigne trois pays sans trancher entre eux. Madrid, Paris et Rome doivent donc chacun se préparer à une attaque qui peut tout aussi bien frapper l’un de leurs voisins. Seule la concordance des dates rattache les réunions de l’Elysée à l’alerte américaine. Elle éclaire pourtant le choix du chef de l’Etat de convoquer, au-delà de sa majorité, les responsables qui brigueront sa succession. L’alerte elle-même trouve son origine à la fin de l’été, dans un voyage entouré de discrétion.
Escale à Riga avant Moscou
Le 25 août, le directeur de la CIA, John Ratcliffe, s’est rendu à Moscou à bord d’un avion militaire américain. L’appareil avait fait escale à Riga, la capitale lettone, sur le flanc balte de l’Otan, où l’Alliance atlantique borde la Russie. Aucune réunion de Ratcliffe en Lettonie n’a été rendue publique. Des diplomates d’un pays balte ont pourtant indiqué au quotidien madrilène avoir été prévenus du voyage à l’avance, puis informés de son contenu.
D’après le Wall Street Journal et Politico, Ratcliffe est venu mettre en garde le Kremlin contre toute attaque ou provocation visant l’Otan, une version que Washington n’a pas confirmée officiellement. La Lituanie a reçu les informations sur le projet russe peu après ce déplacement, comme d’autres capitales européennes. La succession des faits dessine un double geste américain : une mise en garde adressée à Moscou, un avertissement transmis aux alliés. Rien n’indique en revanche que la CIA ait recueilli ses renseignements lors de la visite elle-même.
Le Gerbera, un drone de 18 kilos
À Vilnius, les autorités connaissent jusqu’au modèle d’appareil envisagé. Selon une source proche du ministère lituanien de la défense interrogée par El Mundo, Moscou lancerait ses drones depuis la mer après les avoir cachés dans le conteneur d’un navire, une opération qu’elle juge sans grande difficulté. Il s’agirait du Gerbera, un drone d’environ deux mètres de long pour 2,5 mètres d’envergure, qui pèse jusqu’à 18 kilos et vole à près de 160 km/h. Sa portée maximale déclarée atteint 600 kilomètres, selon la charge embarquée et le vent.
Ces dimensions simplifient la logistique. L’envergure du Gerbera dépasse de peu la largeur intérieure habituelle d’un conteneur : l’appareil peut voyager ailes démontées, replié ou calé en diagonale, puis être assemblé sur le pont. Un cargo en embarque plusieurs, et une catapulte suffit à les lancer, bien plus aisément que les Shahed ou les Geran, des drones d’attaque nettement plus imposants.
Tiré à 200 ou 300 kilomètres des côtes, le Gerbera atteindrait sa cible en une heure et quart à deux heures. Ses quatre à cinq kilos d’explosif suffisent à déclencher un incendie, endommager des équipements exposés, survoler une installation militaire ou fermer temporairement un port ou un aéroport. Avec une charge aussi limitée, Moscou chercherait un effet politique et économique : montrer qu’un drone parti d’un navire marchand peut atteindre l’arrière du continent.
Trois pays en campagne pour 2027
Un tel effet porte davantage là où l’opinion vacille. L’Espagne, la France et l’Italie partagent une échéance, des élections en 2027, et comptent des forces radicales capables d’exploiter la peur et la lassitude face à la guerre en Ukraine. En France comme en Italie, certaines formations entretiennent des liens avec le Kremlin ou défendent des positions proches de ses intérêts. Mardi, Jean-Luc Mélenchon a imputé l’aggravation de la menace russe en Europe aux frappes à longue portée de l’Ukraine sur le territoire russe.
Un analyste britannique spécialiste de la stratégie militaire russe, ancien de l’Académie de défense du Royaume-Uni, juge auprès d’El Mundo que la distance ne protège pas l’Espagne. Selon lui, Moscou visera le point le plus faible de l’Europe, où qu’il se trouve, et il range parmi ces points faibles le Royaume-Uni et l’Espagne, qui n’ont pas investi dans des systèmes intégrés de défense aérienne et antimissile adaptés à la menace russe, ces réseaux qui relient radars et batteries d’interception pour couvrir un territoire. La Russie observe, ajoute-t-il, où une action aura le plus d’impact, faute de résilience et de défense civile ou en raison d’une fragilité politique. Le choix de la cible relève à ses yeux d’une équation en perpétuel mouvement, où Moscou rapporte le résultat espéré aux risques et aux moyens qu’il accepte d’engager.
Cette équation combine la fragilité politique, que l’échéance de 2027 accentue, et la vulnérabilité militaire. L’Espagne réunit les deux.
La France, elle, fait déjà l’objet de cartes. Le 19 septembre, au lendemain de la réunion de l’Elysée, la chaîne Telegram Rybar, très suivie dans les cercles militaristes russes, a publié une carte de la Méditerranée présentée comme un remède russe à l’arrogance française. Le texte imaginait la livraison de drones Geran-5 à l’Algérie et dressait la liste des cibles à leur portée : usines aéronautiques, bases militaires, centrales nucléaires et complexes pétrochimiques du sud de la France.
De la Pologne à Leipzig
Ces menaces contre la France prolongent une justification que le Kremlin martèle de longue date. Moscou répète que les livraisons d’armes, de renseignements et de conseillers militaires à l’Ukraine font des pays occidentaux des participants à la guerre, donc des cibles légitimes. La Russie a jusqu’ici agi sous ce que les experts appellent le seuil de guerre, le niveau d’hostilité au-delà duquel l’Otan déclencherait une riposte coordonnée. Elle a pourtant multiplié les sabotages contre les pays qui soutiennent Kiev, avec trois objectifs : réduire l’aide à l’Ukraine, diviser l’Alliance atlantique et inquiéter les populations européennes.
Ces opérations ont franchi des paliers. Il y a un an, 19 drones sans munitions ont dévié vers l’espace aérien polonais. Le récent incident de l’aéroport de Leipzig, où des drones armés étaient en cause, a marqué le tournant ; les autorités allemandes l’attribuent au renseignement russe. Des drones désarmés au-dessus de la Pologne aux drones armés en Allemagne, l’opération navale décrite par la CIA serait l’étape suivante.
Un précédent dans l’Öresund
Cette étape navale figurait déjà, il y a un an, dans les colonnes du média ukrainien Defense Express. Celui-ci envisageait des Gerbera embarqués sur des pétroliers de la flotte fantôme, ces navires qui contournent les sanctions occidentales, et catapultés depuis les eaux internationales. Le site rappelait que ZALA, fabricant russe de drones lié au consortium d’armement Kalachnikov, avait procédé dès 2020 à des lancements de démonstration depuis une embarcation en mouvement. Ces essais ont repris en octobre 2024, depuis une plateforme maritime quasi immobile.
En février, la technique a quitté le terrain d’essai. Une unité navale suédoise a repéré un drone décollant du Zhigulevsk, un navire russe de renseignement électromagnétique (l’interception des communications et des signaux radar), dans le détroit de l’Öresund, entre la Suède et le Danemark. Stockholm a brouillé l’appareil, en perturbant ses liaisons radio, et dénoncé une violation de son espace aérien. Le porte-avions Charles-de-Gaulle mouillait alors à Malmö. Le drone, resté à plus de dix kilomètres, n’a jamais été identifié. Le 14 septembre, un bâtiment de guerre russe a tiré deux fusées de détresse en direction d’un hélicoptère militaire danois en mission de surveillance dans les eaux internationales de la Baltique.
Le Gerbera lui-même a déjà survolé le territoire de l’Union européenne. Sa variante Gerbera-2, récemment récupérée au large des côtes polonaises, portait une tête à fragmentation, qui projette des éclats en explosant, munie d’un détonateur et d’environ quatre kilos d’explosif. Cet engin-là était probablement parti de Kaliningrad, l’enclave russe sur la Baltique, en traversant la Lituanie.
Une réplique à Spider Web
La source lituanienne prête aux Russes une ambition précise : réaliser leur propre version de Spider Web, l’opération au cours de laquelle l’Ukraine avait caché des drones dans des conteneurs transportés par camion à travers la Russie, à l’insu des chauffeurs, avant de les lâcher près d’aérodromes pour détruire plusieurs avions. Des sources du renseignement balte relient ce regain d’agressivité russe aux dégâts que les frappes ukrainiennes infligent au secteur énergétique du pays.
Kiev lance d’ailleurs déjà des drones depuis des plateformes en mer, et certains analystes voient dans le projet russe une réponse à cette méthode. Selon Bloomberg, une personne proche du Kremlin a évoqué l’intention de punir l’Europe pour son soutien à l’Ukraine.
Varsovie a reçu des informations similaires. Le premier ministre polonais, Donald Tusk, a mis en garde contre de possibles attaques russes de drones ou de missiles visant les pays qui aident l’Ukraine, en soulignant que ceux-ci avaient déjà su déjouer ce type d’opérations ou en identifier les auteurs et les commanditaires. À Vilnius, le ministre des affaires étrangères prévient que la Russie ne cherchera pas à se cacher et que les alliés doivent désormais en prévenir les conséquences.


