BHV Marais : le grand magasin va-t-il mourir ?

Le BHV Marais survivra-t-il ? Menacé de redressement judiciaire, le grand magasin parisien doit prouver qu'il peut payer ses dettes malgré le départ de ses marques.

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Menacé d’un redressement judiciaire, le BHV Marais attend près de 23 millions d’euros que Brookfield, le fonds canadien propriétaire de ses murs, estime ne pas lui devoir. Le grand magasin parisien a vu partir Dior, Guerlain et Agnès b. après l’arrivée de Shein, « une erreur stratégique » selon son dirigeant, Karl-Stéphane Cottendin. Près de quarante marques sont revenues depuis la rentrée. Pour ses quelque 700 salariés parisiens, la survie de l’enseigne se jouera sur sa capacité à régler ses dettes.

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Le BHV Marais a fait appel à des experts avant de se présenter devant ses juges. Selon La Lettre du 1er octobre, Karl-Stéphane Cottendin, qui dirige le grand magasin depuis sa reprise en juin, s’appuie sur le cabinet d’audit EY pour démontrer que la situation financière de l’entreprise ne justifie pas l’ouverture d’un redressement judiciaire, la procédure par laquelle un tribunal place une entreprise en difficulté sous son contrôle pour tenter de la sauver. Le média ne publie aucune conclusion du cabinet.

L’audience, annoncée pour le 30 octobre devant le tribunal des activités économiques de Paris (l’ancien tribunal de commerce), devait se tenir le 18 septembre. Les avocats du groupe ont obtenu son report. Ces six semaines supplémentaires n’ont pas changé la question posée aux juges, celle qui décidera du sort du magasin : le BHV peut-il encore payer ce qu’il doit ?

Le législateur a tracé la ligne avec précision. Une entreprise se trouve en cessation des paiements lorsqu’elle ne peut plus régler ses dettes exigibles, celles arrivées à échéance, avec son actif disponible, c’est-à-dire ses liquidités et ce qu’elle peut convertir en argent sans délai. Le calcul intègre ses réserves de crédit (les financements bancaires accordés mais pas encore utilisés) et les délais que ses créanciers lui consentent : un fournisseur qui accepte d’attendre retire sa facture des sommes immédiatement dues. Le 30 octobre, les juges compteront donc ce que le BHV doit payer maintenant et ce qu’il a en caisse pour le faire. La baisse des ventes et l’existence de pertes pèsent sur la santé du magasin. Elles ne suffisent pas, à elles seules, à justifier un redressement.

L’alerte est venue de l’intérieur. En juillet, le parquet de Paris, chargé des poursuites, a confirmé à l’Agence France-Presse (AFP) avoir reçu un signalement de l’inspection du travail portant sur une possible cessation des paiements. Le document vise SEGM BHV, la société qui réunit notamment le magasin parisien et le BHV Parly 2, dans les Yvelines. La direction conteste cette appréciation. Le dossier financier du BHV a ainsi été ouvert par les agents chargés de contrôler le respect du droit du travail, avant qu’aucun créancier ne se manifeste publiquement devant la justice.

Le tribunal n’est pas tenu de trancher le jour de l’audience, ni d’ouvrir une procédure. S’il prononçait un redressement, le magasin continuerait d’ouvrir ses portes : la loi assigne à cette procédure la poursuite de l’activité, le maintien de l’emploi et l’organisation du remboursement des créanciers, selon un plan arrêté par les juges. Pour échapper à cette tutelle, Karl-Stéphane Cottendin devra les convaincre que ses ressources couvrent ses échéances. Il avance deux arguments, et chacun a ses failles.

23 millions d’euros en suspens chez Brookfield

Le premier argument porte sur la dette. Le 11 septembre, la direction a assuré à l’AFP avoir restructuré plus de 80 % de ses engagements, sans préciser ni leur montant total ni les termes des accords conclus. Si ces accords prennent la forme de délais de paiement, ils comptent directement dans le calcul du tribunal, puisque chaque créancier qui patiente réduit la masse des dettes exigibles. Encore faut-il que la direction les produise devant les juges, avec des montants et des échéances. Une dette restructurée reste due, et le BHV devra l’honorer au fil des nouvelles échéances.

Le second argument tient aux murs. Le fonds d’investissement canadien Brookfield a acheté le bâtiment en janvier 2026, pour environ 300 millions d’euros selon la presse. Brookfield possède l’immeuble ; le fonds de commerce, c’est-à-dire l’exploitation du magasin, appartient à la société reprise en juin par une partie de ses dirigeants. Les deux parties ont conclu un accord pour libérer une partie importante des surfaces, environ la moitié selon les dépêches de l’AFP de juillet et de septembre.

Cette libération devait rapporter de l’argent au BHV. D’après Karl-Stéphane Cottendin, Brookfield s’est engagé à verser une indemnité de 27,5 millions d’euros, dont près de 23 millions resteraient à payer. Pour un magasin que l’inspection du travail soupçonne d’être en cessation des paiements, la somme changerait l’équation.

Le bailleur en conteste le principe. « Aucune somme n’est due au BHV par Brookfield », oppose une source proche du propriétaire, interrogée par l’AFP. Cette source invoque des obligations de mise en conformité que l’exploitant n’aurait pas remplies. Le différend porte donc sur les conditions de versement autant que sur le calendrier.

Pour le tribunal, l’écart est décisif. Tant que Brookfield refuse de payer, la direction du BHV ne peut pas présenter ces 23 millions comme une ressource acquise, encore moins comme une créance immédiatement exigible. Le principal levier de trésorerie du grand magasin se trouve ainsi suspendu à un litige immobilier.

Karl-Stéphane Cottendin entend en sortir par la négociation. Selon La Lettre, il veut demander une conciliation avec Brookfield, une procédure amiable menée sous l’égide d’un tiers. Un accord débloquerait une partie de la restructuration du magasin. Il laisserait entière l’autre difficulté du BHV, que les salariés constatent chaque jour dans les rayons.

Mutuelle, titres-restaurant et ménage

Environ 150 personnes se sont rassemblées devant le magasin le 11 septembre, à l’appel de l’intersyndicale CGT-CFTC-SUD-CFDT-CFE-CGC, qui réunit les cinq syndicats représentés au BHV. Les manifestants dénonçaient des prestataires de ménage non payés, des rayons mal approvisionnés et l’avenir de leur mutuelle d’entreprise.

Quelques jours plus tôt, les syndicats avaient porté des accusations plus précises. Ils reprochaient à la direction des retards dans la distribution des titres-restaurant. Ils affirmaient surtout que les cotisations de mutuelle prélevées sur les salaires n’étaient plus reversées à l’assureur depuis le dernier trimestre 2025. La direction promettait alors de régler ces questions « dans la semaine ». Elle n’a pas indiqué depuis si elle avait tenu cet engagement.

Pris un par un, ces impayés pèsent peu face aux millions en jeu avec Brookfield. Le tribunal examine pourtant exactement ce type de dettes : la facture d’un prestataire de ménage arrivée à échéance, la cotisation retenue sur une fiche de paie sans être transmise à l’assureur. En portant ces griefs devant la direction, puis sur le trottoir, les représentants du personnel ont décrit, poste par poste, la tension de trésorerie que les juges devront mesurer.

Les salariés qui se plaignent de rayons mal approvisionnés désignent, eux, un autre groupe de créanciers : les fournisseurs.

Moins de 600 000 euros en août

Le BHV vend ce que ces fournisseurs acceptent d’installer dans ses rayons. Début septembre, l’intersyndicale a affirmé à l’AFP que le magasin avait réalisé moins de 600 000 euros de chiffre d’affaires en août. Les syndicats n’ont précisé ni le périmètre comptable de ce montant ni les comptes dont il serait tiré, et la direction ne l’a pas commenté publiquement. Avancé par les représentants du personnel, ce chiffre donne une idée du décrochage sans en fournir la mesure certifiée.

Ce décrochage a commencé par des départs. En novembre 2025, Dior, Guerlain et Sandro figuraient parmi les enseignes qui avaient quitté le grand magasin. Deux motifs se sont mêlés : les retards de paiement du BHV envers ses fournisseurs, et l’arrivée de Shein, le géant de l’ultra fast-fashion, ces vêtements vendus à très bas prix et renouvelés en continu.

Certaines maisons ont dit leurs raisons. Le 5 novembre 2025, jour où Shein inaugurait son espace, la marque Agnès b. a annoncé sur franceinfo le départ définitif de son stand du rayon homme, jugeant cette cohabitation incompatible avec l’éthique de la maison. Franceinfo comptait alors une dizaine d’enseignes décidées à quitter le BHV après l’annonce de cette implantation.

Les retards de paiement précédaient pourtant l’arrivée de la plateforme. Les fournisseurs s’inquiétaient déjà d’être réglés quand le partenariat a été annoncé, et Shein a donné à plusieurs d’entre eux une raison publique de rompre. Le cercle vicieux s’est ensuite installé : moins de marques dans les rayons, moins de ventes en caisse, moins de liquidités pour payer les fournisseurs restés.

Au sixième étage, Shein toujours là

Installé au sixième étage le jour du départ d’Agnès b., l’espace Shein devait attirer au BHV une clientèle nouvelle. Sept mois plus tard, ceux qui avaient repris le magasin l’ont désavoué. Le 16 juin 2026, en annonçant la reprise du fonds de commerce, la nouvelle direction a fait part de sa volonté de mettre fin au partenariat. « Une erreur stratégique » : le mot est de Karl-Stéphane Cottendin.

Le dirigeant visait un départ « idéalement » avant Noël, un objectif qu’il n’a jamais converti en date ferme. Le 20 juillet, il évoquait des « échanges constructifs » avec la marque pour accélérer sa sortie. Début septembre, une note interne promettait encore qu’une « date de fin » serait « communiquée prochainement ». Un mois plus tard, la direction ne l’a pas annoncée.

Le prix de la séparation reste tout aussi flou. Ni le BHV ni Shein n’ont rendu public le montant d’une éventuelle indemnité de rupture. Si le grand magasin doit payer pour se défaire de ce partenariat, cette somme s’ajoutera aux échéances qu’il peine déjà à honorer.

Chaque mois de présence prolonge aussi l’obstacle que des marques comme Agnès b. ont invoqué pour partir. Le partenariat devait rajeunir la clientèle du BHV. Il a accéléré le départ des enseignes dont un grand magasin tire ses ventes, avant d’être renié par les dirigeants chargés de le relancer, qui misent désormais sur d’autres rayons.

La maison contre le calendrier judiciaire

Ces rayons sont ceux de la maison : le bricolage, qui a fait la réputation du BHV, le mobilier, la décoration, les arts de la table, le linge de maison et les équipements. Le 20 juillet, Karl-Stéphane Cottendin annonçait que 37 marques avaient confirmé leur retour à la rentrée.

Le premier jalon a été franchi le 10 septembre. Ce jour-là, le rez-de-chaussée a rouvert en totalité, réorganisé autour du design et des jeunes créateurs, une « étape majeure » du plan, selon la direction. Le lendemain, celle-ci revendiquait le retour de près de 40 marques, sans chiffre de ventes à l’appui.

Le calendrier joue contre ce plan. Les marques sont revenues en septembre. Le dernier chiffre de ventes connu, celui que les syndicats ont avancé, porte sur le mois d’août. Les juges se pencheront sur le dossier à partir du 30 octobre, sept semaines après la réouverture du rez-de-chaussée. Ce délai couvre à peine la rentrée commerciale, et le BHV n’a publié aucun résultat sur cette période. Il se présentera devant le tribunal avec un rez-de-chaussée rénové et des retours de marques annoncés, face à des échéances qui tombent chaque mois.

700 salariés, futurs actionnaires

La reprise de juin devait associer le personnel au sauvetage. Une partie de l’équipe dirigeante a repris l’exploitation du BHV Marais et du BHV Parly 2. Les sept magasins de région sont restés dans le périmètre du groupe SGM, l’ancien exploitant. Les repreneurs annonçaient alors qu’une « part significative du capital de la nouvelle structure » serait offerte aux salariés. Ils n’ont pas précisé depuis si cette offre avait été faite, ni à quelles conditions.

Environ 700 salariés travaillent au magasin parisien, selon les chiffres donnés lors de l’annonce de la reprise. Promis au statut d’actionnaires, ils figurent aujourd’hui parmi les créanciers du magasin, à travers les titres-restaurant et les cotisations de mutuelle que réclament leurs représentants.

Si le tribunal ouvre un redressement, leur emploi entrera dans le plan arrêté par les juges, aux côtés des créances des fournisseurs et des prestataires. Parmi ces créanciers figure l’assureur de leur propre mutuelle.



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