Il y a des classements dont un pays se passerait. Publié fin août, l’Ipsos Education Monitor 2026, une enquête menée par l’institut de sondage dans 31 pays, place la France au dernier rang sur deux questions simples. Les jeunes auront-ils un bel avenir ? Vivront-ils mieux que leurs parents ? Nulle part ailleurs on n’y croit aussi peu.
La tentation sera grande d’y voir une nouvelle manifestation du mal français, ce goût de la plainte qui ferait de nous des mélancoliques incurables. L’explication a un mérite : elle nous absout. Si notre pessimisme n’était qu’un trait de caractère, il suffirait de se ressaisir. Il repose pourtant sur un inventaire que chacun peut dresser.
Faisons-le. Nous transmettons à nos enfants un climat que nous n’avons pas su protéger, faute de nous être mobilisés à temps. Une guerre revenue sur notre continent. Une dette publique dont la crise budgétaire rappelle chaque jour le poids.
A cet héritage s’ajoute la facture du quotidien, qui découle en partie du premier. La crise budgétaire fragilise l’Etat protecteur, et quand il vacille, la famille prend le relais. Entrer dans la vie active est devenu plus difficile, se loger dans une grande ville aussi, et l’autonomie financière se conquiert plus tard. Choisir une formation suppose de pouvoir payer plusieurs années de loyer, de transports et d’études sans revenus. Antoine, un Parisien d’une quarantaine d’années dont les enfants approchent de l’université, refuse de parler de déclin et se dit « pragmatique ». Son pragmatisme consiste à faire, avec ses propres économies, les comptes que la collectivité ne fait plus pour lui. Ce que la République promettait à tous, chaque famille doit désormais le financer. Les enfants dont les parents n’en ont pas les moyens attendront.
Le plus dérangeant tient à un décalage. Selon ce même Observatoire du bien-être, les Français restent globalement satisfaits de leur vie quotidienne. Nous allons bien. C’est pour les suivants que nous nous inquiétons. Ce décalage devrait nous faire honte davantage que nous rassurer. Il décrit une génération installée, qui mesure avec lucidité ce qu’elle lègue et se contente de s’en désoler.
Car les jeunes, eux, n’ont pas renoncé. Au printemps 2025, 69 % des 15-30 ans se disaient confiants pour les trois années suivantes, davantage que leurs aînés. Ils croient encore à leur diplôme, à leur premier emploi, à leurs projets. Cette confiance, nous n’avons rien fait pour la mériter. Nous la regardons avec l’attendrissement de ceux qui savent que la réalité se chargera de la corriger.
Notre inquiétude pèsera sur la présidentielle de 2027. Le politologue Gilles Ivaldi, chercheur à Sciences Po, a montré que le sentiment d’un déclin d’une génération à l’autre influence le vote. Il rappelle aussi que tout dépend de celui que chacun en tient pour responsable. Les candidats ne manqueront pas de coupables à proposer : l’immigration, les inégalités, le manque de croissance, l’affaiblissement des services publics. Aucun ne désignera le plus évident, qui ne rapporte aucune voix : nous.
Nous avons voté, gouverné, consommé, emprunté. Nous avons repoussé les efforts à plus tard, en sachant très bien sur qui ce « plus tard » retomberait. Le pessimisme français n’est donc pas une maladie. C’est la mauvaise conscience d’un pays qui connaît l’état de ce qu’il transmet. Elle ne vaut quelque chose que si elle devient un point de départ. Nos enfants n’ont que faire de notre inquiétude. Ce qu’ils attendent de nous, c’est que nous cessions de dépenser leur avenir.


