Prix Nobel de la paix, l’obsession de Trump

À l'approche du Nobel de la paix 2026, Donald Trump n'en finit pas de réclamer un prix qu'il juge mérité. Histoire d'une obsession devenue affaire d'État.

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Depuis que Barack Obama a reçu le Nobel de la paix en 2009, Donald Trump réclame le même honneur. Revenu à la Maison-Blanche, il en a fait un objet de négociation. En juillet 2025, le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, lui tendait devant les caméras une lettre de nomination, tandis que le président répétait avoir « arrêté huit guerres », un décompte pour le moins fantaisiste.

Vendredi 9 octobre, à 11 heures, le comité Nobel norvégien, cinq membres désignés par le Parlement norvégien et indépendants du gouvernement, dévoilera à Oslo le nom du lauréat du prix Nobel de la paix 2026. Les experts interrogés par l’agence Reuters jugent faibles les chances de Donald Trump, au regard notamment de la guerre que mènent les États-Unis contre l’Iran. Le comité, qui délibère à huis clos, ne laisse rien filtrer avant l’annonce. Le président américain n’a pas attendu ce verdict pour faire du prix une affaire d’État : en janvier, il l’a lié par écrit à ses visées sur le Groenland.

Cette escalade commence par un échec. Le 10 octobre 2025, le comité distinguait l’opposante vénézuélienne María Corina Machado pour son action en faveur des droits démocratiques de ses compatriotes et pour sa lutte en faveur d’une transition pacifique de la dictature vers la démocratie. La Maison-Blanche a aussitôt accusé le comité d’avoir choisi « la politique plutôt que la paix ». Trump, de son côté, a raconté avoir appelé la lauréate pour la féliciter.

La scène s’est produite trois mois plus tard. En janvier 2026, reçue à la Maison-Blanche, María Corina Machado a remis à Donald Trump la médaille associée à son prix. Le président l’a acceptée et y a vu un geste de respect mutuel. L’opposante cherchait à Washington une écoute plus attentive sur le dossier vénézuélien. Trump repartait avec un symbole visuel puissant, la médaille d’un prix que le comité lui avait refusé.

L’Institut Nobel norvégien, le secrétariat du comité, a rappelé la règle : un prix Nobel, une fois attribué, ne peut être ni transféré, ni partagé, ni révoqué. Machado pouvait donner sa médaille, comme n’importe quel objet ; elle ne pouvait pas céder son titre. Elle demeure l’unique lauréate du Nobel de la paix 2025. Trump détient la pièce, et il n’a toujours pas le statut qu’il convoite.

Le même mois, Donald Trump a écrit au premier ministre norvégien, Jonas Gahr Støre. Le gouvernement norvégien a confirmé l’authenticité du message, dont Reuters a publié le texte intégral. Le président américain y reprochait à « votre pays » de ne pas lui avoir attribué le Nobel de la paix, alors qu’il avait « arrêté huit guerres et plus ». Il en concluait qu’il ne se sentait plus tenu de penser « uniquement à la paix ». Dans le même message, il exigeait pour les États-Unis un contrôle « complet et total » du Groenland, territoire autonome rattaché au Danemark.

Obama, le précédent de 2009

Barack Obama a reçu le Nobel de la paix en octobre 2009, moins de neuf mois après son investiture. Les candidatures devaient être déposées au plus tard douze jours après son arrivée à la Maison-Blanche. Le comité saluait ses « efforts extraordinaires » pour renforcer la diplomatie internationale et la coopération entre les peuples.

Dès l’annonce, la précocité du choix a fait débat. Obama lui-même, dans son discours d’acceptation, admettait que ses réalisations pouvaient paraître modestes au regard de celles de plusieurs grands lauréats, alors que les États-Unis étaient engagés dans deux guerres. Le lauréat concédait ainsi la fragilité de sa propre distinction.

Trump a fait de cette controverse une ressource politique. En 2013, il réclamait qu’on retire le prix au président démocrate. En campagne en 2024, il assurait qu’un président nommé Obama l’aurait obtenu « en dix secondes ». En février 2025, devant le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, il résumait sa frustration : il méritait le prix, prédisait-il, mais ne l’obtiendrait jamais.

Ces déclarations, étalées sur douze ans, suivent le même schéma. Trump tient le prix d’Obama pour immérité, ce qui le conduit à conclure à un traitement inégal : le comité aurait couronné un président à peine installé et refuserait la même distinction à celui qui revendique des résultats. Trump convoque Obama chaque fois que le Nobel est évoqué. Il se pose ainsi en dirigeant sous-estimé, victime d’institutions internationales qu’il juge hostiles. Dès son premier mandat, il a cherché à opposer à ce précédent un bilan.

Du sommet avec Kim aux accords d’Abraham

En 2018, Donald Trump a rencontré le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un. Jamais un président américain en exercice ne s’était assis face à un dirigeant de Pyongyang, et les deux hommes ont offert au monde des images historiques. Dans la foulée, des parlementaires norvégiens ont fait savoir qu’ils avaient proposé Trump pour le Nobel, une démarche ouverte notamment aux élus nationaux et aux membres de gouvernement du monde entier. Pyongyang ne s’est pourtant engagé dans aucun désarmement nucléaire vérifiable.

Trump inaugurait là une méthode appelée à devenir familière. Il personnalise la négociation, mise sur le sommet spectaculaire et revendique le succès sur-le-champ, avant que les résultats de fond soient acquis. Il y ajoute un horizon : le Nobel.

En 2019, il a annoncé que Shinzo Abe, alors premier ministre japonais, lui avait remis une lettre de nomination. Il en profitait pour comparer, à mots couverts, son sort à celui d’Obama. D’après le quotidien japonais Asahi Shimbun, Tokyo aurait agi à la demande de l’administration américaine. Si l’information est exacte, la Maison-Blanche sollicitait elle-même l’hommage qu’elle exhibait ensuite, et la nomination prenait l’allure d’une politesse de cour entre alliés.

Le dossier le plus solide date de 2020. Sous l’égide de Washington, Israël a normalisé ses relations avec les Émirats arabes unis, puis avec Bahreïn, en établissant avec eux des relations diplomatiques ; le Maroc et le Soudan ont engagé un rapprochement parallèle avec l’État hébreu. Par ces accords d’Abraham, Israël et plusieurs pays arabes ont noué ou approfondi des liens diplomatiques, économiques et sécuritaires. Le député norvégien Christian Tybring-Gjedde s’en est prévalu pour proposer Trump au Nobel 2021.

Dès son premier mandat, Trump a donc mêlé deux registres : une nomination peut-être sollicitée auprès d’un allié, et une autre adossée à un résultat diplomatique tangible. Pour ces quatre années, les accords d’Abraham restent l’argument le plus consistant qu’il puisse faire valoir. De retour au pouvoir en 2025, il a changé d’échelle.

Une lettre de nomination devant les caméras

En juillet 2025, Benyamin Nétanyahou a tendu à Donald Trump, devant les caméras, une lettre annonçant qu’il l’avait proposé pour le Nobel.

D’autres capitales ont suivi. Islamabad a annoncé son intention de proposer Trump, en invoquant le rôle qu’il revendique dans la désescalade avec l’Inde. Le Cambodge a engagé une démarche comparable après ses affrontements frontaliers avec la Thaïlande. Les dirigeants arménien et azerbaïdjanais ont, eux, encouragé publiquement l’ambition du président américain, dans le cadre d’un rapprochement entre leurs deux pays soutenu par Washington.

Huit guerres, trois vérifications

Donald Trump affirme avoir « arrêté huit guerres ». En réalité, l’administration Trump a participé à des médiations, exercé des pressions, obtenu des cessez-le-feu. Nous sommes donc loin de la fin durable de huit guerres. C’est pourtant ce chiffre, augmenté d’un « et plus », que le président a placé en janvier dans sa lettre au premier ministre norvégien.

Le testament d’Alfred Nobel

Alfred Nobel a fixé le cap dans son testament : récompenser la personne qui aura le plus œuvré à la fraternité entre les nations, à la réduction des armées permanentes et à la tenue de congrès de paix. Au fil des décennies, le comité a élargi cette lecture. Il a distingué des défenseurs des droits humains, des mouvements démocratiques, des institutions internationales et des artisans du règlement des conflits.

Mesurée à cette tradition, la candidature de Trump détonne. Ses partisans invoquent les accords d’Abraham, plusieurs médiations de crise et son hostilité déclarée aux guerres sans fin. Ses détracteurs lui opposent une diplomatie coercitive, fondée sur la menace et la pression, ses attaques contre les institutions multilatérales, celles où siègent de nombreux États, les tensions avec les alliés européens et l’engagement militaire américain contre l’Iran.

Le choix de 2025 éclaire ce décalage. En distinguant María Corina Machado, le comité a récompensé une opposante qui se bat pour une transition démocratique. Trump fonde sa candidature sur des cessez-le-feu arrachés par la pression américaine. Il réclame ainsi un prix que le comité a plusieurs fois décerné à des institutions internationales, celles-là mêmes dont il conteste le rôle.



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