Afficher le sommaire Masquer le sommaire
L’Allemagne veut devenir la première puissance militaire conventionnelle d’Europe. Dans sa première stratégie militaire, Berlin organise sa défense autour de trois piliers : la Bundeswehr, l’OTAN et le lien avec les Etats-Unis. L’Union européenne n’arrive qu’après. Pour ce réarmement, l’Allemagne mobilise 108,20 milliards d’euros en 2026 et s’est vu présenter en septembre le premier de ses 35 avions de combat américains F-35, destinés à la dissuasion nucléaire de l’OTAN.
A LIRE AUSSI
F-35 : l’Europe a tort de confier sa défense aérienne aux Américains
La Lituanie offre la démonstration la plus concrète de ce choix. D’ici à la fin de 2027, environ 4 800 militaires et 200 civils allemands y seront stationnés en permanence au sein de la Panzerbrigade 45, une brigade blindée déployée sur le flanc est de l’OTAN, face à la Russie. Jamais la Bundeswehr n’avait installé une brigade de façon permanente hors d’Allemagne. Ces soldats protégeront un Etat membre de l’Union européenne, frontalier de la Biélorussie et de l’enclave russe de Kaliningrad. Ils obéiront pourtant à l’OTAN : la brigade relève de ses plans de renforcement et de sa chaîne de commandement.
Au sommet de cette chaîne se trouve le commandant suprême allié en Europe, le SACEUR, un poste confié depuis 1951 à un général américain. Bruxelles n’a aucune part dans l’emploi de ces soldats, ni dans la décision de les engager.
L’effort pèse déjà sur les effectifs. En septembre, selon la Bundeswehr, près de 80 % des postes de la brigade étaient pourvus par des volontaires. Dans certaines spécialités, l’armée allemande a annoncé des affectations obligatoires pour compléter les rangs. Avec ces 4 800 militaires, l’Allemagne affecte quelque 2,6 % de ses 185 000 militaires d’active à la garde d’une frontière extérieure de l’Union.
Le partage des rôles observé en Lituanie traverse toute la stratégie militaire allemande. Le gouvernement n’en a diffusé que les éléments publics : les documents complets de planification et de capacités restent classifiés. Dans la partie visible, Berlin confie à l’OTAN la défense du territoire face à la Russie, qu’il désigne comme la principale menace pour la sécurité allemande, européenne et transatlantique. Planification des forces, dissuasion, préparation au conflit, organisation des renforts : le ministère de la défense pense chacun de ces chantiers à travers les plans de défense de l’Alliance et le SACEUR.
Quand Berlin fixe ses objectifs capacitaires, ces listes de matériels et d’unités qu’une armée s’engage à réunir, il additionne ses propres exigences et celles de l’OTAN. L’Union européenne n’entre pas dans ce calcul.
Elle figure pourtant dans le texte. La politique de sécurité et de défense commune (PSDC), l’outil militaire de l’Union, y apparaît à plusieurs reprises. Berlin la cantonne à la gestion des crises et à la stabilisation du voisinage européen, notamment au sud du continent. Les missions européennes se voient ainsi assigner des théâtres lointains, à des centaines de kilomètres de la frontière que tient la brigade de Lituanie. En réservant l’outil européen aux crises extérieures, Berlin écarte l’Union du domaine où se joue la menace russe : la défense de son propre territoire.
L’Union, quatrième étage d’une architecture allemande
La hiérarchie retenue par Berlin est nette. Au premier rang, le gouvernement place la puissance militaire nationale. Viennent ensuite l’OTAN, puis le lien stratégique avec les Etats-Unis. L’Union européenne arrive après.
Cette hiérarchie prolonge la Zeitenwende, ce changement d’époque proclamé par le chancelier Olaf Scholz après l’invasion russe de l’Ukraine, en février 2022. Quatre ans plus tard, Berlin invoque l’Europe à chaque étape de sa communication.
Tout tient à une hypothèse : un engagement américain moins soutenu en Europe. Paris en tire depuis des années un plaidoyer pour l’autonomie stratégique européenne, une défense que les Européens conduiraient seuls. Berlin tire de la même hypothèse un argument pour renforcer les capacités européennes à l’intérieur de l’Alliance. L’Allemagne entend rester l’allié indispensable de Washington tout en devenant le principal appui militaire de ses voisins.
Le gouvernement allemand nomme ce rôle celui de « partenaire d’adossement ». Concrètement, la Bundeswehr fournira aux alliés des infrastructures, des états-majors, des moyens de commandement, de la logistique, de la défense aérienne et des forces terrestres lourdes. Aucune autorité politique commune ne commandera ces moyens. Berlin ne bâtit pas d’armée européenne.
Le territoire allemand complète ce dispositif. Placée au centre du continent, l’Allemagne devra accueillir, acheminer et ravitailler les renforts alliés en route vers le flanc est, tout en protégeant ses infrastructures critiques, ses réseaux numériques et son espace aérien. Berlin prévoit pour cela de renforcer la mobilité militaire, la logistique, la résilience civile et militaire, le commandement, la défense aérienne et antimissile, ainsi que la frappe de précision à longue portée. Dans la langue du gouvernement allemand, l’Europe désigne le pilier européen de l’OTAN, et la Bundeswehr en devient la charnière.
De Fort Worth à Büchel, 35 avions furtifs
Le lien avec Washington se mesure aussi en matériel. Le 18 septembre, dans l’usine texane de Lockheed Martin, à Fort Worth, le premier F-35A allemand, la version de l’avion qui décolle sur piste classique, a été officiellement présenté au ministère de la défense. Berlin en a commandé 35 pour remplacer ses Tornado, les avions chargés de la participation allemande au partage nucléaire de l’OTAN. Par ce mécanisme, des appareils alliés transporteraient, en cas de conflit, des bombes atomiques américaines.
L’achat passe par la procédure des ventes militaires à l’étranger (Foreign Military Sales), qui place le contrat sous le contrôle du gouvernement américain. Logiciels, pièces détachées, maintenance, réglementation : les Etats-Unis gardent la main sur tout l’environnement de l’appareil.
Les premiers avions livrés resteront d’ailleurs au Texas. Ils serviront à former, sur le sol américain, les pilotes et les mécaniciens allemands. Les appareils doivent gagner la base de Büchel, en Rhénanie-Palatinat, à partir de 2027. L’intégration complète de la flotte et de sa mission nucléaire est prévue pour la seconde moitié de la décennie.
Berlin justifie ce choix par le calendrier. Selon le gouvernement allemand, aucun avion européen disponible à temps ne réunissait la furtivité, l’intégration aux forces alliées et la certification exigée pour la mission nucléaire. Pour tenir ces délais, l’Allemagne accepte une dépendance industrielle, technologique et logistique durable, logée au cœur de la dissuasion de l’Alliance.
Missiles balistiques : le choix israélien
Le même critère guide la défense antimissile. Pour se protéger des missiles balistiques de longue portée, qui quittent l’atmosphère avant de retomber sur leur cible, Berlin a retenu Arrow 3, un système israélien développé avec le soutien des Etats-Unis. Les premiers capteurs et une capacité initiale devaient être opérationnels à partir de 2025. Berlin attend la couverture complète, à 360 degrés, pour 2030.
Quand l’industrie européenne n’a pas de solution prête, l’Allemagne achète ce qui existe, même hors de l’Union. Berlin veut d’abord combler les failles qu’il juge critiques face à la Russie. La souveraineté industrielle européenne passe au second rang.
L’industrie nationale y trouve aussi son compte. Le ministère de la défense commande au groupe allemand Diehl des systèmes IRIS-T, des batteries de missiles sol-air, et leurs munitions. En 2022, Berlin a lancé l’European Sky Shield Initiative, un projet de bouclier antiaérien commun à plusieurs pays européens. Ce bouclier, qui porte le nom de l’Europe, assemble des systèmes allemands, américains et israéliens.
Berlin reconstitue ainsi sa propre base industrielle de défense, et se tourne vers les Etats-Unis ou Israël pour les capacités qu’il juge urgentes et introuvables dans l’Union. Sa stratégie industrielle affiche pourtant l’ambition d’une base industrielle et technologique à la fois nationale et européenne. L’Union a créé ses propres leviers : son programme SAFE, des prêts européens destinés aux achats d’armement, encourage les investissements et les acquisitions conjointes entre Etats membres. Dans sa doctrine militaire publique, Berlin n’organise pas l’effort allemand autour de ces instruments.
108,20 milliards d’euros pour l’année 2026
Cet effort a désormais son financement. Pour 2026, le budget fédéral de la défense atteint 82,69 milliards d’euros. Berlin y ajoute 25,51 milliards d’euros tirés du fonds spécial de la Bundeswehr, l’enveloppe de 100 milliards d’euros votée en 2022 pour rééquiper l’armée. Les deux enveloppes totalisent 108,20 milliards d’euros.
Ce total laisse de côté les dépenses de défense que le gouvernement inscrit à d’autres postes du budget fédéral. En les ajoutant, l’effort allemand atteint environ 128 milliards d’euros.
Avec de telles sommes, Berlin a les moyens de modifier le rapport de forces militaire en Europe. Le gouvernement les dirige vers la Bundeswehr et vers les besoins que l’OTAN lui assigne, sans recourir aux prêts SAFE. Le poids militaire que l’Allemagne gagne en Europe, elle l’exercera dans l’Alliance.
Une Bundeswehr à 460 000, horizon 2039
Reste à remplir les rangs. Berlin vise à terme 460 000 personnels mobilisables : 260 000 militaires d’active et au moins 200 000 réservistes. Avec ses 185 000 militaires d’active et près de 60 000 réservistes affectés, la Bundeswehr doit donc trouver 75 000 soldats d’active supplémentaires et plus que tripler sa réserve.
Recruter ne suffira pas. L’armée devra former, entraîner, équiper et retenir ces personnels, et construire pour eux casernes, centres d’instruction, structures de soutien et dépôts. La Lituanie donne la mesure de l’obstacle : pour une seule brigade, Berlin a déjà dû imposer des affectations.
Le gouvernement a fixé à 2029 son horizon de préparation prioritaire, l’échéance à laquelle il veut avoir renforcé l’aptitude du pays à la défense nationale et collective. Berlin n’y voit pas la date certaine d’une guerre avec la Russie. Une deuxième étape doit accroître la masse et les capacités de la Bundeswehr jusqu’au milieu des années 2030. Berlin programme enfin sa supériorité technologique jusqu’en 2039 et au-delà.
L’Allemagne veut donc montrer vite sa capacité à se défendre, et repousse de treize ans son avantage technologique. Entre ces deux horizons, Berlin devra transformer ses budgets et ses commandes en unités disponibles, équipées et approvisionnées en munitions. Le premier test arrive fin 2027 en Lituanie, où la brigade allemande doit atteindre ses effectifs complets sur la frontière de l’Union, sous le commandement de l’OTAN.


