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Il faut commencer par un chiffre, parce que tout en découle. Selon les sondages, c’est chez les moins de 24 ans que Jean-Luc Mélenchon obtient ses meilleures intentions de vote, entre 40 et 45 %. Aucun autre segment de l’électorat ne lui est aussi acquis. Candidat déclaré pour 2027, l’insoumis sait que son destin présidentiel se joue en grande partie là, devant les grilles des lycées et des facs. La jeunesse des quartiers populaires est le cœur de cible de LFI, qui compte sur elle pour porter son candidat jusqu’à l’Élysée. Le mouvement lycéen n’est donc pas, pour La France insoumise, une cause qu’on soutient. C’est un électorat qu’on mobilise.
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Le reste suit cette logique avec une précision d’horloger. Lundi 28 septembre, au petit matin, Jean-Luc Mélenchon demande sur X à ses élus et militants de « s’interposer » entre les lycéens et les forces de l’ordre partout où ils le peuvent. Le même jour, il accuse le gouvernement de Sébastien Lecornu d’avoir commandé la répression des élèves, en lui prêtant des arrière-pensées racistes. Le décor est planté : d’un côté la jeunesse, de l’autre un pouvoir brutal, et entre les deux, en protecteurs, les insoumis. Un récit taillé pour 2027.
Du lycée à la fac, la machine électorale
Sur le terrain, la machine tourne. Des militants insoumis sont à la manœuvre dans plusieurs établissements, et les élus du mouvement diffusent en boucle les images des blocages sur les réseaux sociaux. Le député Louis Boyard, lui-même ancien dirigeant d’un syndicat lycéen, connaît mieux que personne ces mobilisations et leur potentiel. Et dès que la contestation gagne les universités, Jean-Luc Mélenchon élargit le front : il dénonce une taxe envisagée pour l’inscription en BTS et en classe prépa, et accuse l’exécutif de provoquer la jeunesse étudiante. Du lycée à la fac, la cible électorale est couverte de bout en bout.
La devise maison, rappelée par l’AFP, dit tout de la méthode : « Un pied dans l’action, un pied dans les institutions ». Traduction : on attise dans la rue ce qu’on capitalisera dans les urnes. Les élus présents devant les lycées s’en défendent, récusent toute instrumentalisation et décrivent des jeunes très conscientisés. Mais lorsqu’un parti déploie ses élus, ses militants et ses réseaux sur le segment exact où il réalise ses meilleurs scores, à dix-huit mois d’une présidentielle, la coïncidence devient difficile à plaider.
Soyons honnêtes jusqu’au bout : LFI n’est pas seule à faire campagne sur le dos des lycéens. Gabriel Attal, lui-même candidat, accuse les insoumis de se servir de la jeunesse comme de « chair à canon politique ». La formule porte, mais elle sert aussi son auteur. Reste une différence de taille. L’un commente depuis l’Assemblée. L’autre envoie des élus au contact des policiers.
Des adolescents en figurants
Qu’on mesure la gravité du geste. Un candidat à l’Élysée demande à des élus de la République de se placer physiquement entre la police et des mineurs, sur des parvis où les tensions sont déjà vives. Ce n’est pas de la solidarité. C’est une mise en scène électorale, avec des adolescents en guise de figurants.
Le plus cynique, c’est que la cause est juste. Le mouvement est parti du lycée Saint-Exupéry de Créteil, où plusieurs postes d’enseignants n’étaient pas pourvus à la rentrée. Les élèves dénoncent des classes et des emplois du temps surchargés, le manque de professeurs et de personnels, parfois l’insalubrité des locaux. Une République qui laisse des adolescents de banlieue attendre des semaines un remplaçant n’a pas de leçon d’ordre à donner. Mais la justesse d’une colère n’a jamais sanctifié ceux qui la transforment en réservoir de voix.
Saint-Denis, le point de rupture
Le symbole de cette dérive porte un nom : Bally Bagayoko. Le maire insoumis de Saint-Denis s’est rendu deux jours de suite devant le lycée Paul-Éluard. Le mardi matin, au micro de BFM, il a estimé que la violence pouvait « à un moment donné » être légitime, avant de nuancer aussitôt qu’il valait mieux l’éviter. La nuance est arrivée trop tard. Le préfet de police Patrice Faure a saisi le procureur de Bobigny au titre de l’article 40, pour des faits présumés de provocation à commettre un délit, reprochant à l’élu d’avoir présenté la riposte violente comme compréhensible face aux forces de l’ordre.
Soyons justes : les images de Saint-Denis se prêtent à des lectures opposées. Le préfet évoque un maire filmé en train de danser près d’une poubelle en feu, d’autres images le montrent s’approchant d’élèves pour tenter de les dissuader de tirer des feux d’artifice vers l’établissement. La justice tranchera. Mais on ne demande pas à un maire d’arbitrer entre la violence légitime et celle qui ne l’est pas. On lui demande de protéger les enfants de sa commune. Y compris d’eux-mêmes.
Le bilan que nul ne peut balayer
Car le feu, lui, n’est pas une métaphore. Le 29 septembre, un incendie a été allumé devant le lycée Paul-Éluard. Le lendemain, les ministres de l’Intérieur et de l’Éducation dressaient un bilan qui devrait faire réfléchir chacun : 625 interpellations sur la seule journée de mercredi, 83 membres des forces de sécurité blessés, et 119 élèves et personnels blessés depuis le début des blocus. Derrière ces nombres, il y a des gamins de quinze ans placés en garde à vue, des proviseurs molestés, des familles qui découvriront un casier judiciaire avant un diplôme.
Le mouvement, lui, ne faiblit pas. Lundi, 180 établissements étaient touchés, dont 27 totalement bloqués selon le ministre. Mardi, La Croix en recensait plus de 300. Et ce jeudi, l’Union étudiante revendique une trentaine de campus bloqués, de Paris à Strasbourg en passant par Marseille et Nanterre. Quand une mobilisation s’étend à cette vitesse, chaque mot d’un responsable politique pèse double. Chaque appel à s’interposer est une allumette.
Le pompier tardif
Mercredi, sentant peut-être le vent tourner, Jean-Luc Mélenchon a changé de registre : « Les insoumis appellent à la non-violence des méthodes de lutte », a-t-il écrit. Fort bien. Mais deux jours plus tôt, il assurait que « les lycéens en mouvement sont inoffensifs », comme si les heurts n’existaient pas. On ne peut pas, le lundi, transformer les forces de l’ordre en agresseurs racistes et appeler les siens à faire barrage, puis, le mercredi, se draper dans l’appel au calme. Cette mémoire sélective a un précédent : après la mort de Nahel à Nanterre en 2023, LFI avait déjà refusé d’appeler au calme, préférant réclamer la justice.
La méthode est rodée. Elle consiste à occuper le terrain de l’indignation, à faire monter la tension, puis à imputer à l’adversaire toutes ses conséquences. Le jour où un adolescent sera gravement blessé, ou pire, chacun cherchera des responsables. La France insoumise aura beau jeu de pointer la police. Elle ne pourra pas effacer ses propres mots.
Le gouvernement n’est pas quitte
Il serait trop commode d’en rester là. Si LFI souffle sur les braises, c’est que le bois était sec. L’exécutif paie des années de rentrées bricolées dans les lycées des quartiers populaires. Et lancer, en pleine mobilisation, l’idée d’une taxe d’inscription en BTS ou en prépa, si elle se confirme, relève de la maladresse confinant à la provocation. Répondre à une révolte sur les moyens par le seul bilan des interpellations, c’est offrir à LFI exactement le récit qu’elle attend.
La sortie de crise passe donc par deux exigences, qui ne s’opposent pas. Du gouvernement, un geste concret, chiffré, ciblé sur les établissements où les postes restent vacants. De La France insoumise, un renoncement clair à toute stratégie de l’interposition. La jeunesse de ce pays mérite mieux que d’être traitée comme un réservoir de voix. Elle mérite des professeurs devant elle. Pas des élus devant les CRS.


