Les cinq métiers que l’IA a déjà commencé à faire disparaître, et ceux qui vont suivre

En France, les embauches reculent dans les métiers les plus exposés à l’IA. Cinq activités perdent déjà leurs tâches de volume, et les métiers de bureau sont les suivants.

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Chez Salesforce, les équipes de support client seraient passées d’environ 9 000 à 5 000 personnes depuis l’arrivée de logiciels d’IA capables de traiter seuls les demandes, selon le PDG du groupe, Marc Benioff. En France, les embauches en CDI de jeunes développeurs ont reculé de 42 % en un peu plus de trois ans. Le code débutant, le support de premier niveau, la revue de presse, la traduction généraliste et la rédaction de commande perdent leurs tâches de volume et leurs recrues. La saisie, le secrétariat et la comptabilité courante sont les suivants sur la liste.

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Un contrat n’est pas renouvelé. Un travailleur indépendant, un freelance, reçoit moins de commandes. Un poste de débutant n’est jamais ouvert, un départ à la retraite est compensé par un logiciel. Prises une à une, ces décisions passent inaperçues. La Banque de France a mesuré, le 8 octobre, ce qu’elles produisent ensemble.

Ses économistes ont croisé les mouvements de main-d’œuvre observés en France entre janvier 2019 et mars 2026 avec un indice d’exposition à l’IA générative, celle qui produit du texte, des images ou du code à la demande. Cet indice a été calculé pour plus de 1 500 métiers du ROME, le répertoire des métiers de France Travail, l’ancien Pôle emploi. En mars 2026, les embauches en CDI dans le cinquième des métiers les plus exposés se situaient environ 28 % sous leur niveau de novembre 2022, le mois du lancement de ChatGPT. Dans le cinquième des métiers les moins exposés, l’écart atteignait 8 %. Vingt points séparent donc les deux groupes, sur une période où tous ont traversé la même conjoncture.

Cette conjoncture, la Banque de France la cite elle-même. Ses auteurs décrivent une association statistique entre exposition à l’IA et recul des recrutements. Ils énumèrent d’autres causes possibles : le ralentissement du marché du travail, la hausse des taux décidée par les banques centrales, la correction du secteur technologique après les embauches massives de l’après-Covid, l’essor du télétravail. Leur chiffre compte des recrutements en CDI, sans mesurer les effectifs en poste. Il décrit des arrivées qui se raréfient.

Les sorties aussi se raréfient. Chez les 21-29 ans, les fins de CDI se situaient environ 23 % sous leur niveau de novembre 2022 dans les métiers les plus exposés, contre 6 % dans les moins exposés. Moins de contrats signés, moins de contrats rompus : les salariés en place changent moins souvent de poste, et les places se libèrent plus rarement pour ceux qui attendent à la porte. La Banque de France décrit ainsi un marché qui tourne au ralenti, précisément là où les outils génératifs savent écrire, résumer, coder ou trier.

L’Insee, l’institut national de la statistique, avait relevé le même mouvement par un autre chemin. Au quatrième trimestre 2025, l’emploi salarié des 15-29 ans, hors apprentis et autres alternants, reculait de 7,4 % sur un an dans les activités informatiques et les services d’information. La baisse atteignait 5,8 % dans l’édition et 3,7 % dans le conseil en gestion, quand l’ensemble des entreprises privées hors agriculture ne perdait que 0,7 % de ses jeunes salariés. L’Insee se garde d’imputer ce recul à la seule IA. L’institut observe toutefois qu’il se concentre dans des secteurs où les outils génératifs automatisent ou assistent les tâches de début de carrière : rédaction, programmation, production de contenus, analyse documentaire, traitement de données.

La Banque de France raisonne par métiers, l’Insee par secteurs d’activité. Leurs chiffres désignent pourtant les mêmes professions et la même génération. Ce rapprochement change la manière de compter les métiers qui disparaissent. Un emploi commence à s’éteindre le jour où les employeurs cessent d’y recruter, bien avant le premier licenciement, et les statisticiens français trouvent les premières traces de l’IA à cet endroit précis.

Cinq activités concentrent déjà ces signes de recul. Les preuves n’ont pas toutes le même poids : les premières viennent de la statistique publique, les suivantes des entreprises elles-mêmes, les dernières des plateformes de travail indépendant.

Développeurs débutants, premiers recalés

Chez les jeunes informaticiens, ce recul des embauches s’aggrave. Selon la même étude de la Banque de France, les embauches en CDI de jeunes développeurs et ingénieurs informatiques étaient en mars 2026 environ 42 % sous leur niveau de novembre 2022. Ce chiffre porte sur le recrutement des jeunes, sans dire combien de développeurs travaillent aujourd’hui en France. Il garde aussi la trace du reflux de la tech après les recrutements de l’après-pandémie, et de la hausse des taux d’intérêt, qui a renchéri le financement des jeunes pousses comme des grands groupes technologiques.

Ce reflux tombe sur les tâches que les assistants de code, ces logiciels qui suggèrent ou écrivent des lignes de programme, accélèrent le mieux. Générer une fonction simple, compléter un programme, rédiger sa notice d’utilisation, écrire des tests de base (de petits programmes qui vérifient que le code fonctionne), corriger une erreur élémentaire : ce travail revenait traditionnellement aux nouveaux venus, qui y apprenaient le métier en même temps qu’ils le faisaient.

Le Stanford Digital Economy Lab, centre de recherche de l’université californienne, observe le même mécanisme aux États-Unis. En juin 2026, l’emploi des 22-25 ans dans les professions très exposées à l’IA se situait 19 % sous le niveau qu’il aurait atteint en suivant la trajectoire des jeunes employés dans des métiers peu exposés. Ses auteurs qualifient leurs résultats de descriptifs et ne revendiquent aucune preuve de causalité. Mesurés par des méthodes différentes, de part et d’autre de l’Atlantique, le chiffre français et le chiffre américain pointent pourtant la même génération et les mêmes tâches.

Les entreprises continuent de recruter des informaticiens, sur d’autres compétences : concevoir l’architecture d’un logiciel (son organisation d’ensemble), évaluer et sécuriser un code, intégrer l’IA dans des systèmes existants, comprendre le métier d’un client, piloter un produit complexe. Ces savoir-faire s’acquièrent en général après plusieurs années passées sur les tâches que les assistants prennent désormais en charge.

Support client : de 9 000 à 5 000 chez Salesforce

Marc Benioff, PDG de l’éditeur de logiciels américain Salesforce, a avancé en septembre 2025 le chiffre le plus brutal du dossier. Ses équipes de support seraient passées d’environ 9 000 à 5 000 personnes, selon lui grâce aux gains d’efficacité des agents d’IA, ces logiciels capables de traiter seuls une demande, qui lui évitent de remplacer certains départs. L’affirmation émane du dirigeant ; Salesforce n’a pas soumis l’attribution de chaque départ à une évaluation extérieure.

Retrouver une commande, expliquer une facture, guider un utilisateur vers une procédure, corriger une adresse : les demandes répétitives et scriptées du premier niveau se prêtent aux assistants conversationnels, les chatbots. Klarna, la société suédoise qui permet d’étaler le paiement d’un achat en plusieurs fois, revendique ainsi pour son assistant un volume de conversations équivalent au travail de 700 agents à temps plein. Ce calcul de capacité, avancé par l’entreprise, ne correspond à aucun licenciement identifié.

Klarna a ensuite relancé le recrutement d’agents humains. Son dirigeant a admis que la recherche d’économies avait pesé sur la qualité perçue du service et que des clients réclamaient un interlocuteur en chair et en os. Les deux groupes ont misé sur l’automatisation du premier niveau ; Salesforce affiche une réduction nette quand Klarna est revenue sur ses pas. Leur expérience trace la frontière du métier : la question fréquente bascule vers la machine, tandis que la réclamation, le litige, le client vulnérable ou la fidélisation exigent encore quelqu’un pour écouter et trancher.

Chez Onclusive, la revue de presse automatisée

En France, le cas de suppressions de postes le plus visible vient de la veille médiatique, la surveillance de ce que les médias publient sur un client. En septembre 2023, Onclusive, spécialiste de la revue de presse et de l’analyse des médias, a présenté un projet de 217 suppressions de postes. L’entreprise expliquait vouloir automatiser une partie de la recherche, du regroupement et du traitement de l’information.

Ce projet visait aussi à restaurer la compétitivité du groupe et à réduire ses coûts. Contesté par les représentants du personnel, il a été remanié après l’intervention des services de l’État, si bien que le chiffre de 217 ne peut se lire comme un remplacement de salariés par des logiciels.

Il indique en revanche quelles tâches Onclusive jugeait automatisables : repérer les articles, les classer, les résumer, les compiler. Ces opérations forment la couche industrielle du métier, celle du tri à la chaîne. Au-dessus, l’analyse d’influence, la qualification des sources, la détection de signaux faibles (les indices précoces d’un changement), la gestion d’une crise de réputation ou la rédaction d’une note stratégique pour un dirigeant restent des activités de jugement. Les entreprises de veille emploient donc moins de monde pour la même quantité d’articles traités.

Dix pour cent des contractuels de Duolingo

Fin 2023, l’application d’apprentissage des langues Duolingo a mis fin à environ 10 % de ses contrats de travail indépendant. L’entreprise a reconnu qu’une partie de cette réduction tenait au recours accru à l’IA pour produire des contenus et contrôler certaines tâches. La coupe visait les contractuels. Duolingo assure avoir conservé des experts humains pour vérifier, corriger et valider les textes produits avec l’aide de l’IA.

Duolingo confie ainsi le premier jet à la machine et le contrôle à l’humain. Ce partage du travail frappe surtout la traduction de volume : descriptions de produits, contenus pédagogiques simples, fiches pratiques, textes marketing standardisés, premières versions de localisation, l’adaptation d’un produit à un marché étranger. Sur ces commandes, une IA produit en quelques secondes une version initiale qu’un traducteur relit ou ajuste.

Les textes médicaux, juridiques, financiers, techniques ou diplomatiques résistent davantage. Leur traduction exige une maîtrise terminologique, une lecture du contexte et une responsabilité que les organisations hésitent encore à déléguer à un outil génératif. Les traducteurs se replient donc sur la post-édition, la correction d’un texte traduit par une machine, sur la validation et sur la spécialisation, là où une erreur coûte cher.

Fiches produit et textes de commande

Les commandes de rédaction simple se paient moins cher. Une étude synthétisée par la Brookings Institution, centre de recherche de Washington, à partir de données de travailleurs indépendants, estime que les professionnels des métiers très exposés à l’IA générative ont perdu environ 2 % de contrats mensuels et 5 % de revenus mensuels après la diffusion de ces outils. Une recherche relayée par la Harvard Business School relève de son côté une baisse des annonces pour certaines tâches particulièrement automatisables, dont la rédaction et le développement.

Les revenus reculent ainsi plus de deux fois plus vite que les contrats : les clients paient d’abord moins cher avant de commander moins. Les textes visés sont les fiches produit, les contenus SEO écrits pour remonter dans les résultats des moteurs de recherche, les descriptions marketing, les présentations d’entreprise, les réécritures. Ces chiffres couvrent les plateformes de freelances en ligne, sans les rédactions, les agences de communication ni les maisons d’édition, et leurs auteurs n’imputent pas chaque baisse à l’IA.

Le Reuters Institute, centre d’études sur le journalisme de l’université d’Oxford, a interrogé des journalistes indépendants. Certains reçoivent moins de commandes ou subissent une pression sur leurs tarifs. D’autres se servent de l’IA pour transcrire un entretien, organiser une enquête, bâtir un plan ou accélérer une recherche, au prix d’une vérification plus exigeante et d’une transparence accrue sur l’origine de leur travail. Mener une enquête de terrain, recueillir un témoignage, évaluer la fiabilité d’une source, assumer une publication et décider de ce qui relève de l’intérêt public restent l’affaire des journalistes.

Saisie, secrétariat, paie : la prochaine vague

Après ces cinq métiers, les suivants réunissent trois traits : des tâches numérisées, répétitives, encadrées par des procédures. L’Organisation internationale du travail (OIT), l’agence des Nations unies chargée de l’emploi, classe les postes administratifs et de bureau parmi les plus exposés à l’IA générative : saisie de données, traitement de texte, dactylographie, secrétariat, une partie de la comptabilité, tâches administratives générales.

Le Forum économique mondial (WEF), organisateur de la réunion annuelle de Davos, arrive à une liste voisine par un autre chemin. Plus de 1 000 employeurs, interrogés dans 55 économies, y rangent parmi les métiers en déclin les caissiers, les agents de billetterie, les assistants administratifs, les secrétaires de direction, les opérateurs de saisie et certaines fonctions comptables. Ces réponses traduisent des intentions d’employeurs, sans aucune suppression déjà constatée. L’OIT mesure ce que les outils savent faire, le WEF ce que les patrons comptent faire, et leurs deux listes désignent le même bureau.

Dans ce bureau, les mêmes critères désignent les opérateurs de transcription et de traitement de documents, les assistants qui produisent courriels, comptes rendus, agendas et formulaires, la tenue de livres (la comptabilité au jour le jour) et la paie simple. Ils désignent aussi les graphistes d’exécution chargés de visuels standardisés, ainsi que les juristes débutants affectés à la recherche documentaire, au tri des décisions de justice ou à la préparation d’actes simples.

Encore faut-il que l’outil soit fiable, moins cher que le salarié, autorisé par le droit, accepté par les clients, et qu’une erreur ne coûte pas trop cher. Chacune de ces conditions décide du passage de l’exposition à la suppression, et c’est l’employeur qui tranche, métier par métier.

92 millions d’emplois déplacés d’ici à 2030

Ces employeurs ne décident pas au rythme des grands chiffres mondiaux, qui circulent pourtant comme des annonces de licenciements. L’OIT estime qu’environ un emploi sur quatre dans le monde relève d’une profession exposée à l’IA générative, et 34 % dans les pays à revenu élevé. Seuls 3,3 % des emplois mondiaux figurent dans sa catégorie d’exposition maximale, et l’organisation s’attend surtout à ce que ces emplois se transforment.

Le Fonds monétaire international (FMI) porte la part de l’emploi exposé à 40 % dans le monde et à près de 60 % dans les économies avancées, en soulignant qu’une partie de ces postes gagnera en productivité grâce aux outils. L’OIT examine l’IA générative tâche par tâche ; le FMI couvre l’intelligence artificielle au sens large et sépare les emplois qu’elle complète de ceux qu’elle remplace, d’où l’écart entre leurs estimations.

Le WEF prévoit, d’ici à 2030, 170 millions d’emplois créés et 92 millions déplacés, soit un solde positif de 78 millions. Son scénario agrège la technologie, la transition énergétique, le vieillissement démographique, les tensions géoéconomiques et l’élargissement de l’accès au numérique. Attribuer à l’IA seule ces 92 millions revient donc à charger une cause du total de cinq.

Juniors, le premier barreau de l’échelle

Pendant des décennies, les débutants ont appris leur métier sur les tâches simples : rédiger un premier projet, préparer un dossier, vérifier des données, écrire un script, classer des documents, répondre à une demande standard. Ces tâches servaient de marchepied vers l’expertise.

Ce sont aussi celles que les outils génératifs exécutent le mieux, et celles qui reculent dans chacun des cinq métiers. Une entreprise qui cesse de recruter des juniors pour ces missions économise un salaire et tarit sa propre filière de formation. Les développeurs seniors, les journalistes expérimentés, les juristes et les traducteurs spécialisés de la prochaine décennie sortiront des rangs des débutants recrutés aujourd’hui. Chez les jeunes développeurs français, ces rangs ont déjà perdu 42 % de leurs recrutements en CDI.



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